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| Littoral de Wajdi Mouawad Au pays du silence par Marie-Claude Loiselle Rencontre Wajdi Mouawad Rodrigue Jean propos recueillis et transcrits par Marie-Claude Loiselle |
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| Littoral de Wajdi Mouawad Au pays du silence par Marie-Claude Loiselle [ 24 images n° 119 p. 12-13 ] |
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| Cest fort de son expérience au théâtre que Wajdi Mouawad aborde aujourdhui le cinéma en portant à lécran une de ses propres pièces, Littoral, quil avait montée au Théâtre de QuatSous en 1997. Cet auteur nest pas du genre à appliquer des recettes et, sil affronte ici un langage nouveau pour lui, ce nest certainement pas pour demeurer sur les chemins quil a déjà foulés mais au contraire pour partir à la découverte dautres façons de faire résonner les questions qui lhabitent, en sappropriant les moyens que lui offre le cinéma, en toute liberté. De là la force dattraction de ce film, qui conserve encore en lui limpulsion initiale qui avait rendu nécessaire, il y a près de dix ans, ce projet de création qui a progressivement pris forme, se transformant, changeant de visage mais non pas dâme. Le film qui à présent voit le jour livre un univers chargé dénergie sensuelle, physique, porté par un sens du plan, de lespace et du temps étonnamment assuré. Louverture de Littoral nous fait demblée plonger dans un monde : un bruit de vagues se fond dans celui dune tempête hivernale alors que cette nuit-là, un homme, que lon ne sait pas encore être le père du personnage principal, semble assoupi sur un banc public, indifférent au froid. Cest dire que lon oublie vite la lourdeur des deux séquences qui suivent, lune où deux policiers annoncent à Wahab la mort de son père (situation qui sonne faux, platement filmée en champ-contrechamp) et lautre, celle du générique, faite de déambulations nocturnes sur fond de décors urbains exploités déjà cent fois dans le cinéma québécois depuis vingt ans. Cest bel et bien tout autre chose qui nous attend, le film trouvant peu à peu le ton juste pour prendre réellement toute sa densité dans la partie libanaise, alors que Wahab se rend vers la terre natale de son père pour ly enterrer, partie qui représente tout de même la part essentielle de luvre. Littoral est entièrement composé de glissements, dun temps vers un autre et dun lieu vers un autre parfois de façon superbe à lintérieur dun même plan , de la vie vers la mort et de la mort vers la vie quelle engendre, du réel vers le rêve avec lequel il perd ses frontières. Si cette position précaire, instable, dans laquelle se tient le cinéaste lui fait quelquefois perdre pied lespace de très brefs moments, il sait toujours rattraper la situation avec intelligence, au point même de nous faire éprouver quelque frisson démotion devant la justesse de ce quil met à nu. Or, ce qui détermine ce qui se passe là, à lécran, se situe toujours fondamentalement ailleurs, dans un passé épars, une mémoire défaillante, une identité à reconstruire ou un rêve à assouvir. Ce qui pousse les personnages sur les routes : Wahab, Layal, Massi, Sabbé, Amé, Joséphine, vient de ces trous béants quà leurs yeux peut-être seul le mouvement peut parvenir à combler en les rapprochant de la lumière. « Hommes, animaux à paroles, nous sommes otages du monde muet. » « Le monde muet est notre seule patrie. » En relisant au hasard ces phrases de Francis Ponge, elles paraissent superbement convenir à ce qui hante le cur de luvre de Wajdi Mouawad quitte à les détourner légèrement de leur sens initial : cette lutte entre le silence et la parole qui nous ramène toujours inexorablement vers ce monde muet, le seul pays dont on ne peut sexiler. Au-delà de soi et de la conscience que lon