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LA BATAILLE D'ALGER - critique de Serge Abiaad

2011-08-04

ALI, UN AMI QUI VOUS VEUT DU BIEN

    L'empire romain n'est pas mort, il n'a fait que céder sa place à l'Église catholique, de la même façon que la propagande fasciste s'est mutée en panneaux publicitaires, et le colonialisme remplacé par la mondialisation. L'Histoire ne se répète pas, mais plutôt se transforme comme la mue du serpent, elle se déguise et se travestit. Revoir la Bataille d'Alger aujourd'hui en passant au crible les évènements qui ont touchés les mondes arabes au cours des dix dernières années (libération du Sud Liban des bottes israéliennes, la seconde intifada palestinienne, le 11 septembre, l'invasion américaine du Moyen-Orient et les récents soulèvements des différents peuples arabes) il nous semble que l'ennemi ait changé de peau, mais que le fond, lui, reste le même : oppression et résistance, action et réaction.

    Gillo Pontecorvo a créé en 1965 un important film politique sur le combat algérien pour l'indépendance : La bataille d'Alger dépeint avec lucidité les tactiques employées par le FLN (Front  de Libération National) pour se libérer d'un joug colonial qui perdurait depuis 130 ans et qui se terminera en 1962 au moment où l'Algérie gagne son indépendance. La solidarité de Pontecorvo avec le FLN perce l'écran, mais son audace et son assurance donnent au film un incontestable équilibre : il ne rabaisse pas inutilement les militaires français et les pieds noirs, ni ne les expose au travers d'un regard caricaturé, mais pourtant, il ne bronche pas devant l'usage de la torture par l'armée française lors des interrogatoires. Il ne peint pas non plus sous de belles couleurs les Algériens lorsqu'il montre les préparations minutieuses des attentats perpétrés contre le colonisateur. Le même air d'Ennio Morricone revient à deux moments dans le film, d'abord sur des images de pieds noirs tués par des bombes que posent les membres du FLN et ensuite celles d'Algériens tués par un acte de vengeance. Ce contrepoids n'a rien de consensuel, et si Jacques Rivette avait trouvé abjecte l'esthétisation de la mort en un travelling avant qu'a eu le malheur de faire Pontecorvo dans son précédant film Kapo, ici, le cinéaste italien affirme dans un même geste que le chagrin et le deuil n'ont pas de nationalité.

    Un écriteau nous annonce en ouverture du film qu'« aucun mètre d'actualités ou de documentaire n'a été utilisé » ce qui, à l'époque, semble davantage à un dégagement de responsabilité, mais que l'on reçoit aujourd'hui, au vu des récents évènements, plutôt comme une provocation. La bataille d'Alger relate ou plutôt saisit une vérité interne de la transformation de l'histoire sans tomber dans les récits attractionels du sujet colonial. Un film de fiction ne peut se contenter de filmer l'histoire noir sur blanc puisqu'elle est elle-même portée par la subjectivité de l'historien. Pontecorvo vise à exposer les répercussions de la violence du côté de l'occupé et de l'occupant et donc du collectif social. Il réalise ce que Edward Saïd (qui narre un superbe documentaire inclus dans la réédition du film en Blu Ray) décrit comme « la conscientisation des différences entre les situations ». C'est en confrontant des activités terroristes du FLN avec celles de Français, qui ne sont pas nécessairement des militaires (chef de police qui use de son droit de passe pour déposer une bombe) que Pontecorvo crée ce schisme décrit par Saïd comme une conscientisation des clans et de leurs intentions, qu'elles soient justifiées ou pas. Le danger de l'objectivation de Pontecorvo est en même temps son point fort puisqu'il présente la situation sous différents angles, aliénant ainsi le spectateur qui se retrouve à la fois à l'intérieur et au dehors du conflit.

    Contrairement à une myriade de films sur les révolutions résistantes, les femmes de la Bataille d'Alger sont salvatrices et échappent aux clichés de la diva sexualisée et orientalisée du harem, cachée derrière son voile, cloitrée du regard mâle et facilement dominée par le machisme des hommes arabes. Ces stéréotypes sont contrecarrés par le traitement héroïque qu'en fait Pontecorvo. Une des scènes clés du film est la prise de conscience des femmes qui se transforment de figures passives en militantes révolutionnaires. Trois d'entre elles travaillant pour le FLN s'habillent à l'européenne alternant substantiellement leurs caractères pour pouvoir s'infiltrer dans des hauts lieux fréquentés par les pieds noirs et planter ainsi des bombes à retardement. Ce camouflage dans la peau de l'ennemi représente la métamorphose de la femme colonisée en femme révolutionnaire. Zoha Drif qui fut combattante aux côtés de Yaced Saadi (qui jouera son propre rôle de chef de la guérilla) nous explique dans un des multiples suppléments de l'édition DVD de la Bataille que la soumission totale et complète de l'Algérie ne pouvait aboutir que si les Algériennes pouvaient être européanisées.  Pontecorvo relatera donc cette importante contribution des combattantes dans leur engagement décisif contre le fascisme.

    La bataille d'Alger a souvent été comparé au Potemkine d'Eisenstein comme un exemple de document incendiaire, et de film politique dans la veine du cinéma-vérité. Mais le classique du cinéaste russe était une démonstration technique, un ballet d'images réglées au millimètre, alors que l'approche de Pontecorvo est plus desserrée et prise au vif malgré que tout y soit méticuleusement chorégraphié. Ce qui ajoute à l'extraordinaire vivacité du film, c'est la combinaison des influences néoréalistes de Pontecorvo : pensons à Rome ville ouverte, mais surtout à Paisa de Rossellini, mais aussi et surtout à son propre combat contre le fascisme lorsqu'il était aux commandes de la résistance de Milan entre 1943 et 45.

    La force du film, réside comme on l'a dit dans un équilibre entre ardeur et neutralité, dans le regard à la fois compassionnel et dur. Le colonel français, un vétéran de la résistance au temps de Vichy, apprend que Sartre est un fervent défenseur du FLN : « Pourquoi les libéraux sont toujours de l'autre côté? », se demande-t-il. « Pourquoi ne pensent-ils pas que les Français ont leur place en Algérie? » Il fut un temps où il n'avait pas à se demander pourquoi les nazis n'avaient pas leur place en France…

Serge Abiaad

La bande-annonce de La Bataille d'Alger:

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