DVD 24 images

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Épopée – L'état du moment

par Marie-Claude Loiselle

C'est pendant le tournage d'Hommes à louer (2008), documentaire qui donnait voix à onze jeunes hommes pratiquant la prostitution dans le quartier Centre-Sud à Montréal, que Rodrigue Jean, le réalisateur, et deux des participants ont compris qu'ils devaient poursuivre ce travail commun mais que, dans la perspective d'un véritable projet collectif, il devenait nécessaire d'en passer par la fiction. C'est ainsi que depuis deux ans des ateliers d'écriture de scénario, coordonnés par Rodrigue Jean, ont lieu deux fois par semaine, ayant mené à ce jour à la réalisation de huit fictions et autant de « trajets » documentaires réunis sous le titre Épopée. Une dizaine de films encore en cours de tournage seront visibles dans les prochains mois. Derrière ce désir de création collective se trouve aussi la volonté de réunir une communauté marginalisée et une équipe de jeunes techniciens chargés de réaliser ces films, pour qui cette expérience hors norme devient aussi un atelier de formation – Rodrigue Jean assume la direction d'acteurs et Mathieu Bouchard-Malo le montage des fictions, les documentaires étant, quant à eux, entièrement pris en charge par cette équipe de tout jeunes cinéastes.

S'il est possible de visionner les films en ligne (epopee.me), on retrouve aujourd'hui les fictions assemblées sous la forme d'un long métrage, accompagnant la présente parution de 24 images et qui sera également présenté par Dazibao à la salle Fernand-Seguin de la Cinémathèque québécoise du 12 janvier au 4 février 2012 (projection en continu d'une version comportant quelques nouveaux segments : Épopée – L'état des choses).

Nous proposons ici d'éclairer cette production particulière par quelques textes, dont une carte blanche offerte à Rodrigue Jean et à l'équipe d'Épopée. Les citations qui figurent dans cette carte blanche exposent quelques-unes des préoccupations à l'origine du projet : l'idée de communauté, de « documenter des vies sans images » qui s'organisent aujourd'hui dans des zones de non-droit au cœur même de nos villes, de mettre en place une pratique de l'image qui permette de déployer « en figures nouvelles l'expérience de ceux qui ont été relégués à la marge des circulations économiques et des trajectoires sociales », comme il y est souligné. Il s'agit d'un projet passionnant qui contribue à la « construction des formes sensibles de la vie collective » (Rancière) plus que jamais nécessaires.

La création de l'auteur anonyme

par France Choinière

Épopée, c'est une série de courts métrages réalisés en collaboration avec des toxicomanes et des travailleurs du sexe du centre-ville de Montréal. Épopée vise à donner image et parole, et par là légitimité, voire même à attester de l'existence de toute une communauté vivant l'exclusion. Épopée, c'est une série de trajets et de fictions qui transcendent les genres du documentaire et de la fiction pour renverser nos a priori quant aux notions d'auteur et de pouvoir. Épopée, c'est aussi une forme nouvelle qui s'émancipe de toute censure, libérée des catégories habituelles du cinéma tant sur le plan de son format, de sa conception que de ses réseaux de diffusion. Dans l'immédiateté des faits bruts, livrés entre fiction et documentaire, dans cette vérité coupante, se trace une ligne directe entre anonymat et résistance.

WALK

Une série de Trajets : une forme documentaire simple, attachée à la réalité quotidienne des protagonistes. Des parcours dans une zone de pouvoir délimitée par un quadrilatère bien précis où se condensent les activités liées à la prostitution, à la drogue, à l'itinérance ainsi que les ressources qui leur sont rattachées. Rébellion contre un pouvoir qui s'emploie à discipliner les corps sur le plan individuel et à contrôler la population sur le plan collectif pour forcer la norme ou une supposée normalité dont l'apparente rationalité légitime l'emprise. Des Trajets qui renversent ce pouvoir en inscrivant dans la réalité des voix, des visages, inexistants ou ignorés dans l'espace social. Une vérité crue, sans ambages, dans laquelle la force symbolique des expériences prend le dessus sur l'individualité.

THE TALK

Une série de Fictions : des récits fictifs écrits lors d'ateliers hebdomadaires avec les participants au projet qui sont à la fois les moteurs, les protagonistes, les acteurs et les auteurs de leur histoire. Fictions, nécessaire médiatisation, puisque la présence pure serait insoutenable et non représentable. « On n'est plus dans la représentation mais dans l'intensité de ce qui est » (Rodrigue Jean). Renverser les pouvoirs, poser l'anonymat, la non-existence sociale comme force, comme condition essentielle d'une liberté d'action totale. Sortir du dogme de l'individualisme, de la glorification de la liberté individuelle puisqu'il faut constater que plus je suis moi, plus tu es toi sans égard à ce que tu es et à ce que je suis, plus ça va mal… Poser donc la vérité, non pas comme quelque chose que l'on détient mais comme quelque chose qui nous porte, qui atteste de notre lien au monde et aux autres.

WALK THE TALK

S'attacher à ce que l'on éprouve comme vrai pour ouvrir l'espace à autre chose que soi et ainsi favoriser la circulation d'un discours singulier, d'une possibilité infinie de discours. Documenter le réel, dire ce que l'on a sous les yeux, mais sans jamais livrer gratuitement son sujet – l'offrir en pâture. Contrer la marginalisation en comblant ses absences : absence de voix, absence d'images et plus globalement absence d'espace symbolique. Simultanément, s'approprier de nouveaux réseaux et d'autres modalités de diffusion pour ne plus être assujetti aux règles de l'industrie.

Rodrigue Jean propose une nouvelle vision du cinéma où les frontières entre fiction et documentaire sont perméables, où les limites entre auteur et sujet sont brouillées, voire même indéterminées, et où les délais de diffusion sont accélérés, brisés, forçant leur propre rythme dans un réseau dont l'accès est immédiat et universel. Rodrigue Jean ne fait pas que traiter un sujet à caractère social, le nourrir de l'intérieur par le discours ou par la preuve, le parcourir tel un motif à explorer ou à déployer. L'engagement de Rodrigue Jean n'est pas rhétorique : sa manière même de faire du cinéma puise dans son sujet qui alimente sa démarche, l'amène à investir autrement les paramètres du cinéma. Rodrigue Jean walks the talk.

Dazibao et le Festival du nouveau cinéma ont présenté en première Épopée – L'état du moment, version long métrage du projet Épopée, le 19 octobre 2011 à 20 h 30, à la salle Claude-Jutra, en collaboration avec la Cinémathèque québécoise.

Épopée – L'état des lieux, version intégrale du projet, est présentée par Dazibao du 12 janvier au 4 février 2012 à la salle Fernand-Seguin de la Cinémathèque québécoise. Pour plus d'informations : dazibao-photo.org.

L'épopée du centre-sud

par Bruno Dequen

[extrait seulement]

Coordonné par Rodrigue Jean, le projet collectif Web Épopée est une aventure esthétique, politique et humaine exemplaire. À la fois simple, limpide et pourtant complexe, cette série de courts métrages réalisés dans le cadre d'une collaboration entre des artistes et des habitants du Centre-Sud de Montréal a en effet permis de produire des œuvres fortes, nourries de critique sociale, qui redéfinissent les modes de production et de diffusion des films. Divisé selon deux types de contenu, Épopée propose, à l'heure d'écrire ces lignes, huit fictions et huit « trajets ».

Carte blanche à Rodrigue Jean et l'équipe d'Épopée