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BEING JOHN MALKOVICH - critique de Serge Abiaad

2012-05-31

DE LA VIE DES MARIONNETTES

    Rappelons les faits. Craig Schwartz est un marionnettiste au chômage qui fantasme à travers ses créations en bois. Vivant une existence morose dans un appartement miteux avec une femme terne, il affectionne l’idée de devenir quelqu’un d’autre. Le couple partage un appartement avec un chien, un chimpanzé, un perroquet bavard et une myriade de bestioles. Quand sa femme l’incite à trouver un emploi pour le sortir de son inactivité, il postule à contre-coeur et décroche un boulot de documentaliste dans une firme située entre le septième et le huitième étage d’un immeuble à bureaux. Pourquoi le 7 ½e étage? Parce que l’excentricité démesurée du film nous dispense de la réponse. Il découvre quelques jours plus tard, une porte cachée derrière un classeur, et qui s’ouvre sur un portail visqueux, conduisant celui qui s’y aventure tout droit dans la peau de John Malkovich. Et bien entendu, comme toute personne sensée, il en fait son fonds de commerce, tarifant 200 dollars la passe.

    A l’opposé d’un grand ombre de comédies qui peaufinent l’humour au détriment de la profondeur, Being John Malkovich est un film qui accorde les deux pour en faire un front commun. Aussi hilarant que déjanté, le premier long métrage de Spike Jonze, rapidement devenu culte à sa sortie en 1999, soulevait, et soulève encore, des questions sur la nature de l’identité d’une génération assujettie au narcissisme et au voyeurisme, et qui recouvrait sa liberté en se cachant derrière un masque ou sous un costume. Avec Craig, l’aspirant marionnettiste et Maxine, sa collègue qui (se) joue de lui tel d’un instrument, le film nous rappelle que la manipulation se fait à une échelle aussi bien nationale qu’interpersonnelle. Combien de nos actions quotidiennes consistent en réalité à tirer les ficelles de l’autre, ou de s’adonner au contrôle d’autrui ? Being John Malkovich aborde aussi le vedettariat avec plus d’impact que l’avait fait l’année même Celebrity de Woody Allen. Certes, ceux qui sont prêts à payer pour se glisser dans le portail s’intéressent à l’expérience même de la transmutation qui leur permet de devenir autre, alors que d’autres y voient la possibilité, en prenant l’habit de Malkovich, de jouir de leur quart d’heure de gloire. En fait, pris dans son ensemble, le film recèle un commentaire tant sur le métier d’acteur (qui s’accapare d’une nouvelle identité) que sur celui de réalisateur (qui manipule son prochain). La thèse du film, s’il y en a une, se résumerait au désir qu’éprouve chacun à chercher chez l’autre un personnage de rechange et une alternative au sort qui ne le voue qu'à lui-même. De même, le film soulève des questions sur l’éthique et le mercantilisme (la commercialisation du bonheur) aussi bien que sur la dépendance (certains clients s’adonnent de manière récurrente à l’expérience). Chacun y trouve son compte, et pour ceux qui auscultent le côté obscur des choses, le film propose de troublantes synthèses au sujet de l’anéantissement identitaire et du prix de l’immortalité.

    Being John Malkovich est donc une sorte de conte bouffon et les clients qui s’adonnent à l’expérience du devenir Malkovich se contentent simplement de la doublure nonobstant des situations, qu’elles soient cocasses ou anodines. Qu’il s’agisse d’un Malkovich qui commande des tapis à partir d’un catalogue ou qui se sert une bière dans le frigo, ce qui compte c’est de gouter à la célébrité. D’ailleurs, pour la majorité des participants, les spécificités de cette renommée restent floues : personne ne semble connaître la réelle notoriété de Malkovich, mais tous savent qu’ils ont affaire à une star. La permutabilité de la vie, vécue à travers un autre, le sceau obsessif de notre époque, est ici traduite littéralement. Même la trivialité devient étonnante lorsqu’observée à travers le regard d’une vedette. La célébrité n’est donc qu’un portail vers une vacuité augmentée, améliorée, revalorisée, et nous nous y abandonnons vaniteusement, sans mesure.

    John Malkovich est l’acteur idéal pour jouer… John Malkovich. Son air, à la fois distrait et capricieux est brutalement glaçant ; sa grosse tête chauve lui confère une allure de pantin ferme et inébranlable, et donne l’impression qu’il pourrait en effet avoir une seconde paire d’yeux dans la sienne. En fait, tous les personnages du film semblent habités. Ils déploient, à l’image des poupées russes, une versatilité psychologique et des avatars d’eux-mêmes. Et pourtant, cette effervescence identitaire, qui est transgenre et éphémère, nous semble évidente ; c’est la façon dont nous nous voyons désormais, non plus comme des caractères autarciques, mais comme une galerie de personnages qui se butent les uns contre les autres. En découvrant ce qui se tisse dans son dos (sa tête !), Malkovich  fait remarquer qu’on badine avec son équilibre mental, ce à quoi Craig répond sans malice qu’il s’agit pour lui de son gagne-pain. Dans ce tournant du film, se résume toute la condition postmoderne : nous ne sommes plus les détenteurs de nos esprits, mais des participants actifs à notre assoupissement. Et pourtant, le film ne s’arrête pas là, car qu'est-ce que jouer si ce n’est qu’un jeu de scène interposé où le cinéaste délègue son regard à celui du spectateur? Au final, la métaphore du film s’effondre sur elle-même ; Spike Jonze et son scénariste Charlie Kaufman condamnent la croisade culturelle qui forge notre conscience alors que leur film est un portail qui rejoint la leur. Pour eux il n’y a pas d’échappatoire au voyeurisme : derrière les rires, le désespoir.

    Nous rendons ici hommage à Adam Yauch l’un des fondateurs des Beastie Boys, décédé récemment des suites d’un cancer. Spike Jones avait, préalablement à sa carrière de cinéaste, signé plusieurs vidéoclips pour le groupe mythique, dont le fameux Sabotage.


    Aujourd’hui, nous redécouvrons Being John Malkovich réédité chez Criterion, la prestigieuse boite qui nous avait offert dix ans plus tôt une anthologie des vidéos des Beastie Boys. La boucle est bouclée.

Serge Abiaad

Un extrait de Being John Malkovich:

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