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Films de la semaine

HOLY MOTORS - critique de Sage d'Arabie

2012-10-04

VOYAGES AU BOUT DE LA NUIT

    « Le cinéma, ce nouveau petit salarié de nos rêves
    on peut l'acheter lui, se le procurer
    pour une heure ou deux,
    comme un prostitué. »
    L.F. Céline, Voyage au bout de la nuit


    Il n'y a rien dans Holy Motors qui n'échappe à l'étrange. Leos Carax démontre que le ludique et l'espiègle ne sont pas forcément dépourvus de grandeur, que l'absurde, bien que déconcertant, peut être doté de sens et que le caractère aléatoire d'un film peut avoir une précision. Ce premier long-métrage après 13 années de hiatus, sape toutes les formes de conventions cinématographiques tout en restant un affectueux et tendre hommage à ce que fût le cinéma. Carax semble avoir forgé son récit sur place un peu comme le faisait le vieil oncle Godard, et pourtant il est impossible qu'un travail de cette complexité ne puisse avoir été stratégiquement planifié. Comme les films rêveurs de Fellini, Holy Motors est à tour de rôle nostalgique, drôle, mélancolique et suffisamment conscient de la toile qu'il tisse pour rappeler au spectateur qu'il peut à la fois profiter de l'expérience sensorielle offerte,  et renvoyer au film les multiples interprétations qu'il se fait du voyage auquel il est convié.

    Carax tourne en 1998 un film ambitieux bien qu'inégal, un acronyme adapté du roman Pierre ou les ambiguïtés que Melville a écrit pour se relever de l'échec de Moby Dick. Ayant vu des parallèles évidents entre le rejet populaire et critique du livre de Melville et celui de son propre chef-d'œuvre Les amants du pont-neuf, Carax transpose le livre de la Nouvelle-Angleterre du XIXe à la France moderne. Pola X, le film en question, s'avère un échec encore plus cuisant que son précédent film, et Carax  déserte le cinéma après avoir été déshérité par ce dernier. Il joue le mort dans My Last Minute, un court métrage d'une minute, commandé par la Viennale, qu'il tournera en 2006, une lettre fictive hautement symbolique où il annonce qu'il arrêtait la clope pour ensuite se tirer une balle dans le crâne.

My Last Minute



    Depuis toujours, Carax se raconte de film en film, entretenant ainsi sa propre légende de poète maudit du cinéma. Holy Motors ne fait pas exception, mais cette fois, c'est la bonne. Cette fois, c'est le retour de l'enfant prodige par la grande porte, celle du cinéma et celle de son propre chenal : en ouverture du film, Carax joue Carax qui rêvasse ou qui se réveille, ouvrant une porte dans le mur de sa chambre tapissée sous la forme d'une forêt dense, sans doute une référence à L'Enfer de Dante, comme si, sur la voie escarpée du bonheur, Leos s'était égaré au tournant de Pola X. Il se trouve dans la mezzanine d'un cinéma regardant en plongée des spectateurs endormis / morts / inconscients / ennuyés ou peut-être simplement abrutis par le déferlement d'images vides et écervelées que nous renvoie le cinéma depuis que son désir d'onirisme a pris le large. L'abrutissement est devenu l'évidence d'un vide généralisé dans lequel le cinéma se trouve dépourvu de sa mission première et viscérale : nous étonner ! Quand il n'y a plus d'étonnement, restent les rêves du sommeil, les rêves désengagés, des rêves qui n'ont plus de territoires à conquérir, des rêves anéantis. La fin d'un monde.

    Empruntant à différentes sources, le film de Carax a une atmosphère qui lui est propre, une combinaison du mystérieux et du lucide, du sacré et du profane, du cauchemar troublant et la rêverie enjouée. Holy Motors se présente ainsi comme un méta-film, moins réflexif qu'anecdotique, orné de références qui ne sauront échapper aux plus avertis. La première image du film est tirée des études de locomotions effectuées par Étienne-Jules Marey, physiologiste français devenu photographe et précurseur de l'image mouvante, et la dernière évoque les voitures de Cars, film d'animation à l'image numérique du studio Pixar. Naissance et mort. Lumière et ténèbres. Nous regardons désormais le monde à travers les yeux cinéphiles de Carax qui met en branle Oscar/Denis Lavant - son alter-ego depuis Boy meet girls -, quittant sa maison aux premières lueurs du jour (une maison aux hublots rappelant celle de Mon Oncle de Tati). Il est formellement habillé, tel un homme d'affaires. Sa fille lui lance « travaille bien ! », une référence sans doute comique à Beau travail de Claire Denis, dans lequel Lavant campait le personnage principal.

    Par une étrange coïncidence, Holy Motors et Cosmopolis de Cronenberg, tous les deux en compétition au dernier festival de Cannes, sont portés par deux personnages étranges qui font un voyage allégorique dans une limousine, l'un à Paris, l'autre à New York. Le chauffeur de Lavant est interprété par Edith Scob, la fameuse femme masquée du médecin aliéné dans l'incontournable Les yeux sans visage de Georges Franju. Qui plus est, elle s'appelle Céline, peut-être un coup de coude pour aviser le spectateur du symbolique Voyage au bout de la nuit qu'il est sur le point d'entreprendre. Rapidement, nous découvrons qu'Oscar (le vrai prénom de Carax) interprété par Lavant, est un homme aux identités multiples qui avec une grande dextérité se transforme à l'arrière de sa voiture, incarnant d'une saynète à l'autre des personnalités diverses : une vieille mendiante près de la Seine, un vieux mourant alité, un tueur à gages qui s'attaque à son double, un gnome répugnant qui kidnappe un top model pour ensuite lui faire porter un hijab, un père bienveillant qui s'inquiète pour sa fille, un combattant intergalactique et une bonne demi-douzaine d'autres personnages.

    Oscar se fait vieux au fur et à mesure que le film avance, il se dirige vers sa tombe, et avec lui les images de désolation, de ruine et de décomposition envahissent le film ; un suicide spectaculaire, un amour perdu, un lieu désacralisé, un cimetière, un meurtre, un autre… La fin d'un monde, la fin d'un cinéma, la fin d'un voyage nuptial, la fin comme une mutation, celle d'un cinéaste esthète pour qui briller, c'est être dans l'obscurité. « Pourquoi tous ces déguisements ? » demande Michel Piccoli qui reprend son rôle de mafieux foireux de Mauvais Sang. « Pour la beauté du geste » répondent Oscar/Lavant/Carax et Le cinéma.

Sage d'Arabie
L'auteur de ce texte s'est anagrammé au même titre que le réalisateur du film.

La bande-annonce d'Holy Motors

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Vos réactions (1)

  1. Bien d'accord avec vous, sinon le "gnome répugnant" est en fait le personnage de "Merde", on peut le voir dans la collaboration de Carlax au film "Tokyo!". Voilà! http://www.youtube.com/watch?v=BMVbdIFodvc

    par cactus, le 2012-10-30 à 19h32.

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