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Films de la semaine
POUR L'AMOUR DE DIEU - critique de Serge Abiaad
2011-09-01UNE FOI N'EST PAS COUTUME
Micheline Lanctôt n'a certainement pas les prétentions artistiques de Michael Powell et Emeric Pressburger, mais comment ne pas penser au Narcisse noir, incontestable chef-d'œuvre des cinéastes britanniques, en se flagellant devant Pour l'amour de Dieu, le dernier film de la cinéaste québécoise? Il va sans dire que l'environnement naturel et culturel des deux films n'a rien de commun, car s'il influe sur les émotions, les sentiments, les désirs et les pensées des nonnes de Powell et Pressburger, celui de Lanctôt, un huis clos dénaturé dans un Québec très catholique, ne sera pour ses héroïnes que le support dramatique d'un décor rigide et frigide accueillant l'obscur objet du désir : un jeune frère Portoricain, venu prêcher la parole divine. Qui a dit que la religion n'avait rien d'exotique ?
Le Narcisse noir est un film qui tient la route justement parce que les cinéastes y illustrent avec force l'influence qu'exercent le décor et l'atmosphère sur les émotions, et de surcroît les convictions et agissements, de l'être humain. L'environnement est l'ossature dramatique, la conscience du péché charnelle. Le film de Lanctôt, lui, manque de cette conscience, celle qui relie les personnages entre eux en les articulant à travers le langage filmique, et donc la mise en scène, les contre-champs, la parole, le montage. Tous ces procédés se butent à notre croyance, envers le film et envers les personnages ; déjà que les protagonistes peinent à s'en tenir à la leur. Le cinéma doit filmer non pas le monde, mais notre croyance au monde pour reprendre la pensée Deleuzienne, mais la cinéaste ne filme que le monde, du beau monde, sans foi, ni loi.
L'histoire de Pour l'amour de Dieu est simple : il s'agit d'un triangle amoureux entre une jeune fille, une jeune nonne et le nouveau jeune Padre qui débarque. Il va sans dire que le film ne jeûne pas sur l'amour. Mais comment croire en un film, où la construction même des personnages semble être le fruit d'un jeu de cadavre exquis ? Personne n'est à sa place, à commencer par Léonie la petite fille très catho qui passe sa journée à l'école et ses soirées à l'église. C'est à se demander comment un ange pareil a bien pu se transformer en diablesse si haineuse et sournoise. La jalousie, oui, bien évidemment. Et quand la cinéaste braque deux visages en champ contre-champ pour évoquer l'envie, fait dégouliner du sang sur les mains pour énoncer la culpabilité ou cadre un va-et-vient de balançoire pour expliciter l'acte interdit, on regrette que l'inventivité narrative se cantonne à la simple figure de style, car le cinéma nous aura déjà appris qu'il est moins facile de berner le spectateur que d'échapper aux flammes de l'enfer. La sœur Cécile, elle, une sorte de bouillie inégale entre désir de dévotion totale d'un coté et arrogance de l'autre, a du mal à nous convaincre, à travers ses ennuyeuses gamineries, qu'un collègue aussi pieux que le frère Malachy puisse s'amouracher d'elle. Effectivement, le beau frère qui semble destiné à une vie chaste et miséricordieuse se soumet trop vite à la tentation, et sera ainsi foudroyé par l'épée de Damoclès pour avoir osé un rapide regard-caméra vers la belle Cécile (à peine la silhouette angélique du nouveau-venu nous est-elle dévoilée que le diable vient lui redéfinir sa mission). Et finalement la mère de la jeune Léonie, qui se fige comme figure autoritaire et pudibonde nous semble dans ce capharnaüm de mauvaise foi être la seule à mériter notre empathie. Quoique.
Ce déséquilibre à la fois dans la distribution du casting, le portrait des personnages et de leur interprétation, se présente comme une fêlure dans un film qui a absolument tout misé sur la crédibilité des protagonistes. Retirer ce centre névralgique, c'est signer la mise à mort de l'œuvre. Il ne restera d'ailleurs plus rien du film, qui tarde à se refermer, trainant sur une lancée de happy-endings roses bonbon, nous invitant à célébrer à l'unisson soixante ans plus (trop) tard les retrouvailles de deux vies arrachées l'une à l'autre par le désaveu de notre Seigneur. D'ailleurs, nous oublions de mentionner, et que Dieu nous en pardonne, que Jésus tient un rôle important dans ce marasme décomplexé d'un esprit consensuel à damner le ciel. Oui Jésus en personne, ce flibustier que l'on croyait crucifié revient à la charge. Celui que Tarkovski a, sa vie durant, tenté de raviver à travers les tableaux de Breughel, la musique de Bach et la passion d'Andrei Roublev, Micheline Lanctôt nous le donne en chair et en os, comme s'il n'y avait que la métonymie christique pour nous rappeler que le cinéma pouvait, quand il le voulait, nous (re)donner la foi. Heureusement qu'une foi n'est pas coutume.
Serge Abiaad
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Vos réactions (1)
Bravo pour votre excellente critique M. Abiaad. Nous avons besoin de journalistes capable de faire preuve de sagesse comme vous. Merci! Lucie
par Lucie, le 2011-09-03 à 10h04.