DVD 24 images
Françoise Durocher, waitress et Night Cap
par Marcel Jean
Pour accompagner le numéro 148 de 24 images, un programme double : deux courts métrages du début de la décennie 1970 qui nous rappellent à quel point le cinéma québécois de cette époque savait être populaire, c'est-à-dire combien ce cinéma se référait directement au peuple. Deux films oscillant entre la drôlerie et le sordide, entre le comique et le tragique. Deux films réalisés par de jeunes cinéastes (Brassard a alors 26 ans; Forcier en a 27) qui portent très haut l'idée de mise en scène et qui affichent une singularité tonifiante.
Françoise Durocher, waitress d'André Brassard
Réalisé par André Brassard en 1972, Françoise Durocher, waitress a remporté trois prix aux Canadian Film Awards, ancêtres des prix Génie. Désigné meilleur scénario, meilleur court métrage et meilleure réalisation, ce film, le premier à transposer à l'écran l'univers du dramaturge Michel Tremblay, avait été l'un des événements de l'année.
Sorte de collage de textes de Tremblay, Françoise Durocher, waitress s'inscrit d'ailleurs d'emblée dans la foulée de son théâtre. On y retrouve d'abord le chœur, déjà présent dans plusieurs pièces (Les belles-sœurs, notamment), qui contribue ici à donner une dimension tragique à un récit qui autrement pourrait tendre vers la comédie. C'est donc une litanie de commandes, psalmodiée d'un bout à l'autre du film par les 24 femmes, qui agit comme principe unificateur d'un récit morcelé, bâti autour de la figure de la serveuse de restaurant. Ici, la source théâtrale, loin d'être un carcan, est à l'origine d'une grande liberté, narrative autant que stylistique : Brassard trouve facilement ses marques au cinéma et aborde sans complexe ce mode d'expression nouveau pour lui. Par sa densité et son originalité, par sa nouveauté et son audace, Françoise Durocher, waitress est l'un des très grands courts métrages de fiction de l'histoire du cinéma québécois.
Québec, 1972. Ré. et mont. : André Brassard. Scé : Brassard, d'après Michel Tremblay. Ph. : Thomas Vamos. Int. : Sophie Clément, Odette Gagnon, Christine Olivier, Rita Lafontaine, Louisette Dussault, Hélène Loiselle, Frédérique Collin, Carmen Tremblay, Michèle Rossignol, Denise Proulx, Luce Guilbeault, Katerine Mousseau, Monique Mercure. Prod. : Pierre Duceppe, Jean-Marc Garand, ONF. 29 minutes.
Night Cap d'André Forcier
Le 23 décembre, un homme meurt d'une crise cardiaque dans les toilettes de la taverne Terrapin, à Longueuil. Le lendemain sa famille et ses amis défilent au salon funéraire : son frère prisonnier, sa sœur lesbienne et diseuse de bonne aventure… Son fils Raymond y renoue avec Diane, son ancienne blonde, prostituée à ses heures et désormais fiancée à René Gingras, propriétaire d'une « agence de collection ». Diane « cherche le trouble » et finit par le trouver…
Dans la filmographie d'André Forcier, Night Cap arrive en 1974, à peine quelques mois après Bar salon. Pour la première fois, le cinéaste construit un film autour d'une imposante galerie de personnages, donnant à son film les allures d'une fresque, cela malgré qu'il s'agisse d'un court métrage. Night Cap, en fait, pourrait annoncer cette grande fresque de la Rive-Sud de Montréal, dont Forcier a souvent dit nourrir le projet et dont on retrouve des éléments dans Le vent du Wyoming. Un film resté jusqu'ici au stade de joyeux fantasme. Sa grande fresque, Forcier la consacrera plutôt au Plateau-Mont-Royal et ce sera L'eau chaude l'eau frette. Mais Night Cap, par sa truculence, sa poésie naturaliste, la qualité des dialogues et le caractère inusité des situations, ressemble à un prélude à L'eau chaude l'eau frette. Une sorte de répétition générale menée avec précision et concision. Un film plein de ruptures dont l'implacable finale, qui succède au grotesque jusqu'alors dominant, laisse sans voix.
Québec, 1974. Ré et scé. : André Forcier. Ph. : Pierre Letarte. Mont. : André Corriveau. Int. : Jacques Marcotte, Esther Auger, Denise Pelletier, Guy L'Écuyer, Françoise Berd, Michel Bouchard, Roger Garand, Lucie Mitchell, Jacques Thisdale. Prod. : Laurence Paré, ONF. 36 minutes.
