Format maximum

Films de la semaine

ET MAINTENANT, ON VA OÙ? - critique de Serge Abiaad

2012-05-24

SEX, DRUGS AND RELIGIOUS BRAWL

    Et maintenant on va où? est la question qu'a dû se poser la cinéaste libanaise Nadine Labaki avec égarement après le franc succès de son premier film, Caramel, sorti en 2007. Dès lors qu'on est attendu au tournant, ce n'est pas une panacée de faire suivre un triomphe par un autre, surtout quand le premier film a aussi bien résonné auprès du public. Demandez à Xavier Dolan ou D.W. Griffith. Pour passer l'épreuve, Labaki choisit de redéfinir la notion de fabrication sur mesure, pas dans le sens de la valeur marchande d'un film, car même si ses personnages recèlent davantage de clichés que de métaphores, et ses récits bien-pensants des bons sentiments, force est de constater que ses films rejoignent autant le public que la critique. Peut-être parce que Labaki joue sur le double registre du drame et de la comédie, penchant vers l'un et l'autre comme un navire voguant en eaux troubles ; lorsque le drame se fait trop poignant on appelle au rire et lorsque celui-ci devient jaune on tend vers le rouge. Fabriqué donc sur mesure, celle qui bat au rythme des humeurs, qui garde à l'oeil l'opinion spectatorielle, son nouveau film oscille entre le consensuel et le point de bascule, en le mettant finalement à l'abri des reproches d'en avoir trop fait ou pas assez. Un film donc du juste milieu, moins du juste que du milieu.

    Le Liban est un laboratoire de la diversité qui regroupe autant de communautés religieuses que la France compte de fromages, et ce n'est pas un hasard si l'on appelle libanisation le phénomène d'implosion d'un pays où les diverses collectivités qui le constituent sont autant de facettes d'un conflit inextricable. Et maintenant on va où? porte justement sur ce phénomène. Nadine Labaki transpose ses personnages beyrouthins de Caramel vers un village de la Bekaa où cohabitent musulmans et chrétiens (les communautés ne sont pas précisées). Le village est un personnage à part entière, il est doté d'une église, une mosquée, une école, un café-resto et un cimetière séparé en deux, à droite les martyrs chrétiens, à gauche les martyrs musulmans. Une odeur de soufre se fait sentir : alors que les hommes semblent avoir enterré les discordes du passé, les conflits sectaires à échelle nationale viennent réveiller les plaies mal soignées. Les femmes vont désormais faire obstacle aux désirs de vengeance de leurs hommes grâce à des efforts pour le moins sournois. Endeuillé par les morts de la guerre civile, et par peur qu'un événement mineur ne déclenche une nouvelle éruption d'hostilité semblable à celle des zones entourant la campagne, le clan féminin dirigé par Amal la tenancière du café (interprétée par la réalisatrice) et Yvonne la femme tenace du maire, fait des heures supplémentaires pour éviter la catastrophe, en sabotant par exemple la télévision communautaire pour empêcher les hommes de regarder les bulletins de nouvelles qui pourraient enflammer leur fureur, brisant les querelles autour de malentendus insignifiants ou d'incidents blasphématoires (actes de vandalisme dans la mosquée et l'église). Quand leurs efforts ne suffisent pas, elles se tournent vers des alternatives plus drastiques, à savoir, l'embauche d'un groupe de strip-teaseuses ukrainiennes, prétextant la panne du bus à l'entrée du village, pour fournir la distraction libidineuse qui empêcherait les pensées vengeresses.

    Ce dernier et mièvre rebondissement se rattache mal au reste du film qui, dans l'ensemble, opère dans un registre plus sombre lui conférant ainsi une tonalité boiteuse et aberrante. Cette dissonance est également engendrée par l'ouverture lyrique du film où Amal, de confession chrétienne, et Rabih un musulman, s'échangent des regards dissimulés en s'imaginant danser. Un moment expressionniste qui, comme dans une scène ultérieure où les femmes préparent, chantant en choeur, des space cakes au hachisch (faisant office d'armes de diversion) s'imbrique de manière scabreuse dans un conte qui traite gravement des tensions socio-religieuses. Et en dépit des intentions évidentes du film, son traitement du sectarisme est finalement naïf et dépersonnalisé. Malgré les coups ludiques qu'il porte contre l'intolérance religieuse et l'engagement manifeste envers les idéaux d'ouverture et de cohabitation, le problème majeur du film est dans sa manière de réinscrire la différence confessionnelle comme un phénomène intrinsèquement naturel et primordial. Les femmes de Nadine Labaki semblent incapables de refroidir le sang bouillant de leurs maris, ces hommes pris par une fougue fantasmatique de satisfaire leur soif de vengeance, à moins que cette énergie puisse être dissipée par la sublimation sexuelle.  .

    Et maintenant, on va où? est un film à thèse, de surcroit simpliste ; lorsqu'il s'agit d'actes de violence collectifs, ce sont les hommes, plutôt que les femmes, qui sont le plus souvent les agents de la barbarie, et de toute évidence, on n'a pas à être féministe pour faire cette observation. Le film nous invite à adhérer au monde de l'allégorie plutôt qu'à celui de l'Histoire, ainsi, il n'y a aucune indication que le fonctionnement du sectarisme soit lié aux processus plus larges de l'éducation, de la socialisation, ou de la politique…. Et pourtant ! Le seul moment où nous allons dans ce sens c'est quand la radio, la télévision et les journaux nourrissent les inhibitions fanatiques des gens du village et activent les sensibilités latentes du chauvinisme. Si les femmes arrivent à étouffer tout ce bruit médiatique, elles arriveront à garder le conflit sectaire à distance. N'a-t-on pas dit naïf?

    Il va sans dire, certaines dimensions idéologiques du film sont problématiques. En substance, la question que pose Labaki est un vieil adage: le monde ne serait-il pas un endroit plus paisible s'il était dirigé par la gent féminine? La femme n'est- elle pas l'avenir de l'homme ? Postulat outrancièrement rudimentaire lorsqu'on sait que la confrontation des sexes est sans aucun doute plus alambiquée dans la réalité que lorsque représentée de manière primaire, voire biologique. Chez Labaki, les hommes sont exposés tels des animaux intolérants et sexualisés, tandis que les femmes sont des agentes de pacifisme, qui portent le poids et paient les frais de ces passions incontrôlables. Ce que le film n'arrive surtout pas à faire, c'est d'implanter un ton assez cohérent pour amarrer le mélodrame au portrait inégal de la rage sectaire (et des sacrifices nécessaires pour l'étouffer); Labaki n'atteint ni la gravité ni l'allégresse alternative qu'elle cherchait. Avant de se demander où l'on va, il faudrait d'abord comprendre comment on en est arrivé là.

Serge Abiaad

La bande-annonce de Et maintenant, on va où?

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.