[...] Je rencontre lacteur dans le café de lUsine C, au lendemain des élections présidentielles américaines. Sa colère et son indignation sont féroces. Roy Dupuis, né au pays des mines et de Richard Desjardins, aime lAmérique. Il se sent une appartenance grandissante et prégnante aux nations fondatrices (cet aspect du scénario de Mémoires affectives avait dailleurs chez lui des résonances intimes). Laméricanité est inscrite dans son imaginaire et dans son code génétique. Il aime et comprend Les États-Unis dAlbert recréés par son ami Marc-André Forcier, mais ceux des intégristes religieux, ceux des républicains obtus et fermés à lAutre sous toutes ses formes le rendent furieux et amer. Pas de conversation débonnaire avec lui, quelle porte sur la politique US, le travail débilitant des médias ou les affinités électives entretenues au cinéma, au théâtre et dans la vie. Ses propos donnent de quoi tourmenter lesprit durant de longues heures et sonnent comme un rappel à lordre. Car il y a de la droiture chez cet homme de principes, ennemi du puritanisme et des faux-semblants. Sans le moindre goût pour lesbroufe et lartifice, ennemi juré de la fausseté et de la corruption, Roy Dupuis, loin des mouvements de mode, des volte-face et des positionnements malins, dit se servir de ce métier pour sexprimer, pour explorer une part de lui-même connue ou inconnue. « Jai besoin de connaître la matière sur laquelle je vais travailler et de considérer le projet important. Jai besoin, à la lecture du scénario, dentendre une voix forte et authentique. Le sujet peut être grave ou léger, le film commercial ou appartenir à ce quon appelle le cinéma dauteur, dans tous les cas, jai besoin de sentir une authenticité, une vérité. » Ces mots reviennent sans cesse dans ses propos, lui qui jamais ne se dérobe à votre regard, lui dont le regard vous met à nu, lui qui se montre sans pitié face aux mondains, face aux faiseurs, face à ceux qui nont pas la plus haute idée de ce métier exigeant, qui consiste à donner vie aux hommes et aux femmes quentrevoit notre imagination.
Roy Dupuis est de ceux que lécrivain André Suarès nommait « les grands vivants » : ceux pour qui la sensation dexister ne se goûte que sur fond de risque permanent. Il est de ceux qui vont trop loin. Toute sa filmographie, jusque et y compris ses plus banales productions commerciales, proclame une logique de l« outrepassement », où le beau et le laid, le bon et le mauvais goût nont plus cours. Roy est au-delà de ces catégories. La transe nest pas prosélyte : on peut choisir de ne pas y entrer, pour goûter ailleurs des plaisirs plus raisonnables. Il est dès lors concevable de ne pas entrer chez lui tout comme on se refuse à entrer chez Sean Penn ou Anthony Hopkins. Mais il faut alors savoir ce que lon perd : une certaine qualité de vertige sauvage, une cruauté de la joie, une algèbre des extrêmes.
[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 120 p. 30-33 ] |