L’art de la fresque : André Forcier parle de Night Cap
propos recueillis par Marcel Jean
Rencontré dans sa maison de Longueuil, André Forcier prépare le tournage de Coteau rouge, son prochain long métrage, dont le titre reprend le nom du quartier qu’il habite. Forcier prévoit d’ailleurs tourner quelques scènes chez lui, autour de la piscine qui abritera un esturgeon mythique et, surtout, dans les vignes qui surplombent le coin de sa terrasse de bois et qui seront vendangées devant la caméra. Il prévoit aussi filmer la maison de son voisin, petite habitation pittoresque entourée d’un spectaculaire jardin de vivaces et décorée de fleurdelysés (nous sommes à peine quatre jours après la Saint-Jean…). Forcier est un gars de la Rive-Sud et c’est là qu’il aime tourner. Gentiment et avec humour, devant un verre de sangria, il s’est rappelé Night Cap, sa première « fresque rive-sudienne ».
Night Cap arrive tout juste après Bar salon. C’est un court métrage et votre seul film entièrement produit à l’ONF. Quelle a été la genèse de ce film ?
Début 1973, on a mixé le son de Bar salon à Toronto. À cette époque, ça prenait deux jours pour mixer le son d’un long métrage. La travail avait été fait le jeudi et le vendredi puis, le lundi suivant, lorsqu’on est venu prendre le matériel, le studio avait fait faillite et le matériel de mon film était sous scellés. J’ai été quitte pour six mois de bataille pour le récupérer.
J’étais donc pris dans cette histoire lorsque, par hasard, j’ai rencontré le producteur Jacques Bobet à l’ONF. Il m’a dit : « J’ai besoin de vous pour un film. Un court métrage de 36 minutes. Apportez-moi le scénario lundi prochain ». Bobet était un grand monsieur, un personnage imposant mais aussi amusant. J’ai pensé qu’il blaguait. Deux mois plus tard, je le croise de nouveau et il me dit : « Vous n’êtes pas venu me porter votre scénario. Je suis sérieux, c’est pour la série “ Tout l’monde parle français ”. Vous pouvez faire ce que vous voulez, à condition que ce soit en français. » C’est là que j’ai compris qu’il ne blaguait pas.
J’ai écrit le scénario en un après-midi et le lundi suivant il était sur le bureau de Jacques Bobet. Il l’a aimé et m’a dit : «On va passer au Comité du programme jeudi prochain. Soyez à mon bureau deux heures avant la rencontre.» À cette époque, tous les projets passaient devant ce comité à l’ONF. Quand je suis arrivé à son bureau, Bobet m’attendait avec deux raquettes de ping-pong et une balle. Il m’a amené à une table qui traînait dans un local de l’ONF et il m’a fait courir jusqu’au moment de notre audition devant le comité. Les membres du comité ont suggéré de légères corrections, mais en général ils appréciaient le projet. Je suis rentré chez moi, le lendemain j’ai fait une nouvelle version et le lundi suivant celle-ci était déposée et acceptée. La production a donc été très simple.
Qu’on puisse enclencher la production d’un projet personnel aussi rapidement en dit long sur la façon dont le cinéma québécois s’est transformé.
Probablement, mais ça dit surtout que Jacques Bobet était un homme immense, qui a soutenu Jutra lorsqu’il faisait À tout prendre au point de risquer sa job, qui a permis à Groulx de faire des longs métrages. C’était un vrai producteur créatif. Avec « Tout l’monde parle français », il a entrepris une série qui devait donner des films didactiques et a laissé le maximum de liberté aux cinéastes. Notre seule contrainte, c’était de tourner en français. Ça prenait du courage !
C’était un producteur qui intervenait beaucoup ?
Il savait jusqu’où on pouvait aller. Il m’avait envoyé un mémo à l’en-tête duquel on pouvait lire : « Item : Censure ». La suite était limpide : « On ne peut pas parler de la Chambre de commerce de Saint-Lambert. Parlez plutôt de la Chambre de commerce. »
Après avoir lu ça, je me suis dit : « O.K. Je comprends. Il a raison. »
Night Cap est un court métrage plutôt singulier. C’est une galerie de personnages. On n’a pas l’habitude d’en voir défiler autant dans un film de cette durée. D’où vous est venue cette idée ?
