propos recueillis par Marie-Claude Loiselle et Claude Racine

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 114 p.4-13 ]
Il y a trois ans, 24 images publiait un dossier sous le titre Quand la culture devient marchandise (n° 98-99, automne 1999), qui proposait une réflexion sur l’état de la culture aujourd’hui, dont le destin se trouve de plus en plus entraîné par cette vague de fond ravageuse du tout consommable (et consumable); et le cinéma, par la somme considérable d’argent qu’il nécessite, semble davantage que les autres arts vulnérable à cette menace. Ce dossier n’était pourtant qu’une amorce ouvrant sur un sujet vaste et complexe, indissociable de l’existence de toutes sociétés, de tous peuples.

Or voici que ce printemps, le nettoyage de tout ce qui restait d’espace de réflexion à la chaîne culturelle de Radio-Canada par la suppression (inattendue?) des émissions Passages et Paysages littéraires notamment — événement pas si anodin qu’ont pu le considérer les patrons de cette chaîne —, est venu raviver les craintes quant à la persistance d’un espace commun de pensée, de parole, pourtant intimement lié à la possibilité même de donner vie et sens aux œuvres au-delà de la relation immédiate du spectateur avec elles; au-delà donc d’une relation éphémère avec des œuvres condamnées à être tout aussi éphémères, prisonnières d’un présent étriqué où il n’y a de place que pour les besoins, les intérêts, les plaisirs quotidiens. Comment, dans ce contexte, trouver le moyen de rendre les œuvres au monde, au-delà du temps et des frontières? Qu’en est-il de cet instinct de survie collective présent dans le désir de pérennité de la parole et des œuvres qui doivent, pour exister, passer par un «lieu commun» où s’inscrire?

Voilà donc quelques préoccupations présentes au cœur des propos de la table ronde qui suit où nous avons réuni le cinéaste Bernard Émond, réalisateur de Ceux qui ont le pas léger meurent sans laisser de traces, La femme qui boit et bientôt 20 h 17, rue Darling; Jean Larose, écrivain, essayiste et professeur au département d’études françaises de l’Université de Montréal, auteur des essais La petite noirceur, L’amour du pauvre et d’un roman, Première jeunesse, il était également animateur de l’émission Passages; Wajdi Mouawad, directeur artistique du Théâtre de Quat’Sous, metteur en scène et auteur de plusieurs pièces dont Alphonse, Pacamambo et Rêves, il vient de publier un premier roman, Le visage retrouvé, et prépare un premier long métrage, adaptation de sa pièce Littoral; et Antoine Robitaille, chroniqueur au Devoir et membre du comité de rédaction de la revue Argument, il a réalisé, en collaboration avec le philosophe français Alain Finkielkraut, un livre d’entretiens intitulé L’ingratitude, conversation sur notre temps. Puis enfin Gilles Marcotte, l’éminent critique et écrivain, considéré par Gaston Miron comme «l’inventeur des pages littéraires de nos deux grands journaux», venu assister à la conversation, s’est finalement joint de façon ponctuelle à nos échanges.

Marie-Claude Loiselle

Photo: Bertrand Carrière
Marie-Claude Loiselle, Claude Racine, Wajdi Mouawad,
Antoine Robitaille, Bernard Émond et Jean Larose.
« 24 IMAGES: Vous, Jean Larose, qui avez été au cœur de la tourmente à la chaîne culturelle de Radio-Canada, après la suppression de l’émission Passages que vous animiez, de Paysages littéraires, animé par Stéphane Lépine, ainsi que de quelques autres, vous avez notamment réagi dans un texte publié dans Le Devoir. Quels étaient les signes qui, selon vous, indiquaient qu’une décision aussi radicale allait être possible dans une chaîne censée servir la culture? »