a de sa propre petite histoire, lhistoire des autres de tous les autres qui, réunis, forment lHistoire demeure une vaste contrée impénétrable que lon sinvente à force de récits, une étendue sans mots, donc dénuée de sens, que lon cherche à pénétrer pour lui en insuffler un coûte que coûte. Il y a de ce silence, profond et douloureux, dans Littoral, plus fort que toutes les paroles échangées par les personnages. Est-ce pour cela que le film laisse limpression quil y a moins de dialogues quon en trouve en réalité? Il sinscrit assurément sur un arrière-plan dindicible : ce que les parents libanais nont pas voulu dire de la guerre à leurs enfants, ce quils ont voulu que lon oublie et ce que Wahab lui-même ignore de ses propres parents, de ses origines. Mais il y a aussi le silence des choses mêmes, silence qui domine jusquau bruit du monde (ici le chant omniprésent et assourdissant des criquets) et de la musique pop que lon met à la radio pour combler le vide. Le grand silence du monde est plus fort que tout cela. Rares sont les films comme Littoral où une très forte présence de la bande musicale ne vient pas du coup tout écraser, ou alors suppléer à un manque, mais au contraire se fondre dans sa substance même. Certes, la limite est à certains moments dépassée (en quantité, mais surtout en intensité sonore), mais cela nenlève rien à la richesse de lunivers musical créé, fait de pulsations, de distorsions, qui répond parfaitement aux vertiges intérieurs de Wahab. Ainsi, cette troublante musique exprime admirablement bien laffrontement auquel on assiste entre cet implacable silence du monde et les bruits oppressants de lâme du personnage. Un constant rapport de tension existe aussi dans le film entre ici et ailleurs, passant dabord par Wahab, qui cherche à faire sienne la terre libanaise de ses origines tout en ne cessant de se faire demander doù il vient, et ses rencontres avec Massi, qui rêve dun exil vers lAmérique, et Layal, qui voudrait bien comprendre ce que veut dire être dici du Liban dans un pays qui a voulu tout oublier. Massi ne peut pas davantage être dailleurs que Wahab ou Layal parviennent à être dici. Et si, comme le dit Massi, le Liban cétait « nimporte où », un pays en lambeaux où « il ny a plus rien », qui na plus de sens que dans limaginaire ou dans le rêve. Celui que fait naître une photo par exemple, où lon voit les parents de Wahab partageant un moment de bonheur magique au bord de la mer, alors que lui nexistait pas encore. Il nen faut pas davantage pour que ce rêve et le désir de savoir soient plus forts que lâpre réalité. Mais toute cette quête du personnage pour se rapprocher de son père quil na pas réellement connu hantée par la voix de celui-ci qui livre à son fils des bribes de la vérité quil devra recoller est pourtant profondément marquée par la figure de la mère (rayonnante Estelle Clareton, dune présence cinégénique redoutable), ange de lumière, spectre imaginaire vers lequel ce fils orphelin se projette sans cesse. Comment ne pas saisir que la rencontre devient enfin possible avec la mère par le fait même que cette route, qui a mené Wahab et ses compagnons de voyage à travers un pays aride et hostile, prend justement fin devant limmensité accueillante de la mer ? Par un montage qui recompose librement la durée, faisant fi superbement de la chronologie de ce moment quon peut imaginer tenir en une heure, entremêlant le réel et limaginaire jusquà opérer leur fusion totale et effacer ce cloisonnement arbitraire quon leur impose, le film offre ici un moment denivrement et daccomplissement que le spectateur ressent comme tel, éblouissant dans son élan à ressouder tout ce qui jusque-là demeurait éclaté, épars et douloureux. Wahab renoue-t-il alors le lien qui le soude à la terre de ses origines ? Du moins il