DVD 24 images

Archives

Trois princesses pour Roland d'André-Line Beauparlant - Famille, je vous aime

propos recueillis par Marcel Jean

Trois princesses pour Roland d'André-Line Beauparlant

Trois femmes, trois générations. Trois femmes prisonnières du cycle de la violence, trois femmes marquées, victimes de leur condition sociale. Au-dessus d'elles, comme une ombre maléfique, le suicide de Roland, mari de Madeleine, père de Nathalie, grand-père de Caroline. Tous les suicides sont terribles, mais celui-là est difficile à imaginer : dans sa maison, Roland a répandu de l'essence autour de lui et s'est fait exploser ! André-Line Beauparlant a voulu comprendre ces femmes et, d'une certaine façon, leur rendre hommage. Leur permettre de se faire entendre, elles qui sont sans cesse rejetées en marge de la société.
Trois princesses pour Roland est un document d'une rare intensité. Le tour de force d'André-Line Beauparlant, c'est d'avoir réussi à ne pas faire de ces trois femmes des cas sur lesquels on se penche, mais plutôt de leur avoir donné leur pleine dimension humaine, d'en avoir fait des personnages qui nous émeuvent et nous troublent, qui remettent en question certitudes et préjugés. – M.J.

Québec, 2001. Ré. : André-Line Beauparlant. Ph. : Robert Morin. Mont. : Sophie Leblond. Son : Marcel Chouinard, Richard Jutras, Martin Allard. Prod. : Danielle Leblanc, Coop vidéo de Montréal. 90 minutes.


ENTRETIEN

Comme son nom ne l'indique pas, André-Line Beauparlant parle peu de ses films. Son discours est direct, simple, sans détour et bref. Ses films parlent pour elle. Nous l'avons rencontrée à l'occasion de la parution de Trois princesses pour Roland dans la collection DVD de 24 images. Histoire de faire le point sur son singulier parcours de cinéaste.

Être réalisatrice
Quand on me demande ce que je fais, je dis que je suis concepteur visuel et que je réalise des documentaires à l'occasion. Je veux dire par là que faire des films, ce n'est pas mon métier. Je suis une dilettante. Je n'ai pas besoin de gagner ma vie avec ça. L'avantage, c'est que je ne suis pas pressée. Je travaille avec de tout petits budgets.
Mon métier, c'est la direction artistique. Quand j'y reviens après avoir réalisé un film, je suis toujours très contente. Je fais des documentaires sur des sujets qui me sont très proches, alors la direction artistique me permet d'avoir le recul nécessaire. C'est bien d'aller travailler à la fiction d'un autre après avoir creusé mes histoires familiales.
J'ai fait Trois princesses pour Roland presque en cachette, sans m'en vanter. Autour de moi, il y avait des gens comme Louis Bélanger, Isabelle Hayeur, Robert Morin, Bernard Émond, Catherine Martin… De vrais réalisateurs.

Le tournage
On peut tout filmer, mais on ne peut pas tout montrer. J'ai donc fait attention. Par exemple quand Nathalie parlait de son chum, je ne voulais pas qu'elle reçoive d'autres claques. Il y a donc des situations qui sont restées dans la salle de montage.
Je n'ai pas tellement tourné. J'avais autour de 10 heures de rushes, répartis sur dix ou douze jours de tournage. C'est peu !
Pendant le tournage, j'étais avec les trois femmes et Robert Morin était à la caméra. Comme on est très complices, je n'avais pas besoin de lui dire quoi faire. Il décidait du cadre.

La pauvreté
La pauvreté, c'est une culture. Il y a un tas de choses qui viennent avec ça. Madeleine et Nathalie sont prises là-dedans. Elles pataugent. Elles se débattent. Je les trouve fortes. C'est tellement difficile de sortir de ce cercle.
Je viens de ce milieu. Je me considère chanceuse d'en être sortie, chanceuse de ne pas avoir été victime de violence, contrairement à elles. Peut-être qu'à l'origine du film il y a cette petite gêne de m'en être si bien tirée, face à elles. Il y avait aussi la volonté d'essayer de comprendre pourquoi les choses allaient si mal!