[...] « JEAN LAROSE: Dans le bel article qu’il a fait paraître cet été dans Le Devoir, le compositeur Gilles Tremblay évoquait la grande époque de la radio FM de Radio-Canada où l’on pouvait entendre Chagall, René Char, Pierre Jean Jouve, Senghor s’exprimer. On allait chez eux les interviewer. On écoutait Stockhausen, Varèse, Pierre Mercure, Gabriel Charpentier, et Boulez était venu à Montréal interpréter ses Improvisations sur Mallarmé. On peut d’ailleurs se demander si, dans le contexte actuel, un musicien comme Pierre Mercure pourrait encore devenir le grand musicien qu’il a été. Mais il faut quand même reconnaître que cette culture-là n’était pas pour tout le monde. La musique de Varèse, la poésie de Mallarmé sont même contre le monde, ou contre la société. Ces créations se sont faites en grande partie pour écœurer le bourgeois et ce qui se passe aujourd’hui à la chaîne culturelle, et dans beaucoup d’autres domaines, doit aussi être compris comme une revanche du bourgeois sur l’artiste qui l’a traité de con et de quétaine pendant un siècle et demi, une revanche de la société sur la culture. Cette culture, au lieu de donner à la société de quoi se reconnaître, se payait sa tête, ironisait sur sa bêtise et son inculture et lui proposait des énigmes, des œuvres qui, au lieu de la flatter ou simplement d’essayer de lui plaire, la heurtait, l’insultait, crachait sur elle. Emma Bovary est une quétaine, une lectrice de Marie Laberge qui tombe amoureuse des fantasmes érotiques qui l’ont excitée dans les romans qu’elle a lus et, au fond, la réforme actuelle de la chaîne culturelle c’est Emma Bovary au micro déclarant qu’à partir de maintenant c’en est fini de faire rire d’elle par ces artistes et ces soi-disant intellectuels, qu’on paye avec l’argent du vrai monde. Or, si on se rappelle le ton collet monté, l’énonciation très perlée, la hauteur guindée qui régnaient dans la culture, à la chaîne culturelle comme ailleurs avant que commence la décadence actuelle — dont il faut reconnaître que nous avons profité —, on comprend une autre des raisons pour lesquelles la réforme actuelle se donne des airs de démocratie culturelle. Le mépris de la culture pour la société était partagé par bien des bourgeois cultivés, et c’était même souvent eux, ces bourgeois cultivés, qui étaient les gens les plus cultivés de cette culture contre la bourgeoisie, contre la classe dominante. De sorte qu’aujourd’hui on peut, si on est directeur d’une grande chaîne de radio, barrer la culture en adoptant un air démocratique et transgressif. [...]

« 24 IMAGES: Partant de ces observations, peut-on voir à certains signes le moment où cette situation est apparue et tenter de comprendre comment nous en sommes arrivés là. »

ANTOINE ROBITAILLE: Pour ma part, je crois que l’explication se trouve dans l’éducation. J’étais étudiant en science politique lorsque Jean Larose a déclenché toute une polémique autour de l’éducation au Québec. Le mur de Berlin venait de tomber, marquant la fin du XX
e siècle, et, comme étudiants, nous étions tout aussi préoccupés par cet événement que par la pauvreté du bagage culturel que notre génération avait reçu. On se disait: «Jean Larose a raison». D’après moi, la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui vient aussi de la capacité de réception des œuvres et pas seulement de ce qu’on nous présente. La fin de semaine dernière, je me trouvais avec des amis journalistes, donc des gens dont le métier est d’écrire et j’ai été estomaqué lorsque nous nous sommes mis à parler de Flaubert et de Stendhal et qu’ils m’ont dit: «J’ai essayé de lire Flaubert et après quarante pages, je n’ai pas été capable de continuer, ça me tombait des mains.» C’est évident qu’un état d’esprit comme celui-là étend son influence jusqu’au lieu où on produit la culture.

Mais je voudrais poser une question à tout le monde ici. Personnellement, je suis mal à l’aise quand on élabore un grand système tout en s’en excluant. Je pense aux grands contempteurs de notre époque comme Philippe Murray par exemple, qui échafaude un vaste système censé déterminer tout le monde, où il n’y a plus que des post-humains festifs à mépriser. Bien qu’il dise beaucoup de choses vraies, renversantes et éclairantes, il s’exclut tellement de son propre système qu’on se dit qu’il n’y a que lui qui est fait de la bonne argile. Je ne peux m’empêcher de m’interroger sur cette attitude.

« 24 IMAGES: Ce que vous dites, c’est que nous sommes tous responsables du monde dans lequel nous vivons, et qu’on ne peut pas simplement se mettre en retrait, s’en extraire comme si nous n’y participions pas. En réalité, le retrait et la passivité ont aussi une incidence sur notre environnement. »

A. ROBITAILLE: Oui, et j’entends souvent des gens dire qu’il n’y a plus rien à faire au Québec, que c’est la déchéance totale. Pourtant je vois de mes amis qui enseignent la philosophie au cégep et qui traduisent Machiavel, travaillent sur Montaigne pour le moderniser, forment des groupes de lecture avec leurs étudiants. Il est donc possible d’être cultivé de nos jours et il n’y a pas de grand complot, comme on l’entend souvent.