recolle, en offrant à son père « la lumière de son pays », quelques morceaux de son identité et donne, sur fond dazur marin, un sens au paradis (imaginaire) perdu quune simple photo avait placé au fond de lui. Littoral est un de ces films, lumineux et nécessaires, qui lentement poursuivent leur chemin bien au-delà de leur durée. Littoral Québec-France, 2004. Ré. : Wajdi Mouawad. Scé. : Mouawad et Pascal Sanchez. Ph. : Romain Winding. Mont. : Yvann Thibaudeau. Concep. son. : Pierre-Jules Audet et Luc Boudrias. Mus. : Amon Tobin et Mathieu Farhoud. Int. : Steve Laplante, Gilles Renaud, Isabelle Leblanc, Miro (Lacasse), David Boutin, Pascal Contamine, Manon Brunelle, Estelle Clareton. 96 minutes. Couleur. Prod. : Brigitte Germain pour EGM Productions. Dist. : TVA Films. |
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| propos recueillis et transcrits par Marie-Claude Loiselle [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 119 p. 14-21 ] |
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| Visions croisées sur le cinéma, la culture, la création : Wajdi Mouawad et Rodrigue Jean viennent tous deux dune autre sphère artistique qui les a menés à affronter lexpérience de cette forme de création beaucoup plus contraignante quest le cinéma, mais par une démarche toujours aussi rigoureuse. Rodrigue Jean, qui a réalisé Full Blast et Yellowknife, a aussi été danseur et chorégraphe dans les années 1980 avant de faire du théâtre à Londres où il a aussi été « travailleur de rue ». Wajdi Mouawad est connu pour les mises en scène quil a faites de nombreuses pièces, notamment de ses propres créations Rêves, Littoral et Incendies. Il a aussi été ces cinq dernières années directeur artistique du Théâtre du QuatSous, en plus de publier en 2003 un premier roman, Visage. À loccasion de son premier film, Littoral, nous avons voulu poursuivre nos rencontres entre créateurs en demandant à Wajdi Mouawad de nous proposer la personne avec laquelle il souhaiterait échanger. Lidée de Rodrigue Jean était des plus belles car voici là un échange stimulant que nous naurions quenvie de voir se poursuivre. Qui sait, peut-être au moment où le troisième long métrage de Rodrigue Jean (que nous attendons avec impatience) verra le jour ? Les dessins qui accompagnent cette rencontre sont tirés du storyboard de Littoral réalisé par Wajdi Mouawad lui-même. Artiste aux multiples talents M.C. L. | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
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| [...] Rodrigue Jean : Un réalisateur britannique né au début du siècle dernier, Anthony Asquith, a dit que le cinéma est issu dune union profane entre la lanterne magique et le roman à quatre sous. Il le considérait comme un art mineur. Ainsi le lien entre lart et la vie dont nous parlions tout à lheure, le cinéma semble sen être détaché et avoir créé une sorte de code dopérette, comme un métalangage développé principalement par les Américains et dont on a bien du mal à se défaire. Ainsi les gens vont voir un film et lui reprochent de ne pas être « vrai ». Et lhégémonie de ces codes à laméricaine est si puissante que même nos vies en sont marquées, dans la mesure où ce sont les films qui deviennent la vie et la référence par rapport à laquelle les spectateurs jugent leur existence. Et en replaçant ça dans le contexte du capitalisme frénétique dans lequel on vit, on se trouve complètement dépossédés, on nest plus en contact avec ce qui nous est propre. Donc, au sujet des vingt versions du scénario dont tu parlais, il faut comprendre quon naccepte plus que le cinéma parle directement aux gens. Et lon sattend toujours à ce quon sadresse à eux avec ce langage codifié-là. Aussi merveilleuses que soient les possibilités du cinéma, si un art (mais le cinéma en est-il un ?