Les princesses
L'idée de les habiller en princesses est venue du fait qu'elles ne se préoccupaient pas de ce qu'elles avaient l'air. Cela va avec celui qu'elles n'ont rien à perdre. Elles n'ont rien à préserver, donc il n'y a pas de censure, pas de précaution. C'est rare, c'est extraordinaire de parler avec des femmes de cette façon-là. J'ai donc eu envie de les soigner, de m'occuper d'elles… C'est une idée qui m'est venue pendant le tournage. Ce n'était pas là au départ.

Accepter d'être filmée
Souvent, on me demande si elles ont mis du temps à accepter l'idée du film. Ç'a pris deux secondes ! Elles étaient contentes de le faire. Elles ne sont pas habituées à avoir autant d'attention. Ça leur fournissait l'occasion de parler de leur histoire, ce qui, dans leur condition, n'est pas si fréquent. Se faire demander comment ça va, c'est déjà quelque chose! J'allais souvent voir Madeleine. Ça lui faisait plaisir. Dans ce sens, le résultat n'avait pas tant d'importance… Et dans les faits, le film n'a pas changé leurs vies… Il leur arrive sans arrêt des choses bien plus importantes !
Quant à moi, je voulais être à la même place qu'elles. C'est à moi qu'elles parlaient. Il fallait donc que je sois aussi devant la caméra. Autrement, j'aurais eu l'impression de me cacher, ce qui aurait été en contradiction avec le projet.

Les prix
Trois princesses pour Roland a reçu des prix, mais je n'étais jamais là pour les recevoir. Pas par principe, mais pour des questions de disponibilité. Habituellement, je suis en tournage. Quand je termine un documentaire, il faut que je recommence à gagner ma vie. Alors je ne peux pas suivre mes films dans les festivals. Cela dit je suis évidemment contente qu'on reconnaisse mon travail.
Mais je n'ai pas revu mes films. Ni Trois princesses pour Roland, ni Le petit Jésus, ni Panache. Faire des films comme ça, c'est une expérience humaine. Ce que j'ai vécu avec Madeleine, Nathalie et Caroline, nos conversations, je m'en souviens. Le film ne peut rien m'apporter de plus.

La famille
La famille c'est le sang, c'est viscéral, on ne choisit pas, on fait  avec... et c'est souvent difficile à comprendre... Je pense que c'est  pour ces raisons et quelques autres que j'ai eu envie de faire des films avec ma famille, parce que je ne suis pas certaine de comprendre exactement comment ça marche et qu'en même temps c'est ce que je connais le plus. Ce ne sont pas les baleines, les moteurs, les usines, la santé ou le féminisme, c'est ma mère, mon père, ma tante, mon frère, l'église, les prières, la violence, les hot-dogs...
Après Trois princesses pour Roland, je voulais faire un film avec mon frère handicapé. Un film muet. Mais il est mort pendant la recherche. Alors j'ai décidé de parler de lui avec mes parents. C'est devenu Le petit Jésus. Cette fois-là ç'a été plus compliqué en salle de montage parce que c'était mes parents. Après j'ai fait Panache, avec les gars de mon village. Je voulais prendre une pause, faire un documentaire sans ma famille. Maintenant j'ai un nouveau projet, encore avec ma famille. Après Le petit Jésus, l'un de mes frères a disparu, pendant cinq ans. On n'a pas eu de nouvelles. Je veux faire un film avec lui, aborder cette question.



Le prix Yolande et Pierre Perrault a dix ans


Le prix Yolande et Pierre Perrault, consacré à la relève en documentaire et remis dans le cadre des Rendez-vous du cinéma québécois, célèbre cette année son dixième anniversaire. La liste des lauréats est impressionnante. Qu'il suffise de nommer quelques gagnants : Sur le quai de la gare d'Alexis Fortier-Gauthier, Myriam Magassouba, Michel Lam et Julien Fontaine (2006), Up the Yangtze de Yung Chang (2008) et L'encerclement, la démocratie dans les rets du néolibéralisme de Richard Brouillette (2009). Nous avons voulu souligner cet anniversaire en offrant à nos abonnés le DVD de Trois princesses pour Roland d'André-Line Beauparlant, du prix en 2002. – M.J.