Critiques et cinéastes:
responsabilité commune
[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 101 p.16 à 29 ]

Au centre, les deux cinéastes-intervieweurs Jean Chabot et Jean Pierre Lefebvre,
entourés des critiques de 24 images. À gauche, André Roy, Marco de Blois et Gérard Grugeau,
et à droite, Marie-Claude Loiselle, Claude Racine et Gilles Marsolais.
[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 101 p.16 à 29 ]

J. P. Lefebvre: À cause du film de Gilles Groulx, Golden Gloves, je suis allé dans la taverne à côté de la pharmacie de mon père, à Saint-Henri, avant même d’avoir l’âge légal pour y entrer. C’est un bel exemple de la fascination que le cinéma a exercée sur nous. Mais l’acte critique peut-il être séparé de l’acte de création lui-même? Dans notre cas, Jean et moi, nous avons été critiques parce que nous voulions
faire des films.

— M.-C. Loiselle: On ne peut pas séparer les deux! Il n’y a pas de différence, dans la mesure où films et critiques s’interpénètrent — dans la «critique idéale» du moins: celle qui peut engendrer la création, comme la création engendre la critique comme acte littéraire. Il s’agit toujours de mobiliser mon imaginaire pour le mettre au service de cet autre imaginaire offert par le film, pour participer à le révéler. Ce qui compte, ce n’est donc pas tant de prendre la parole au sujet d’un film, mais d’essayer, comme le disait Foucault, «d’être enveloppé par la parole» pour être porté par elle au plus près du film.
— M. de Blois: Mais il y a quand même une partie de notre travail qui consiste à porter un jugement sur un film...
— M.-C. Loiselle: Oui, mais l’essentiel d’un texte repose quand même sur cette capacité première d’être enveloppé par la parole et l’œuvre. Le reste en découle. Si un film n’offre pas la possibilité d’accéder à un tel rapport avec lui, c’est qu’il est vain, et alors le jugement négatif s’impose d’emblée. Mais si par contre le film offre une vision, une pensée, alors mon rapport à lui ne sera plus de cet ordre, car la critique, pour moi, ce n’est pas une distribution de bons et de mauvais points.
— A. Roy: Quoi qu’il en soit, je dirais que toute œuvre, d’une certaine façon, porte son ombre, qui est la critique elle-même. Une œuvre d’art est aussi une vision critique du monde, et c’est pour ça que le cinéma nous intéresse. Mais je suis d’accord avec Marie-Claude pour dire que l’écriture, pour le critique, est aussi une façon de mettre en branle son propre imaginaire.
— G. Marsolais: Il y a l’idée généreuse de Baudelaire pour qui le meilleur exercice critique est celui qui rend l’équivalent de l’œuvre abordée. Beau programme pour la critique de cinéma! Mais il y a quand même beaucoup de précédents, qu’on pourrait appeler des transfuges, de critiques devenus cinéastes — l’inverse est plutôt rare. Si on prend simplement les générations des Cahiers du cinéma, il y a eu la première génération des Rohmer, Rivette et compagnie, ensuite il y a eu la génération Comolli, et on peut continuer comme ça jusqu’à Bergala. À tous les dix ans, on retrouve en France trois, quatre ou cinq critiques qui sont passés de l’autre côté de la barrière. Au Québec, ce fut un temps un peu la même chose, si on prend la génération d’Objectif — dont Jean Pierre est ici le représentant. Il y a eu récemment le cas de Marcel Jean chez nous. Je crois en effet qu’un critique, en plus d’avoir une culture cinématographique, doit être un peu poète, un peu créateur — sans être un cinéaste frustré pour autant.
— Claude Racine: Le fait que 24 images ne soit pas, pour les critiques qui y écrivent, un lieu de transition vers autre chose, donne une assise collective solide à la revue — les collaborateurs ici présents le sont tous depuis dix ou douze ans —, qui a permis à la ligne éditoriale de se préciser et de se consolider au fil des ans. Notre réflexion commune nous a par exemple entraînés à orienter nos dossiers pour mener une réflexion par rapport à la société dans laquelle on se trouve, et sur la façon dont la critique, mais aussi la culture sont considérées. Pour ces raisons, la revue me semble donc être aujourd’hui bien meilleure que ce qu’elle était en 1987-1988, les premières années où nous avons pris la relève.
