DVD
Un film de boxe... oui mais lequel ?
par Pierre Falardeau
J'ai toujours rêvé de faire un film sur la boxe. À la fin des années soixante, comme j'avais pas d'argent, j'allais voir les combats au Forum avec une vieille Bolex à spring : j'avais l'air d'un caméraman, on me laissait passer gratuitement sans poser de question. Il n'y avait même pas de pellicule dans la caméra mais ça, personne ne le savait. On me donnait les meilleures places, au bord du ring, et je faisais semblant de filmer. Marcotte et Paduano se tapaient sur la gueule à tour de bras.
Muhammad Ali régnait en maître sur le monde de la boxe. Aux États-Unis Martin Luther King marchait dans les rues. Il y avait aussi Malcolm X, Ray Brown, Stokely Carmichael et les Black Panthers. Le grand James Baldwin écrivait The Fire Next Time et Ali mettait le feu au monde avec ses poings et sa grande gueule : « The Vietcong never called me nigger ! » C'était la guerre du Viêtnam. L'Algérie faisait son indépendance. Guevara parlait aux Nations-Unies.
Ici on était resté à Maurice Richard; il fermait sa gueule comme un vrai French Canadian, poli, bien élevé, tenu en laisse par les Molson. Ici il y avait le Front de libération du Québec, Reggie Chartrand et ses Chevaliers de l'indépendance se battaient au carré Phillips. Il y avait la visite de la reine à Québec. Puis l'émeute de la Saint-Jean. Gaston Miron publiait L'homme rapaillé. Pierre Perrault sortait Pour la suite du monde.
Un film de boxe, oui mais lequel ? Je cherchais un combat exemplaire comme le chef-d'œuvre de Muhammad Ali contre Foreman au Zaïre en 1974. De la boxe, bien sûr, mais plus que de la boxe. Deux mondes s'affrontaient : l'Amérique de Foreman contre le champion du Tiers Monde. Un combat exemplaire comme celui gagné par Marcel Cerdan contre un boxeur allemand à Paris sous l'Occupation devant un parterre d'officiers nazis. La beauté du sport mais aussi le symbole, la métaphore, la poésie : la finale de hockey en 1968 entre les Russes et les Tchécoslovaques au lendemain de l'invasion soviétique. Emil Zatopek, le grand coureur de fond tchèque, avait refusé de fermer sa gueule, lui que les vendeurs de bière ne tenaient pas en laisse.
Je cherchais toujours. J'étais descendu en moto au New Jersey pour aller rencontrer un boxeur noir au pénitencier de Rahway. L'enfer. James Scott était là pour meurtre. Il s'entraînait dans sa cellule. Il courait des milles et des milles à l'intérieur des murs. On racontait qu'il aurait bientôt sa chance pour un combat de championnat. On avait discuté quelques heures. On s'était bien entendus. Il trouvait ça drôle qu'un nègre blanc, qui parlait une drôle de langue, fasse un documentaire sur un boxeur afro-américain. Il y avait là une bonne histoire. Je devais rencontrer son gérant quelques semaines plus tard pour finaliser le projet.
On avait installé l'arène au milieu de la cour de la prison. Tout autour, derrière une clôture de broche surmontée de barbelés, des milliers de prisonniers encourageaient leur champion. L'autre boxeur, dans le coin opposé, avait l'air seul au monde. Il se battait contre toute la prison de Rahway. En plus, je crois bien qu'il était blanc. Les prisonniers noirs, grimpés dans la clôture, hurlaient de rage. La haine à l'état pur ! Le zoo ! C'était extraordinaire !
Après le combat gagné par le « tueur de Rahway », je rencontre son gérant. Me semble qu'il s'appelait Don King. En tout cas il avait l'air d'une crapule. Mais peut-être que je fabule. On s'était pas encore présentés que déjà il me disait : « How much? » C'est tout ce dont je me rappelle. « How much? » Je me suis mis à bafouiller, à m'enfarger dans mes explications. J'avais l'air d'un cave. Un documentariste québécois insignifiant qui n'a pas encore compris la vraie game, la game des États. Je venais de débarquer dans les grosses ligues et j'avais l'air du demeuré du fond du rang. « How much ? » Fin du projet. Terminé.
Je n'ai jamais trouvé le combat exemplaire que je cherchais, mais je continuais malgré tout à suivre la boxe de loin. En 1980, à Montréal, Roberto Duran, enveloppé dans le drapeau québécois, battait aux points le génial Sugar Ray Leonard. Le même soir Gaëtan Hart, chez les poids légers, tuait Cleveland Denny dans le ring. Moi, j'aimais bien Hart. Je ne connaissais rien du bonhomme mais j'aimais son style, son allure, sa façon de se battre. Un choix purement esthétique. André Gagnon avait fait un film sur Hart : Métier : boxeur. On n'en apprenait pas beaucoup sur l'homme, mais il y avait un travelling extraordinaire d'Alain Dostie sur une musique d'Offenbach. « Gaëtan, y parle pas », m'avait dit Gagnon. Peu de temps après, Hart prenait sa retraite et disparaissait de la scène sportive.
