| [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 101 p.16 à 29 ]
J. P. Lefebvre: À cause du film de Gilles Groulx, Golden Gloves, je suis allé dans la taverne à côté de la pharmacie de mon père, à Saint-Henri, avant même davoir lâge légal pour y entrer. Cest un bel exemple de la fascination que le cinéma a exercée sur nous. Mais lacte critique peut-il être séparé de lacte de création lui-même? Dans notre cas, Jean et moi, nous avons été critiques parce que nous voulions
faire des films.
M.-C. Loiselle: On ne peut pas séparer les deux! Il ny a pas de différence, dans la mesure où films et critiques sinterpénètrent dans la «critique idéale» du moins: celle qui peut engendrer la création, comme la création engendre la critique comme acte littéraire. Il sagit toujours de mobiliser mon imaginaire pour le mettre au service de cet autre imaginaire offert par le film, pour participer à le révéler. Ce qui compte, ce nest donc pas tant de prendre la parole au sujet dun film, mais dessayer, comme le disait Foucault, «dêtre enveloppé par la parole» pour être porté par elle au plus près du film.
M. de Blois: Mais il y a quand même une partie de notre travail qui consiste à porter un jugement sur un film...
M.-C. Loiselle: Oui, mais lessentiel dun texte repose quand même sur cette capacité première dêtre enveloppé par la parole et luvre. Le reste en découle. Si un film noffre pas la possibilité daccéder à un tel rapport avec lui, cest quil est vain, et alors le jugement négatif simpose demblée. Mais si par contre le film offre une vision, une pensée, alors mon rapport à lui ne sera plus de cet ordre, car la critique, pour moi, ce nest pas une distribution de bons et de mauvais points.
A. Roy: Quoi quil en soit, je dirais que toute uvre, dune certaine façon, porte son ombre, qui est la critique elle-même. Une uvre dart est aussi une vision critique du monde, et cest pour ça que le cinéma nous intéresse. Mais je suis daccord avec Marie-Claude pour dire que lécriture, pour le critique, est aussi une façon de mettre en branle son propre imaginaire.
G. Marsolais: Il y a lidée généreuse de Baudelaire pour qui le meilleur exercice critique est celui qui rend léquivalent de luvre abordée. Beau programme pour la critique de cinéma! Mais il y a quand même beaucoup de précédents, quon pourrait appeler des transfuges, de critiques devenus cinéastes linverse est plutôt rare. Si on prend simplement les générations des Cahiers du cinéma, il y a eu la première génération des Rohmer, Rivette et compagnie, ensuite il y a eu la génération Comolli, et on peut continuer comme ça jusquà Bergala. À tous les dix ans, on retrouve en France trois, quatre ou cinq critiques qui sont passés de lautre côté de la barrière. Au Québec, ce fut un temps un peu la même chose, si on prend la génération dObjectif dont Jean Pierre est ici le représentant. Il y a eu récemment le cas de Marcel Jean chez nous. Je crois en effet quun critique, en plus davoir une culture cinématographique, doit être un peu poète, un peu créateur sans être un cinéaste frustré pour autant.
Claude Racine: Le fait que 24 images ne soit pas, pour les critiques qui y écrivent, un lieu de transition vers autre chose, donne une assise collective solide à la revue les collaborateurs ici présents le sont tous depuis dix ou douze ans , qui a permis à la ligne éditoriale de se préciser et de se consolider au fil des ans. Notre réflexion commune nous a par exemple entraînés à orienter nos dossiers pour mener une réflexion par rapport à la société dans laquelle on se trouve, et sur la façon dont la critique, mais aussi la culture sont considérées. Pour ces raisons, la revue me semble donc être aujourdhui bien meilleure que ce quelle était en 1987-1988, les premières années où nous avons pris la relève.
M. de Blois: Donner un prolongement aux films est une dimension importante du travail de critique, mais il ne faut pas oublier non plus laspect plus militant de ce que nous faisons ici à 24 images et que je revendique. Il y a, sur ce plan, un critique que jaime beaucoup, cest Robert Lévesque. Je le lis chaque semaine dans lhebdomadaire Ici Montréal avec le plus grand plaisir, et un aspect de Lévesque que japprécie grandement, cest son côté militant, engagé, bagarreur. Il défend sa vision du théâtre avec férocité, mais se trouve confronté à un milieu extrêmement fermé et qui a tendance à être plutôt suffisant.
C. Racine: Mais cest aussi la responsabilité critique qui, à la revue, a entraîné le militantisme, particulièrement face au cinéma québécois. À un moment donné, par la force des choses, on a été placé devant divers problèmes comme celui de la perte dautonomie et de contrôle des cinéastes sur la création. Aussi, pourquoi certains films se font-ils et dautres non? Est-ce que le critique peut alors se contenter de sasseoir dans une salle et regarder le film quon lui présente, sans aborder ces problèmes? Nous en avons discuté pour en venir à la conclusion quil fallait sexprimer sur ces questions, essayer de brasser la cage, interroger les cinéastes et simpliquer comme critiques.
M. de Blois: Compte tenu de ce quest devenu le milieu du cinéma au Québec, se contenter de faire une critique négative des Boys dans 24 images, non seulement cest prévisible, mais cest complètement inutile...