— M. de Blois: Donner un prolongement aux films est une dimension importante du travail de critique, mais il ne faut pas oublier non plus l’aspect plus militant de ce que nous faisons ici à 24 images et que je revendique. Il y a, sur ce plan, un critique que j’aime beaucoup, c’est Robert Lévesque. Je le lis chaque semaine dans l’hebdomadaire Ici Montréal avec le plus grand plaisir, et un aspect de Lévesque que j’apprécie grandement, c’est son côté militant, engagé, bagarreur. Il défend sa vision du théâtre avec férocité, mais se trouve confronté à un milieu extrêmement fermé et qui a tendance à être plutôt suffisant.
— C. Racine: Mais c’est aussi la responsabilité critique qui, à la revue, a entraîné le militantisme, particulièrement face au cinéma québécois. À un moment donné, par la force des choses, on a été placé devant divers problèmes comme celui de la perte d’autonomie et de contrôle des cinéastes sur la création. Aussi, pourquoi certains films se font-ils et d’autres non? Est-ce que le critique peut alors se contenter de s’asseoir dans une salle et regarder le film qu’on lui présente, sans aborder ces problèmes? Nous en avons discuté pour en venir à la conclusion qu’il fallait s’exprimer sur ces questions, essayer de brasser la cage, interroger les cinéastes et s’impliquer comme critiques.
— M. de Blois: Compte tenu de ce qu’est devenu le milieu du cinéma au Québec, se contenter de faire une critique négative des Boys dans 24 images, non seulement c’est prévisible, mais c’est complètement inutile...
— J. P. Lefebvre: Par contre, analyser la mode des comédies lourdes et bêtes des années 90, ce serait peut-être passionnant... Qu’est-ce qui se passe au Québec? Ces films-là ont dominé la dernière décennie. Pourquoi? Il y a quelque chose là-dessous outre l’argent. Et c’est dommage que je sois tellement occupé à combattre Téléfilm et d’autres institutions, parce qu’il y a des thèmes comme ceux-là que j’aimerais aborder. En tant que cinéaste, c’est précisément du manque de perspective globale que je souffre le plus: sur le cinéma en général, le cinéma québécois et mes propres films là-dedans. Sur ce plan, j’avoue que Bazin m’a ouvert grands les yeux. Par exemple quand il fait la critique du Grand dictateur et écrit que la vraie raison pour laquelle Chaplin a réalisé ce film, c’est qu’il en voulait à Hitler de lui avoir volé sa moustache, il a tout dit. Il m’a fait comprendre ce que c’est que la création, donc la projection que l’on fait de soi dans une oeuvre, la raison pour laquelle on réalise un film. Et le rôle de la critique, à mon avis, c’est celui-là: extraire de l’œuvre une nouvelle compréhension, refondre le minerai d’une certaine façon, pour dire «Voici!» Le manque de perspective globale de la critique, d’un point de vue de cinéaste, est vraiment épouvantable. On se fait souvent demander: «As-tu fait beaucoup de films? Quel genre de films est-ce?» Et on ne peut pas mentionner un nom comme celui de Buñuel sans avoir à expliquer qui il est. Claude a prononcé tout à l’heure un mot essentiel: celui de culture. Le cinéma doit se situer à l’intérieur d’une culture particulière s’insérant dans une culture mondiale.
— G. Grugeau: C’est aussi une question de transmission et de mémoire. Le travail de la critique doit être basé sur la continuité, et cela dans une société de plus en plus amnésique. Or, le fait de travailler dans une revue nous donne le privilège de disposer d’un espace d’écriture, de parole, pour faire ce travail sur la mémoire.
