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INJU, LA BÊTE DANS L'OMBRE - critique de Bruno Dequen
2009-08-27
LE FILM AUX DEUX
VISAGES
Un an après le
triomphe critique de son fascinant documentaire sur Jacques Vergès, L’avocat
de la terreur, Barbet
Schroeder retourne dans le domaine de la fiction pour proposer un thriller
violent et sexuel se déroulant au Japon. Jusque là, tout semble aller pour le mieux. Non seulement le cinéaste continue d’explorer avec finesses
les obsessions thématiques ayant marqué son oeuvre (comportements extrêmes et ambigus, sado-masochisme, jeux
d’illusion et mise en abîme), mais le cadre même du film est prometteur (un
jeune acteur français populaire, un personnage inspiré par un célèbre romancier
japonais dont l’un des livres est Inju).
Pourtant, la
réception critique est plus que mitigée, le public ne suit pas (à peine
36 000 entrées sur Paris pour cette prestigieuse production française) et
le distributeur québécois (Métropole, filiale de Mongrel Media), après deux
représentations au Festival du nouveau cinéma, ne sort même pas le film en
salle, optant pour une sortie directement en DVD digne du dernier film d’action
de série z mettant en vedette Dolph Lundgren. Bien sûr, la question qui est sur toutes les lèvres
est : Inju, la bête dans l'ombre méritait-il un tel traitement?
D’un point de
vue purement cinématographique, force est d’admettre que le dernier Schroeder
est un drôle d’objet qui ne convainc pas tout à fait. Pourtant, la prémisse est alléchante. Alex Fayard (Benoît Magimel) est un
jeune auteur en tournée promotionnelle au Japon pour la sortie de son premier
roman policier. Mais son véritable
objectif est de rencontrer le célèbre Shundei Oe, auteur culte absolu du pays,
personnage énigmatique que personne n’a jamais vu et source d’inspiration
(voire même de plagiat) de Fayard. À peine arrivé au Japon, Fayard se retrouve victime de menaces,
rencontre une sublime geisha et découvre un univers violent, pervers et
trompeur. Comme toujours chez
Schroeder, la mise en scène est d’une précision chirurgicale et le scénario
d’une complexité jouissive.
Mais le film
souffre d’un problème majeur : le ton. Alternant brillants pastiches (la superbe scène
d’ouverture), personnages caricaturaux (et extrêmement mal interprétés :
arrêtez Magimel pendant qu’il en est encore temps), retournements de situations
à foison et dialogues littéraux d’un simplisme affligeant, Inju est à la fois un exercice intellectuel
stimulant et le pire des téléromans. Film schizophrénique particulièrement irritant, Inju agace autant qu’il fascine, et cette
incapacité du spectateur à catégoriser le film en fait un objet sinon réussi du
moins digne d’intérêt.
Du point de vue
de la distribution, on peut évidemment comprendre qu’une telle œuvre puisse
poser un véritable casse-tête. Il
est certain que nous ne sommes pas face à un produit aisément identifiable et
donc facilement vendable. Soit,
mais le fait de sortir une telle œuvre directement en DVD est une décision
plutôt radicale qui mérite qu’on s’y attarde un peu. Pourquoi un distributeur refuserait-il de sortir en salle
d’un film dont il a pourtant acheté les droits d’exploitation et se
contenterait-il de produire un DVD bâclé sans aucun supplément ? Pourquoi prendre un film si c’est pour
autodétruire sa carrière commerciale ? Cette décision n’est finalement que le dernier symptôme d’une maladie
rongeant la distribution des films au Québec (mais aussi ailleurs). Cette maladie est l’Hollywoodite. Contaminant désormais le monde entier,
ce fléau a pour symptômes le manque de vision à long terme (une vue, donc, ne
dépassant pas 2-3 semaines d’exploitation), la peur bleue de l’échec (diminuée
seulement par la confirmation du public cible), l’absence totale de prise de risque (impliquant
nécessairement l’amour des formules toutes faites) et le manque de confiance
dans le spectateur. Ce terrible
virus a réussi à détruire la quasi-totalité de la diversité cinématographique
en salle, et il est d’autant plus dangereux qu’il n’empêche manifestement pas
l’achat massif de titres sans vision ni stratégie. Dans de telles circonstances, il n’est
pas surprenant qu’un objet aussi étrange et inclassable que le dernier film
d’un cinéaste connu n’ait même pas trouvé le chemin des salles. Après Woody Allen – dont le Cassandra’s
Dream, d’abord sorti
directement en DVD, a tout de même fini par être projeté quelques semaines au
Cinéma du Parc suite à une ‘collaboration exceptionnelle’ entre l’AQCC et
Séville – et Barbet Schroeder, à qui le tour?
Bruno Dequen
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