C’est une fresque. Une forme que j’aime bien. L’eau chaude l’eau frette en est une, Une histoire inventée aussi, tout comme Le vent du Wyoming, qui est peut-être ce que j’ai tourné de mieux à propos de la Rive-Sud, à cause de l’univers du Motel Oscar. Coteau rouge sera aussi une fresque.
Dans le temps, on se tenait pas mal à la Taverne Terrapin. Le plancher était brun, le serveur était vert. Faire tirer une dinde à Noël dans les tavernes, c’était commun. C’est le genre de tradition qui s’est perdue… Je suis pas allé chercher ça bien loin. J’ai ressuscité l’hôtel La Pinière, qui était un endroit mal famé quelques années auparavant. C’est là que j’ai situé le bar Night Cap. Quand les gens des alentours ont vu la place éclairée, avec la grosse enseigne, pour le tournage, il y a tout de suite eu des plaintes parce qu’ils pensaient que ça rouvrait.
Night Cap est donc un film réaliste ?
Vériste, même.
Vous utilisez Denise Pelletier dans un contre-emploi. Elle, la grande dame du théâtre, on l’imagine en bourgeoise. Vous lui donnez le rôle d’une banlieusarde, mère de famille ouvrière qui a eu sa petite dernière « sur son retour d’âge ».
Je trouvais que c’était une grande comédienne. J’ai juste osé. Au tournage, lorsqu’elle a dit sa première réplique, ce n’était pas exactement ça. Je le lui ai fait remarquer. Elle m’a dit : « Ah ! Je comprends. C’est ça que vous voulez ? Vous savez ce que vous voulez, alors je vais le faire. » Et ensuite elle a été parfaite. Elle a tenu le ton jusqu’au bout.
Vous travaillez avec des acteurs renommés – Denise Pelletier, mais aussi Guy L’Écuyer, Lucie Mitchell, etc. – que vous mêlez à des non-professionnels – ici, Jacques Marcotte, Esther Auger, Françoise Berd, Michel Bouchard. Pourquoi ?
Je l’avais déjà fait dans Bar salon. C’est donc dans la même foulée. J’aime les bons acteurs, mais j’aime aussi ce qu’apportent les non-professionnels : une énergie, une personnalité, l’absence de trucs du métier. Jacques Marcotte et Françoise Berd avaient déjà fait leurs preuves, tandis qu’Esther avait joué chez Jacques Leduc.
Est-ce qu’ils avaient la place pour improviser ?
Tout était écrit. La seule improvisation du film, c’est lors de la réception, lorsque Albert Payette danse avec une fille de 6 pieds 2 pouces et qu’il dit : « Vous nous avez fait jouir… » J’avais écrit autre chose, mais lorsqu’il a dit ça j’ai tout de suite décidé de le garder.
Night Cap a une fin plutôt surprenante, une fin tragique. Est-ce que vous saviez, au moment d’écrire le film, que vous alliez dans cette direction ?
Je suis arrivé à cette fin juste avant le tournage. En faisant les derniers ajustements. Donc après que le film a été accepté par le Comité du programme de l’ONF. Ce n’était pas prémédité, mais comme tout a été fait très vite, j’avais d’abord écrit une fin plus éthérée. C’est en relisant, en travaillant, en m’imprégnant des personnages que cela m’est venu.
Et aujourd’hui, après plus de 35 ans, comment percevez-vous le film ?
Il faudrait que je le revoie. Plusieurs personnes aiment bien ce film. On m’en reparle souvent. Jean-Claude Lauzon l’aimait beaucoup. Pour lui, ç’avait été une révélation. Au départ, ce n’est pas un film qui a eu beaucoup d’impact : c’est un court métrage. Il est sorti tout simplement dans le circuit de l’ONF. J’ai l’impression qu’ils ont mis des années à se rendre compte qu’ils avaient ça dans leur catalogue. Aujourd’hui il est sur leur site Internet.
Sur le plan personnel, ç’a été mon film le plus facile. Une expérience heureuse. Je ne me souviens pas quelle a été la durée du tournage, mais je me souviens que j’ai eu le temps qu’il fallait. À l’époque on avait généralement le temps nécessaire pour que les films soient bons. Il n’était pas encore question de nous presser le citron.
Quant au film lui-même, c’est une comédie noire. Il a un côté glauque accentué par la photographie de Pierre Letarte, que je voulais sale, ce qui est inhabituel pour une comédie. Et la fin est d’une telle brutalité… En fait, c’est plus glauque que noir, mais comédie glauque, ça se dit mal.