J. P. Lefebvre: Par contre, analyser la mode des comédies lourdes et bêtes des années 90, ce serait peut-être passionnant... Quest-ce qui se passe au Québec? Ces films-là ont dominé la dernière décennie. Pourquoi? Il y a quelque chose là-dessous outre largent. Et cest dommage que je sois tellement occupé à combattre Téléfilm et dautres institutions, parce quil y a des thèmes comme ceux-là que jaimerais aborder. En tant que cinéaste, cest précisément du manque de perspective globale que je souffre le plus: sur le cinéma en général, le cinéma québécois et mes propres films là-dedans. Sur ce plan, javoue que Bazin ma ouvert grands les yeux. Par exemple quand il fait la critique du Grand dictateur et écrit que la vraie raison pour laquelle Chaplin a réalisé ce film, cest quil en voulait à Hitler de lui avoir volé sa moustache, il a tout dit. Il ma fait comprendre ce que cest que la création, donc la projection que lon fait de soi dans une oeuvre, la raison pour laquelle on réalise un film. Et le rôle de la critique, à mon avis, cest celui-là: extraire de luvre une nouvelle compréhension, refondre le minerai dune certaine façon, pour dire «Voici!» Le manque de perspective globale de la critique, dun point de vue de cinéaste, est vraiment épouvantable. On se fait souvent demander: «As-tu fait beaucoup de films? Quel genre de films est-ce?» Et on ne peut pas mentionner un nom comme celui de Buñuel sans avoir à expliquer qui il est. Claude a prononcé tout à lheure un mot essentiel: celui de culture. Le cinéma doit se situer à lintérieur dune culture particulière sinsérant dans une culture mondiale.
G. Grugeau: Cest aussi une question de transmission et de mémoire. Le travail de la critique doit être basé sur la continuité, et cela dans une société de plus en plus amnésique. Or, le fait de travailler dans une revue nous donne le privilège de disposer dun espace décriture, de parole, pour faire ce travail sur la mémoire.
M.-C. Loiselle: La critique demande aussi de savoir lire lhistoire en train de se faire, dans son mouvement. Et cela appelle alors, nécessairement, à faire le tri, à juger de limportance réelle dune oeuvre. Comme critiques, nous sommes confrontés aux sorties de films qui se succèdent sans fin, avec des attachés de presse qui nous sollicitent pour des primeurs quon nous présente chaque fois comme incontournables, mais, au bout de lannée, lexercice tout de même le plus révélateur est davoir à dresser une liste des «dix meilleurs films». Personnellement, jarrive rarement à en retenir dix, parce quil me semble nécessaire de me demander, au-delà du plaisir que jai pu ressentir au moment de la projection, ce qui men est resté après. Est-ce quil men restera quelque chose dans cinq ans, dans dix ans? Il faut sans cesse savoir opposer notre différence radicale par rapport aux médias qui mettent tout sur le même pied.
G. Grugeau: Et faire entendre une voix dissidente. Briser cet état de consensus dans lequel on baigne aujourdhui. Jai entendu dernièrement Ignacio Ramonet parler de la crise actuelle du journalisme, et jai été porté tout naturellement à établir un rapprochement avec la crise de la critique. Il montrait comment aujourdhui la formation de grands groupes industriels a entraîné la fusion de linformation, des communications et de lindustrie du divertissement, au milieu desquels le journaliste na plus droit de cité. On fait appel à des témoins pour raconter un événement, mais le journaliste nest plus là pour mettre les choses en contexte et en perspective. Et cest exactement la même chose qui est en jeu en ce qui concerne la critique. Prenons lexemple concret de Romance de Catherine Breillat, sorti cette année, qui nest absolument pas un film consensuel mais plutôt un film violemment polémiste, qui méritait quon sy attarde. Or les médias ont récupéré le «scandale» créé autour du film en se demandant sil sagissait dun film porno pour aguicher le spectateur. Partant donc du principe que la critique nest pas un métier, quelle nest pas un exercice du regard, on fera donc plutôt appel, dans une émission de télé, à une chroniqueuse qui écrit sur le plaisir dans un quotidien pour commenter le film, et alors on parle du film, mais pour parler dautre chose, en évacuant de loeuvre tous ses enjeux artistiques ou esthétiques.
A. Roy: Effectivement, le cinéma est aujourdhui complètement déconsidéré comme forme dart, et mon engagement consiste à défendre le cinéma comme vision, comme production de sens. Sur ce point, je suis un militant, je peux défendre ces idées de façon parfois assez féroce à légard de certains films qui, justement, me paraissent être des insultes ou une dégradation de cet art. Mes colères naissent en fait de lamour que jai pour le cinéma, jamais séparable dun savoir, dune culture. Dailleurs, pour nourrir ma réflexion sur le cinéma et peut-être même pour nourrir le cinéma , il ma toujours semblé quil fallait chercher ailleurs, dans des lectures, dans ce qui se passe dans la société, pour mieux comprendre ce que les films ont à me livrer.
M.-C. Loiselle: Ce que disait Gérard à propos de Romance révèle bien une des causes importantes de cette déconsidération du cinéma comme art. Quand je disais que le rôle de la critique est de mettre en lumière limaginaire singulier, unique, des cinéastes comme véhicule aussi dune pensée , on voit comment cet imaginaire personnel est sans cesse incorporé, englouti dans un vaste imaginaire collectif où les films se trouvent réduits à leurs thèmes: la sexualité, le couple, le sida, la famille monoparentale ou reconstituée, etc. Les spectateurs comme la plupart des critiques, des commentateurs ne voient plus du film que la part où ils se reconnaissent ou reconnaissent une réalité sociale familière. Ils évacuent totalement lauteur pour ny chercher queux-mêmes. Et cest une des facilités dans lesquelles tombe la critique au moment de festivals comme celui de Cannes: celui de voir les films à la lumière des thématiques.
[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 101 p.16 à 29 ]
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