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GUILTY OF ROMANCE - critique de Serge Abiaad

2012-08-09

COÏTS TOKYOÏTES

        « L’érotisme est l’approbation de la vie jusque dans la mort »
         Georges Bataille


    Il serait déplorable de voir dans ce troisième et dernier volet de la trilogie de Sono Sion un simple film macabre, une vulgaire méditation sur la perversion féminine ou une célébration éhontée de la violence à l’encontre des femmes. Guilty of Romance est un film de l’entre-deux, explorant la transgression sexuelle à la fois comme acte libérateur et destructeur, un film à la croisée d’une débauche latente imaginée par Buñuel et d’un hédonisme décomplexé exposé par Ken Russell. Guilty of Romance, titre à la connotation Orwellienne, va plus loin et se présente comme un voyage de l’épuration à travers les bas fonds tokyoïtes, où le sexe et la mort vaquent à l’unisson dans les sombres corridors de la psyché humaine. Une oeuvre sur la dépravation sexuelle qui guide une jeune femme vers le royaume ombrageux d’une réalité alternative, à la fois passionnante et répulsive, un magma de foutre coloré qui peint le portrait d’un Japon aseptisé où tout doit être conforme, identique, à l’intérieur des rangs. Sono Sion est une punaise dans un lit de vierge et son film un gode gigantesque, une oeuvre charnelle qui ne réconforte pas.

    Au premier regard, la trame narrative ressemblerait à un mauvais porno : Izumi, incarnation de la servitude volontaire, est l’épouse d’un célèbre romancier obsessif-compulsif, aussi détaché que clinique. L’amour physique de ce couple terne et ennuyeux est absent, et pourtant, Izumi aspire à la passion. Par un concours de circonstances que l’on de dévoilera pas, elle rencontre Mitsuko, une éminente maitresse de conférence de jour et une flamboyante prostituée de nuit qui prend Izumi sous son aile, la détournant loin de sa vie monotone pour l’accompagner dans un monde de vice, d’émulation, de déraison et de danger, un monde où le coût de la gratification sexuelle ne se monnaye pas légèrement. Refermant sa trilogie « de la haine » avec Guilty of Romance (après Love Exposure et Cold Fish) Sono Sion, ex-artiste performatif, devenu poète expérimental avant de se muter en cinéaste (du) subversif, crée un film qui joue délibérément des entrelacs entre signifiants et signifiés : les personnages ne sont manifestement pas destinés à être considérés comme de réels mortels, mais plutôt comme des cryptogrammes politiques. C’est un film obscurci par l’ambiguïté; pour certains, il serait une tentative de débroussaillage de la sexualité féminine, suggérant que la femme ne trouverait son bonheur que dans la domination, alors que pour d’autres, il se présenterait comme une satire du regard masculin, portant un coup d’œil railleur sur la misogynie nippone.

    Les performances des deux actrices sont pantomimiques, mais très efficaces dans leur manière de se transformer en force de la nature. Izumi, jeune mariée exquise, détonne par sa fragilité et son obédience, caractérisant ainsi le sens de la loyauté, alors que Mitsuko s’abandonne à la luxuriance, personnifiant le chaos et le rejet en bloc des structures sociétales japonaises. Mais ce qui, au départ, ne semble être qu’un simple archétype, devient de plus en plus complexe et difficile à décoder. Izumi se rebelle contre la nature tyrannique, la force tranquille et inquiétante de son mari, en s’adonnant à des formes extrêmes de dégradation : moins elle a de la liberté, plus libre elle se sent. Cette dichotomie est la clé de voute d’un film qui mise sur la conformité des antipodes. Mitsuko envisage sa prostitution comme un droit acquis en tant que femme. Elle reconnaît la beauté de son propre corps et en fait une propriété marchande où chaque échange sexuel se doit d’être rémunéré (rappelons le chef-d’œuvre baroque de Ken Russell, Crimes of Passion, dans lequel Kathleen Turner se transmute de styliste chevronnée de jour en prostituée luxueuse la nuit par simple épicurisme). Sono peint à travers Guilty of Romance un monde aux antipodes extrêmes: les deux femmes semblent à la fois abhorrer et célébrer les situations dans lesquelles elles se retrouvent sans que toutefois le film ne bascule dans le manichéisme commode, Izumi est malmenée et violentée dans une scène alors que dans la suivante elle affiche un sourire radieux, les rues sont magnifiées par des néons somptueux alors que la maison de Izumi est un lieu à la symétrie fade et ennuyeuse. Sono est conscient que son sujet et la manière de le traiter vont faire offense, et que sa plasticité va creuser encore davantage la distanciation qu’il s’impose avec le spectateur, mais le film prend des tournures poétiques au fur et à mesure que les environnements habités par ces personnages deviennent des représentations hyperboliques de leur psychologie : le bordel est exposé comme une tauromachie sexuelle, la maison de la mère de Mitsuko une prison grise, et l’université un monde intouchable de la parole. Sono allégorise la perversion et exhume en deçà de la crasse et du comportementalisme de bas étage le mal-être d’une société engourdie par le conformisme.  

    L’imagination de Sono, un misanthrope avoué, est stimulée par les tronçons les plus sombres de l’humanité ; son œuvre est au cinéma ce que des pamphlétaires et provocateurs stylisés comme Marc-Édouard Nabe ou Karlheinz Stockhausen sont à la littérature et à la musique. Guilty of Romance semble avoir été conçu comme un exercice d’expiation, une sorte de lettre d’amour rédemptrice pour émousser le ressentiment qui sclérosait le travail de son auteur. Si tous les misanthropes avaient le talent de Sono, nous vivrions dans un bien meilleur monde.

Serge Abiaad

La bande-annonce de Guilty of Romance

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