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MARINA ABRAMOVIC: THE ARTIST IS PRESENT - critique de Serge Abiaad
2012-07-05AUX LARMES, CITOYENS.
Artiste d’origine serbe, marraine du Body Art, et figure emblématique de l’art performatif, Marina Abramovic est une funambule qui repousse depuis 40 ans les limites de la performance corporelle faisant se conformer, pour ensuite les disséquer, les entrelacs de la vie et de l’art, de la représentation et du représenté, du corps et de l’esprit. The Artist is Present est l’oeuvre paroxysmique de sa carrière et la pièce maîtresse aussi bien du film que de la rétrospective que lui consacrait le Moma en 2010. Sept heures par jour, six jours par semaine, Abramovic est assise, immobile, silencieuse, sans interruption, alors que les membres du public sont invités à s’asseoir face à elle pour partager la connivence du regard. L’aspect le plus remarquable et inattendu de la performance, qui en outre est largement commenté dans le film, est l’effet émotionnel qu’engendre la performance, aussi bien chez l’artiste que chez les participants. Cet espace de réflexion et de contemplation que fournit Abramovic à travers sa pièce nous est rarement accordé dans notre vie quotidienne, et pour ceux qui ont croisé son regard, c’était le lieu et le moment éphémère pour une interaction humaine et personnelle. Abramovic invite les gens à considérer l’éloge de la lenteur, offrant une alternative à nos vies trop mouvementées, bavardes et fortement médiatisées. Et pourtant, en ce mois de mars 2010, Marina Abramovic était sous les feux de la rampe. Ce paradoxe aurait pu être la cheville ouvrière du film de Matthew Akers qui opte plutôt pour un autre paradoxe : tourner un documentaire conventionnel sur un personnage pour le moins surprenant. Façonné tel un thriller, The Artist is Present tisse dans la première moitié les fils historiques et personnels de la vie et de l’œuvre d’Abramovic et se centre dans la seconde partie autour de l’oeuvre éponyme. Résultat : film divertissant, mais un peu trop communal.
Le cinéaste et directeur de la photo Matthew Akers relate donc la rétrospective tenue au Moma (la logistique, les préparatifs, la réceptivité) donnant au spectateur une intime compréhension d’une artiste qui a gouté, à tour de rôle, à l’encensement et au lynchage médiatique. Structuré comme un compte à rebours menant à la rétrospective éponyme, le film regorge d’images archivées des premières œuvres d’Abramovic, et malgré la radicalité de certaines performances, Akers trouve le moyen, en recoupant sur une Abramovic souriante et manifestement allègre, de garder le spectateur dans sa zone de confort. Certaines de ces créations (celle qui consiste par exemple à conduire en rond une camionnette pendant 16 heures tout en hurlant à travers un mégaphone, ou encore les actes de flagellation et d’automutilation comme le pentagramme dessiné sur son abdomen avec une lame de rasoir) lui ont souvent valu, plutôt que la célébrité, des altercations ou des différends avec ses pairs et son public. Depuis sa vingtaine (aujourd’hui, elle a 65 ans), Abramovic fausse les paradigmes de l’art de la performance (un genre originellement crée comme une alternative à la peinture, prenant l’exemple sur l’avant garde menée par Marcel Duchamp, Fernand Léger ou Man Ray, des artistes qui ont troqué leur pinceau pour la reproductibilité technique du cinéma) en télescopant son travail et sa vie personnelle, contribuant ainsi au radicalisme et l’élargissement des frontières de l’art performatif.
Le style filmique de Akers est lisse et les vignettes d’archives sont agréablement ficelées dans la structure du film, mais certaines trames narratives font office de rembourrage alors qu’elles auraient pu être minutieusement explorées. On apprend que l’homme à la queue de cheval dans les premières performances filmées n’est autre que Ulay, qui fut un temps proche collaborateur et amant d’Abramovic. Alors que le film fait rejoindre momentanément ce qui autrement aurait pu sembler dichotomique, — l’identification à la relation amoureuse et l’aliénation par rapport au radicalisme artistique —, Akers survole sporadiquement leur relation et le rapport de force qui s’en dégage. Un autre fil narratif inexploré est l’histoire des jeunes artistes choisis par Abramovic pour recréer certaines de ses œuvres présentées au MoMa. L’artiste serbe les invite chez elle dans la vallée de l’Hudson pour une classe de maître sur l’art de la performance, mais la vingtaine de jeunes étudiants sont relégués au second plan, disparaissant aussitôt apparus. Abramovic est omniprésente, et dans ce sens, The Artist is Present ressemble bien plus à une commande promotionnelle, un supplément archivable de la performance éponyme de l’artiste, qu’à un portrait aux multiples facettes d’une artiste provocante et charismatique, qui pose aussi bien formellement que verbalement la question esquivée à tort par le film : « pourquoi est-ce de l’art ?».
The Artist is Present ne cherche pas à sonder le mystérieux pouvoir de l’art d’Abramovic, mais tend à explorer les recoins de sa vie personnelle en invitant des critiques et des collègues à pontifier sur la valeur et la signification de son œuvre. Le spectateur n’est pas convié à éprouver la spiritualité, le mysticisme ou la générosité artistique du travail d’Abramovic, puisque Akers mandate un galeriste ou un curateur pour nous le faire comprendre. Cette approche a pour effet regrettable d’étouffer les multiples possibilités d’aborder les œuvres en présentant le tout dans un paquet bien emballé. Malgré tout, le film propose une efficace porte d’entrée dans le travail d’une artiste iconoclaste et saura certainement intriguer les néophytes, les curieux et les philistins de tout genre.
Serge Abiaad
La bande-annonce de The Artist is Present
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