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Films de la semaine
OSLO, 31 AOÛT - critique de Serge Abiaad
2012-07-26LA VIE NOUVELLE
« Le suicide c’est la ressource des hommes dont le ressort a été rongé par la rouille. »
(Pierre Drieu La Rochelle, Le feu follet)
Le segment qui ouvre Oslo, 31 août ne semble pas rattaché au reste du film, mais il préfigure pourtant par sa veine mélancolique l’humeur à venir. Des images d’archives de la ville défilent, révélant des rues pavées abondant de voitures, des trottoirs de banlieue où s’égayent des enfants ou des pentes glacées d’une station de ski. Certaines images sont désertes, alors que des figures éloignées parsèment le paysage urbain dans d’autres. Le montage se poursuit avec des visages rapprochés, un long plan-séquence du point de vue d’un passager ou un regard subjectif et chancelant sur un lac. Superposées aux images, des voix aléatoires d’hommes et de femmes évoquent leurs impressions et souvenirs d’Oslo. Certaines de ces réminiscences sont agréables, d’autres moins, mais toutes sont vives, fortes et profondément personnelles. Nous ne sommes pas témoins d’une célébration de la vie, mais d’une constatation simple et sincère de son axe directionnel : nous allons inévitablement de l’avant, charriant l’allégresse des bons et le poids des mauvais souvenirs.
Un lieu, une date. C’est dans ce contexte que Joachim Trier déballe sa fable existentialiste à travers le personnage d’Anders, ancien héroïnomane nouvellement réhabilité, destiné à une prometteuse carrière d’écrivain, irrévocablement freinée par l’insoutenable légèreté de sa personne et son besoin de consolation impossible à rassasier. Anders s’est égaré, dans la vie et dans la ville, et l’expérience de cette perte est au cœur du film : perte du lien avec son entourage, perte du rapport avec le réel, perte de soi et de son identité. Elle crée aussi le vide autour duquel s’enveloppe le récit de l’errance et de la trajectoire erratique, explorant du fait même les dimensions affectives, intellectuelles et métaphysique de l’incommunicabilité. Oslo est un désert comme ceux d’Antonioni où le deuil des sensations devient névrose, le détachement devient inadaptation et la fin de l’amour devient résignation pathologique du rapport avec la réalité. Oslo, 31 août c’est Le désert rouge de notre temps; Anders, à l’image de Giuliana, récemment sortie de clinique suite à une tentative de suicide, a perdu le contact avec les êtres et la résonance avec les objets. À 50 ans d’intervalle, les deux personnages partagent l’incapacité de retrouver leur place dans un milieu dénaturé par un paysage clinique pour l’un, industriel pour l’autre. Mais là où Antonioni confrontait son héroïne à des êtres irritables, Trier crée un monde empathique autour de son personnage, accentuant du coup l’ampleur et la dimension inéluctable de son désespoir.
Oslo, 31 août est une oeuvre hantée et obsédante, remarquablement composée de moments fugaces et épisodiques autour de conversations qu'a son protagoniste avec des connaissances ressuscitées, à travers sa manière d’entrelacer son orgueil blessé à son auto-dérision, le regard solipsiste qu’il porte sur des gens commérant dans un café, ou sa façon flegmatique d’observer des amis d’un soir faire un plongeon avant que l’été ne tire à sa fin… L’évocation de tels éléments, dans leur finitude, imprègne le film d’une dimension mélancolique, le personnage devenant plus observateur que participant de sa propre vie. La sentimentalité est mise en balance par le comportement sarcastique, parfois expansif d’Anders, et aussi par son impudence, nous interrogeant ainsi sur sa fragilité puérile qui dissimulerait en réalité un mécanisme de défense destiné à solliciter l’empathie. Si Oslo, avec ses mémoires et tentations est un piège proustien, c’est aussi celui crée par Anders; sa réputation de farceur obscène et de joueur le précède, et son inconsolable insistance sur l’homme et l’écrivain qu’il aurait pu être, plutôt que celui qu’il peut encore devenir, gagne plus de poids avec chacun de ses virulents échanges. Ce qui propulse le récit, en dépit du manque de rebondissement ou de transformation graduellement dramatique de son personnage, c’est l’envergure de son irrésolution : portant une veste de sport en cuir, jeans moulants et baskets, Anders, contrairement à ses amis casés et casaniers qui craignent l’assaut de la crise de la quarantaine, conserve son triste regard esseulé, s’efforce de paraître dépassé, et pourtant il ne suffit que d’une parole ou d’un geste désobligeant pour le reconduire à la dépendance. Ce qui se présente comme le refus de compromission (Anders semble réfuter autant la foire d’empoigne que l’intellectualisme moisi) devient très vite le portrait dévastateur d’un homme persuadé de sa propre inutilité; Oslo, 31 août se fait l’écho d’un malaise social où l’éducation privilégiée d’une génération devient obstacle au bonheur, établissant des attentes que souvent elle ne peut atteindre.
En dépit de son thème écrasant, mais au moyen de son lyrisme sous-jacent, le film se construit comme une élégie de la capitale norvégienne; quand le crépuscule se pointe, Anders commence à prendre congé, à s’effacer avec les dernières lueurs du jour, enregistrant chaque moment sachant que c’est le dernier. Ne pouvant plus déroger à sa réalité, asphyxié par toute forme de vie, il contemple sa fin en devenir. Au bout du compte Oslo, 31 août est un film qui réussit un double portrait, celui d’un homme en fin de parcours, et celui d’une contemporanéité alitée. Le film se noue autour d’un vide, se tisse au fil de ce vide et se dénoue en lui au travers des images de rues vacantes et d’un éveil annonçant la trajectoire acharnée de la vie. Ces images sont poignantes pas tant à cause de la tragédie d’Anders, mais parce qu’elles affirment ce qu’il a rejeté; la résiliente grâce d’un jour nouveau.
Serge Abiaad
La bande-annonce d’Oslo 31 août
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