Ma blonde venait de découvrir l'œuvre de Jack London. En lisant Histoires de boxe, elle avait décidé d'écrire un film de fiction d'après la nouvelle intitulée A Piece of Steak. C'est l'histoire d'un vieux boxeur qui crève de faim. On lui offre un combat contre un boxeur plus jeune, une vedette montante ; il servira de faire-valoir. Le jour du combat, il aimerait bien se payer un steak pour refaire ses forces. Mais ses poches sont vides. Pas d'argent, pas de viande. Le combat commence et le vieux décide de montrer qu'il est loin d'être fini. Il coince le jeune dans les câbles pour l'achever. Il cogne, il cogne, il cogne encore. L'autre est à sa merci, il va tomber. Quelques coups encore et c'est la victoire par K.O. Mais, soudain, les forces du vieux le trahissent et l'autre reprend le dessus. Défaite du vieux. Tout ça à cause d'un steak.
Moi, ça me plaisait de voir une fille scénariser un film de boxe. Je m'étais proposé pour la conseiller et elle n'avait pas dit non. Un jour, j'apprends dans le journal que Gaëtan Hart va remonter dans le ring. À 37 ans, c'est un vieux. Contre le jeune Galarneau il n'a aucune chance. Il déclare aux journalistes : « C'est pas lui qui va m'enlever mon steak. » Wow ! C'est à peu de chose près l'histoire de Jack London. Je propose à Manon de laisser tomber la fiction. « On fait un documentaire à deux. On garde la structure de la nouvelle, point. Tu me prendras comme assistant. »
C'est comme ça que j'ai fait Le steak avec Manon Leriche. Un film avec du free jazz et le grand Martin Leclerc à la caméra. Werner Nold au montage. Un film sur la boxe mais surtout un film sur la vie, sur la passion. Pour moi Gaëtan Hart serait danseur de ballet, ramoneur, pianiste ou docteur en physique nucléaire, ça changerait absolument rien. La boxe est un prétexte, une esthétique. Ce qui est intéressant, c'est le rêve. L'important c'est la démarche, la lutte, la bataille. Se battre contre les autres, mais se battre d'abord contre soi-même, pour se comprendre, pour voir ce qu'on a dans le ventre. Les winners, les losers, rien à crisser, on va laisser ça aux journalistes. De toute façon on finit tous par perdre un jour ou l'autre. C'est inévitable. C'est la vie.
On demandait un soir à des journalistes, des spécialistes, des experts, quelle était la principale qualité d'un boxeur. Tout le monde répétait en chœur : « L'intelligence ». Un seul homme était en désaccord. Un seul, Reggie Chartrand. « La première qualité d'un boxeur, c'est le courage. L'intelligence, ça vient en deuxième. » Je pense que c'est lui qui a raison.
Ces jours-ci, on parle beaucoup de Rocky et de Raging Bull. Je regrette, mais si on parle de boxe, le grand réalisateur ce n'est pas Scorsese, c'est John Huston avec Fat City et c'est Gilles Groulx avec Golden Gloves. Et pour oser faire un film de boxe, après Huston et après Groulx, ça prend beaucoup d'humilité… ou de prétention. J'ai les deux. Merci, Manon, de m'avoir choisi comme assistant.
Au pays des rêves
par Robert SalettiIt was the iron law of the game. One man might have a hundred hard fights in him, another man only twenty ; each, according to the make of him and the quality of his fiber, had a definite number, and when he had fought them, he was done.
– Jack London, A Piece of Steak
Gaëtan Hart a été champion canadien des poids légers trois fois plutôt qu’une. On aura pourtant de la difficulté à trouver des informations sur ce bon boxeur dont la carrière a été marquée par la plus grande des tragédies que peut affronter un pugiliste qui se respecte : tuer un adversaire. Qui plus est, la mort de Cleveland Denny est survenue moins de deux mois après que Hart eut mis fin à la carrière d’un autre boxeur, Ralph Racine, en l’expédiant dans un profond coma. Malgré ces drames consécutifs, Hart sautera dans l’arène plusieurs fois encore au cours des quatre années suivantes, gagnant une bonne partie de ses matchs. Mais l’homme caché sous le gladiateur ne sera jamais plus le même. Il l’avoue candidement dans Le steak, le documentaire que Pierre Falardeau et Manon Leriche lui consacrent. Le film saisit Hart à son retour sur le ring à 37 ans, dix ans après ces événements tragiques et au sortir d‘une retraite de six ans. Motif avoué du come-back : mettre de la viande dans son assiette. Motif tout aussi avoué du film : montrer la dignité qui est au cœur du pea soup. Les boxeurs ne sont pas des bouffons.