BERNARD ÉMOND: Je voulais plutôt aborder la question de la culture par le biais de la culture populaire — je veux dire la vraie culture populaire, celle qui, pour le Québec, prend racine dans le Moyen Âge français —, parce que c’est ce qui a fondé le cinéma québécois à travers le documentaire, les films de Pierre Perrault et d’autres cinéastes. On a vécu ici quelque chose que Pasolini a décrit pour l’Italie: la disparition, dans un laps de temps très bref, d’une culture populaire véritable, qui a son origine très, très loin dans le temps (Pasolini, lui, parle de 2000 ans) et tout cela a été balayé en 10-20 ans, par la prospérité, l’avènement de la société de consommation. Cette culture populaire a été remplacée non pas par une culture bourgeoise mais par une sorte de sous-produit de la culture bourgeoise, que Pasolini appelle un ersatz. Cela rejoint la réflexion que l’on peut faire sur la grande culture. Dans les deux cas, on constate une amnésie, un refus de la mémoire, un refus de la filiation et, dans le cas de la culture populaire, une rupture avec ce qui a fondé ici la culture paysanne et le début de la culture ouvrière; d’autre part on refuse la filiation avec la grande culture, avec les œuvres du passé. Nous sommes donc, au Québec, doublement orphelins, coupés à la fois de ce qui a fait notre identité et de ce qui permettrait son dépassement. Nous nous enfermons dans un présent où nous ne sommes plus que de simples agents économiques, des consommateurs et non des citoyens. Je pense beaucoup aux jeunes, que je vois souvent sans repères. La culture de masse leur assure qu’ils sont uniques, qu’ils ont raison de se révolter, mais leur révolte est une révolte sans objet, séduisante, qui se trouve au centre de la culture marchande destinée aux adolescents. Or, tout ça crée les conditions permettant à l’amnésie d’avancer. Même du côté de la culture populaire, quel jeune de vingt ans aujourd’hui peut se sentir lié avec la culture traditionnelle que nous avons connue ici jusqu’aux années 50? Il y a par ailleurs cette attitude de se dire: «Je ne me mettrai pas à lire des livres qui ont été écrits il y a cent ans.» De toute façon, la culture de masse assure à ces jeunes qu’ils ont raison et qu’ils n’ont qu’à s’exprimer. Cette amnésie et ce refus de la filiation est terrible, et on en voit l’effet partout. J’en reviens au cinéma québécois, parce que c’est ce qui me préoccupe plus directement: on doit rappeler que ce que le cinéma québécois a créé de meilleur — il s’agit en fait de sa principale contribution à la cinématographie mondiale —, c’est le documentaire des années 50-60. Du côté de la fiction, on n’a jamais fait quoi que ce soit qui se rapproche de ces films-là et ça rejoint là aussi ce que vous disiez de la durée. Dans les films de Perrault, dans la grande tradition du documentaire québécois, on laissait la parole assumer sa durée. Maintenant, il faut se battre avec les télédiffuseurs pour conserver un plan qui dure plus que trente secondes. Et cela est aussi un symptôme de l’amnésie et du refus de la durée, de la filiation dont nous venons de parler. Si les cinéastes ont un rôle à jouer dans ce contexte-là, c’est de réaffirmer l’importance de la mémoire, c’est d’aller puiser dans ce qui reste de la culture traditionnelle, mais aussi d’essayer dans leur travail de faire le lien avec la grande culture. Le cinéma est particulièrement bien placé pour le faire, et pourtant, dans ma pratique de cinéaste, dans mes rapports avec la télévision, un peu partout, je vois cela nié quotidiennement. Il devient extrêmement difficile de faire des films d’art.

WAJDI MOUAWAD: Pour répondre à la question d’Antoine sur la responsabilité, il y a une phrase de Kafka qui a toujours été pour moi une ligne directrice. Elle dit: «Dans ton combat contre le monde, seconde le monde». Il y a dans cette phrase quelque chose que je trouve très puissant car elle signifie: «Oui, tu peux, un peu à l’image d’Antigone, avoir à défendre une idée de l’humanité, une idée de justice qui te semble vitale, pas seulement pour toi mais surtout pour la personne avec qui tu parles». J’ai souvent vu Antigone montée au théâtre et on voit le personnage comme cette fille jeune et pleine de colère qui se bat contre le tyran. Je crois qu’Antigone se bat pour le tyran, elle se bat pour amener le tyran à voir l’aveuglement dans lequel tout le monde va se retrouver s’il refuse d’enterrer le corps du vaincu. Elle défend son humanité et celle du tyran, à qui elle reconnaît une humanité. Elle ne lui dit pas: «Je suis humaine et toi tu ne l’es pas, je suis bonne et tu es méchant.» Elle tente par tous les moyens de sauver l’acte d’humanité, puisque les humains sont les seuls êtres vivants à enterrer leurs morts — ou à accomplir des rites funéraires — et si nous ne faisons pas ça, nous perdons notre humanité. Et cela rejoint un peu le titre d’un ouvrage de Finkielkraut sur cette «humanité perdue»: on y était déjà à l’époque d’Antigone. Cette femme se bat contre le monde, mais seconde le monde. Elle est avec le monde, contre elle-même, contre ce qui peut la faire tomber dans ce que vous décrivez, Antoine, en parlant de ces personnes qui se retirent du monde et qui font de lui le mal absolu. Je crois que dans notre rôle d’intellectuels ou d’artistes, nous avons la très grande responsabilité de nous placer aussi en ennemi de nous-mêmes. [...]

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 114 p.4-13 ]