— M.-C. Loiselle: La critique demande aussi de savoir lire l’histoire en train de se faire, dans son mouvement. Et cela appelle alors, nécessairement, à faire le tri, à juger de l’importance réelle d’une oeuvre. Comme critiques, nous sommes confrontés aux sorties de films qui se succèdent sans fin, avec des attachés de presse qui nous sollicitent pour des primeurs qu’on nous présente chaque fois comme incontournables, mais, au bout de l’année, l’exercice tout de même le plus révélateur est d’avoir à dresser une liste des «dix meilleurs films». Personnellement, j’arrive rarement à en retenir dix, parce qu’il me semble nécessaire de me demander, au-delà du plaisir que j’ai pu ressentir au moment de la projection, ce qui m’en est resté après. Est-ce qu’il m’en restera quelque chose dans cinq ans, dans dix ans? Il faut sans cesse savoir opposer notre différence radicale par rapport aux médias qui mettent tout sur le même pied.
— G. Grugeau: Et faire entendre une voix dissidente. Briser cet état de consensus dans lequel on baigne aujourd’hui. J’ai entendu dernièrement Ignacio Ramonet parler de la crise actuelle du journalisme, et j’ai été porté tout naturellement à établir un rapprochement avec la crise de la critique. Il montrait comment aujourd’hui la formation de grands groupes industriels a entraîné la fusion de l’information, des communications et de l’industrie du divertissement, au milieu desquels le journaliste n’a plus droit de cité. On fait appel à des témoins pour raconter un événement, mais le journaliste n’est plus là pour mettre les choses en contexte et en perspective. Et c’est exactement la même chose qui est en jeu en ce qui concerne la critique. Prenons l’exemple concret de Romance de Catherine Breillat, sorti cette année, qui n’est absolument pas un film consensuel mais plutôt un film violemment polémiste, qui méritait qu’on s’y attarde. Or les médias ont récupéré le «scandale» créé autour du film en se demandant s’il s’agissait d’un film porno pour aguicher le spectateur. Partant donc du principe que la critique n’est pas un métier, qu’elle n’est pas un exercice du regard, on fera donc plutôt appel, dans une émission de télé, à une chroniqueuse qui écrit sur le plaisir dans un quotidien pour commenter le film, et alors on parle du film, mais pour parler d’autre chose, en évacuant de l’oeuvre tous ses enjeux artistiques ou esthétiques.
— A. Roy: Effectivement, le cinéma est aujourd’hui complètement déconsidéré comme forme d’art, et mon engagement consiste à défendre le cinéma comme vision, comme production de sens. Sur ce point, je suis un militant, je peux défendre ces idées de façon parfois assez féroce à l’égard de certains films qui, justement, me paraissent être des insultes ou une dégradation de cet art. Mes colères naissent en fait de l’amour que j’ai pour le cinéma, jamais séparable d’un savoir, d’une culture. D’ailleurs, pour nourrir ma réflexion sur le cinéma — et peut-être même pour nourrir le cinéma —, il m’a toujours semblé qu’il fallait chercher ailleurs, dans des lectures, dans ce qui se passe dans la société, pour mieux comprendre ce que les films ont à me livrer.
— M.-C. Loiselle: Ce que disait Gérard à propos de Romance révèle bien une des causes importantes de cette déconsidération du cinéma comme art. Quand je disais que le rôle de la critique est de mettre en lumière l’imaginaire singulier, unique, des cinéastes — comme véhicule aussi d’une pensée —, on voit comment cet imaginaire personnel est sans cesse incorporé, englouti dans un vaste imaginaire collectif où les films se trouvent réduits à leurs thèmes: la sexualité, le couple, le sida, la famille monoparentale ou reconstituée, etc. Les spectateurs comme la plupart des critiques, des commentateurs ne voient plus du film que la part où ils se reconnaissent ou reconnaissent une réalité sociale familière. Ils évacuent totalement l’auteur pour n’y chercher qu’eux-mêmes. Et c’est une des facilités dans lesquelles tombe la critique au moment de festivals comme celui de Cannes: celui de voir les films à la lumière des thématiques.

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 101 p.16 à 29 ]