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Films de la semaine
KEYHOLE - critique de Serge Abiaad
2012-04-12LE RINGARD D’ULYSSE
Les films de Guy Maddin appartiennent à un monde éthéré et fantasmagorique, mais ils conservent également une certaine familiarité aussi éloquente que désarmante. Chacune de ses excursions dans les bas-fonds du surréalisme décoloré est accompagnée simultanément par des références à des images qui auraient regardé son enfance (pour reprendre la belle formule de Jean-Louis Schefer), et plus particulièrement celles d’un cinéma muet (allant du Cabinet du docteur Caligari de Robert Weine à L'aurore de Murnau) et des films noirs voluptueux et débauchés (de Gilda de Charles Vidor au Blue Gardenia de Fritz Lang). Keyhole, son dernier ovni, puise autant dans ces eaux troubles que dans sa propre filmographie (pensons au court-métrage Sissy-boy Slap Party ou à The Saddest Music in the World). Même encadré par ces normes, le film ne prend jamais réellement forme, mais cela fait partie du credo de Maddin, un cinéaste dont les films se tiennent au bord de l’abîme, comme des funambules à la limite de l’effondrement. Keyhole est un film unique parce que périlleux, vaquant à la fois entre le trop et le trop peu, un assortiment surchargé de rhétorique cinématographique et d’astuces de genre qui distendent l’esprit et le regard nous laissant à la fois avec beaucoup à absorber, mais pas assez à étayer. Pourtant, il y a quelque chose d’étrangement rassurant dans ce film baroque, lunatique et halluciné de Maddin : peu de cinéastes contemporains ont une prise aussi ferme sur leur art et leurs styles ; les situations et paramètres peuvent changer, mais la sensibilité distincte de Maddin est toujours énoncée. Et même si nous ne sommes pas toujours à l’affût de ce qui nous est donné à voir et entrevoir, la rigueur et la maitrise du cinéaste manitobain sont indiscutables, et nous savons dès lors que la barque ne coulera pas.
Le penchant chronique de Maddin pour l’opératique et le mélodrame est en jeu dans Keyhole, un voyage brumeux à travers la mémoire amnésique et la nostalgie nébuleuse d’Ulysses qui revient d’un long voyage (carcéral par présomption) pour retrouver le temps perdu et renouer avec des proches qui ne sont vraisemblablement plus que l’ombre d’eux-mêmes. Ulysses arrive en tenant au bras une jeune fille qu’il a probablement sauvée de la noyade et un jeune homme bâillonné et ligoté à une chaise et qui le restera la majeure partie du film. En même temps, il lutte pour le pouvoir dans les confins d’une maison semi-hantée — laissant l’autre moitié à la démence — habitée par Hyancinth qui fut autrefois son épouse et Calypso son père, enchainé au lit nuptial. Ulysses se déplace à travers les zones d’ombre où le temps et l’espace sont devenus perméables, un territoire dévoré par le regret et menacé par la vengeance, celle de ses sbires, cloîtrés dans la maison, se préparant contre une éventuelle descente policière, et passant leur temps à conspirer, à se plaindre et à flirter avec la maitresse de leur patron. Tout cela est une version outrageusement condensée d’un récit aussi décousu qu’abstrait, qui étant donné le nom du héros, renvoie indubitablement à l’Odyssée d’Homère. Certes, L’Ulysses de Maddin retourne au bercail après une absence prolongée, le jeune otage s’avère être son fils et il est à la recherche de sa femme liée à son père par affliction, mais au-delà des évocations homériques, Keyhole regorge d’une myriade de métonymies psychologiques concernant la nature du rêve et de la mémoire. L’histoire et le récit du film peuvent être vus comme un fantasme ou un cauchemar symbolique (en fonction de la capacité de tout un chacun à percevoir et à encaisser l’ambigüité), entrepris par le protagoniste dans une tentative de surmonter certaines névroses refoulées. À partir de cette lecture, la maison devient un symbole de l’esprit, chaque chambre contenant une mémoire personnelle ostentatoirement psychique et les trois étages reflétant la triade freudienne du ça, du moi et du surmoi : la débauche et la violence du gang d’Ulysse représentant l’inconscient au premier étage, et ses répressions (sa femme névrosée et son père sadique) à l’étage supérieur. Le caractère chimérique des images, la traumatisante et incessante tempête qui bat son plein, la répétition constante des activités, le désir de revenir vers un temps consommé et le recouvrement de la mémoire, tous pointent vers un casse-tête psychologique que Maddin laisse irrésolu et ambivalent.
Keyhole est tourné en fonction de l’époque expressionniste des années 20 et des films noirs de séries B post-guerre, dans un style austère de noir et blanc. La caméra est aussi aléatoire que la narration, se déplaçant incessamment d’un angle à l’autre en même temps que les personnages sont dépistés par la lumière des éclairs ou par ce qui semble être des projecteurs de police à travers une pluie battante. Le clair-obscur abonde, reflétant sans doute l’état d’esprit fragmenté d’Ulysses. Keyhole est dans ce sens, une performance singulière d’inventivité visuelle, et recadre particulièrement bien notre attention sur des séquences qui autrement, entre des mains moins habiles, auraient anéanti la charge dramatique et émotive qu’elles véhiculent.
En regardant par le trou de la serrure il nous arrive de voir ce qui autrement, aurait du rester secret, mais même ce que l’on voit n’est qu’une infime partie du tout. C’est peut-être la manière d’aborder Keyhole ; un coup d’œil furtif dans l’esprit d’un névropathe (Maddin, Ulysses, le spectateur?) dont on ne voit poindre que la psyché émergente.
Serge Abiaad
La bande-annonce de Keyhole
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