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MISS BALA - critique de Serge Abiaad
2012-05-17SOIS BELLE ET TAIS-TOI
Avec tous les cartels qui resserrent leur emprise sur les villes frontalières mexicaines, ça ne prendrait pas un cartographe pour décrypter le message que véhicule Miss Bala, le dernier thriller politique de Gerardo Naranjo (Voy a explotar), un film qui exprime sa solidarité avec les gens ordinaires et les citoyens travailleurs qui sont pris entre deux feux. La violence clanique qui terrorise les Mexicains n’est pas un mythe, et ce qui ressort justement de Miss Bala, c’est la manière avec laquelle Naranjo légitime sa position : filmé en longs et dynamiques plans-séquences, souvent à partir de points de vue peu conventionnels, le film avance à un rythme implacable en suivant la descente aux enfers d’une jeune Mexicaine happée par la violence des cartels et qui, pour survivre, n’a d’autres choix que de s’adonner et de s’abandonner aux missions mafieuses qui lui sont confiées, forcée à participer à des situations périlleuses sans aucune marge de manœuvre. En gros, cette Miss Bala (Miss Cartouche) est une figure de proue, se substituant à un pays pris en otage par des forces écrasantes et malfaisantes. Pourtant, Miss Bala n’est pas un film à slogan, métaphorisant plutôt la douloureuse odyssée d’une femme, alors qu’elle est trimballée entre le vicieux chef de gang et les policiers corrompus, en tentant laborieusement de sauver sa peau. La force du film réside pourtant moins dans la métaphore explicite que dans la mise en œuvre de celle-ci ; il y a quelque chose d’une tragédie inéluctable dans ce film où la mise à mort n’est pas forcément annoncée, mais planante.
Naïve et vulnérable, mais plus dure qu’elle n'en a l’air, Laura Guerrero est une jeune femme travailleuse, résidante d’un modeste quartier de Tijuana, et qui rêve de participer au prochain concours de beauté de Miss Baja California. Avec sa meilleure amie, elle débarque en ville pour s’inscrire au concours tant convoité et termine la soirée dans un endroit infect, au mauvais moment, alors qu’elle sera témoin d’une audacieuse embuscade tendue par un gang de trafiquants qui se résumera dans le sang et la disparition de son amie. Et quand le lendemain, elle se présente à la police pour s’enquérir de son amie disparue, elle est emmenée devant le chef du cartel qui lui imposera de force et sans aucune échappatoire possible le rôle de chauffeur, de trafiquante d’armes et de bouclier humain. Miss Bala dresse une ligne ténue entre film d’exploitation et film sur l’exploitation et cet entre-deux lui convie son charme incommode ; nous ne sommes pas devant un docudrame flasque sur l'intoxication du Mexique par le crime organisé, mais devant un film animé qui nous laisse agrippé aux accoudoirs. Dès le début, les options de Laura sont limitées, voire étouffées, mais tandis que sa victimisation est troublante, elle n’en est pas pour autant passive, et la jeune femme tentera désespérément de se défaire du rôle que les malfaiteurs l’ont forcée de jouer. Notons que le film est librement adapté d’un fait divers qui défraya la une de tous les journaux mexicains en 2008, et qui évoquait l’arrestation de Miss Sinaloa au côté de plusieurs membres d’un gang dans un camion rempli d’armes et de munitions.
Au même titre que l’effroyable et très convaincant Gomorrha de Matteo Garrone, un film sur le crime organisé napolitain, c’est la virtuosité de la mise en scène qui rend Miss Bala exaltant, tout en réussissant à ne jamais déréaliser la quotidienneté de la violence et sa banalité tragique. Naranjo dépeint un Mexique où les gangsters et la police se confrontent en plein jour à la vue de tous, mitrailleuses contre mitrailleuses, transformant un quartier résidant en champ de bataille. La brutalité de Gomorrah était déroutante, celle de Miss Bala l’est davantage, car le Mexique nous semble si proche, et chaque fois que Paula prend un coup, nous nous sentons concernés au point que la terreur en devient familière et intime ; Miss Bala c’est la violence domestique à échelle nationale. On pourrait qualifier le film de néo-mélodrame ou de réalisme cynique; un étonnant croisement de deux remarquables films mexicains : Bataille dans le ciel de Carlos Reygadas et Année Bissextile de Michael Rowe. Et même si l’on peut reprocher au film un arc narratif parfois mécanique, et une performance non sans failles de Stephanie Sigman (le rôle de Laura offre un large éventail d’émotions que l’actrice ne déploie pas assez), on ne peut que convenir du brio avec lequel Naranjo jalonne les séquences sans tomber ni dans le misérabilisme ni la grandiloquence des personnages et de leurs actions, et dirige son film avec un style énergique et enflammé.
Miss Bala est de ces films dont le choc certain des images ne fait pourtant pas disparaître l’essentiel : les compétences tant narratives que cinématographiques de son réalisateur, des compétences évidentes et indiscutables qui ne sont pas sans rappeler celles de Amores Perros de Alejandro Gonzalez Innaritu, avant que ce dernier ne s’enlise dans les structures narratives mornes et monotones de 21 Grams et de Babel. Miss Bala saisit de manière impressionnante le chaos et l’aliénation provoqués par les guerres narcotiques, d’autant plus que la prémisse potentiellement prévisible du film explosera dans une série de surprises que conclura même une boutade aussi inattendue que trépignante.
Serge Abiaad
La bande-annonce de Miss Bala
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