) épouse la forme du capitalisme, cest bien celui-là et ce nest pas pour rien quil a un succès pareil. Wajdi Mouawad : Considères-tu ce phénomène comme un choix politique ou uniquement économique ? R. J. : Non, même pas. Cest comme le reste. Il y a une sorte de fuite en avant aveugle. Je ne crois pas quil y ait de concertation dans tout ça. W. M. : Dans ce contexte, comment crois-tu arriver à continuer de faire des films ? Le théâtre est sauvé par sa possibilité dexister fût-ce de façon pauvre. On pourrait décider à nous trois de jouer une pièce le 20 mai prochain, et ce jour-là, on présenterait effectivement notre pièce. Peut-être pas avec beaucoup de moyens, peut-être même que lon devrait la présenter ici, dans cet appartement, mais elle aurait lieu parce quil est possible de la créer. Je dispose dune porte dérobée qui massure que je pourrai toujours développer ma conception du théâtre telle que je lentends. Lorsque je pense à toi, au type de cinéma que tu fais et à la difficulté de faire un film, jai envie de te demander si tu sens que tu as, toi aussi, une porte dérobée ? |
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| R. J. : Le cinéma dabord apparaît toujours impossible pour moi. Quand chez moi, au Nouveau-Brunswick, les gens me demandent combien coûtent mes films et que je leur réponds, comme ça, « deux millions », pour eux qui nont plus de travail, alors quil ny a là-bas plus de bois, plus de minéraux, plus de poissons, plus rien, ce que je leur dis leur apparaît impossible. Ça dépasse lentendement. Et là, on ne parle pas de budgets de films américains. (Et on nest pas non plus en Afrique.) Alors, venant doù je viens, cétait impensable que je puisse faire des films. Ça la toujours été et ça le demeure. Un écrivain peut toujours se considérer comme un créateur mais en cinéma, on est des techniciens et on est dans une sorte de truc artisanal où lon travaille en ne sachant pas si on va réussir. Je ne crois jamais que je vais pouvoir faire un autre film. Et je ne parle même pas de toi, qui es allé tourner en Albanie. Cest aussi quelque chose dimpossible, daller tourner en Albanie
Je suis toujours étonné lorsque, malgré toutes ces impossibilités-là, un film finit par exister. Je pense donc que la seule façon de survivre dans ce métier, cest de ne pas avoir de perspective sur ce quil représente, de ne pas être professionnel. Cest vraiment un truc dartisan. Prends lexemple du scénario, ce nest rien du tout. Cest un déchet. Surtout ici où il faut écrire des scénarios pour des comités. Ce nest pas pour rien quà la fin dun tournage, les scénarios traînent partout par terre et dans les poubelles, et que les gens marchent dessus. Je me dis toujours que ceux qui me donnent de largent, cest un grand malheur pour eux, quils ne savent pas ce quils font et que sils savaient ce que je vais faire avec cet argent, comme le film va être « méchant »
ils ne me le donneraient pas. Mais peut-être quils le savent maintenant
! [rires] W. M. : Jai lu ton dernier scénario et je crois que les institutions lont refusé parce quil est véritablement pur. Il est mystérieux, inquiétant : lhistoire de cette femme, qui va finir par manger son enfant, dune certaine façon, est profondément dérangeante, féroce, terrible. Lexpérience la plus puissante qui puisse nous arriver devant une uvre dart, cest davoir limpression que cette uvre ne sadresse quà nous, dans notre intimité la plus profonde, quelle nexiste que pour nous puisque cest de nous quil est question. Ton scénario lance des pistes qui se rapprochent quand même pas mal de ce genre duvre. Mais il est très difficile de réussir ce type de films et lon produit peu au Québec. Cest peut-être pour ça que les institutions ont décidé de se tourner vers des uvres plus consensuelles. De plus en plus de réalisateurs et de metteurs en scène semblent trouver une légitimité, pour ne pas dire une identité, quand ils affirment quils font du théâtre populaire ou lorsquils affichent clairement se distancier dun cinéma dauteur, préférant dire quils font des films « pour les gens ». Je me demande doù vient ce mépris pour lidée dune élite intellectuelle ? Il est étrange que lon accepte lidée de spécialistes et délites dans tous les domaines sauf dans celui de lart, comme si cétait une chose donnée à tout le monde dapprécier les interstices de la beauté, du premier coup et sans aucune préparation. Tous ceux qui sont atteints par le cancer exigent, et jexigerais aussi, dêtre soignés par les spécialistes les plus qualifiés. Lorsque je prends lavion, je suis très heureux de savoir que cest un pilote possédant une grande connaissance de son métier qui est aux commandes. R. J. : Moi, je vais retourner ton idée, Wajdi. Je crois que le populisme est lexpression du mépris des classes dirigeantes pour le reste de la société. Le pouvoir de la petite élite, ou en fait la petite portion de la bourgeoisie qui a réussi à conserver ses privilèges avec leffritement de la classe moyenne, est assis sur ce populisme-là. Alors quand les représentants de nos institutions nous disent quil faut faire des films comiques, des films « pour les gens », je ne crois pas que lintention soit sincère et je trouve ça profondément méprisant. [...] [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 119 p. 14-21 ] |
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