Pierre Perrault a arpenté le Québec durant plus de 40 ans, emmagasinant au fil de ce long voyage en forme de quête des images et des sons, des portraits, des témoignages dont la somme représente aujourd'hui une des oeuvres cinématographiques contemporaines majeures, tous genres confondus. Avocat, puis réalisateur d'émissions de radio, Pierre Perrault est venu au cinéma par le biais de la parole, et il est resté fidèle toute sa vie à ce premier amour, lui le plus poète de nos cinéastes, préoccupé de donner une voix aux Alexis Tremblay de ce monde, les seuls personnages intéressants à ses yeux, les seuls dignes en tout cas d'une réalité québécoise qu'il n'a eu de cesse de traquer, de l'Île-aux-Coudres au Grand Nord. Il nous a quittés le 24 juin dernier.
Pour la suite du monde (1963)
Des milliers et des milliers d'images qui constituent l'oeuvre de Pierre Perrault(1), il en est une qui résume mieux que toutes les autres l'esprit de sa démarche documentaire, démarche à la fois hautement individuelle et pourtant universelle, par laquelle un homme témoigne de son passage sur terre en tentant de s'effacer devant ce qui le dépasse: seul dans un champ qui s'étend à perte de vue, un vieillard s'acharne avec sa vieille hache sur les racines d'un arbuste, on l'entend respirer avec difficulté, la tâche paraît colossale pour un homme seul et si frêle. Mais cette si belle image, toute simple, d'un défricheur au travail (il «fait de la terre», selon l'expression consacrée), qui revient tel un leitmotiv tout au long du film Gens d'Abitibi, atteint à une autre dimension lorsqu'on apprend qu'à quelques centaines de mètres de là, sur les ordres de quelque fonctionnaire, des ouvriers s'emploient à reboiser les terres jadis défrichées de la même manière par les premiers colons de l'Abitibi. Tout à coup, l'aspect fantastiquement dérisoire du travail de cet homme nous saute aux yeux, la gratuité de son labeur en même temps que l'écrasante injustice de sa condition nous sont révélées, et la figure qui nous apparaissait dans ses premières occurrences comme un tableau vaguement folklorique devient la synecdoque parfaite de l'aliénation d'un peuple tout entier, peut-être une des images les plus fortes et les plus sombres du documentaire québécois.

Ce qui fait la grandeur du cinéma de Perrault se trouve concentré là, dans ce précipité de la condition humaine: un personnage de géant aux pieds d'argile qui témoigne par la seule nature de son travail d'une suite possible pour le monde, mais à travers qui viennent s'exprimer les contradictions d'un peuple pris entre tradition et modernité et qui, pour le meilleur et pour le pire, est en train de choisir la seconde. Perrault, lui, savait résolument de quel côté penchaient ses affinités: l'Île-aux-Coudres et ses habitants, les colons de l'Abitibi, les Amérindiens, Jacques Cartier et ce fleuve qu'il fut le premier à nommer, puis le Grand Nord et son habitant le plus énigmatique, le boeuf musqué, constituent son paysage familier, les figures emblématiques d'un pays qui se fait en se cherchant, les objets d'une quête sans cesse relancée. Entre le terroir et la politique, fasciné par une sorte de bestiaire merveilleux que le pays lui révélait, amoureux de la parole des hommes avant toute chose, par une sorte de «connivence chaleureuse entre ceux qui filment et ceux qui sont filmés(2)» selon la belle expression de René Prédal, Perrault a construit une oeuvre à l'image des héros de ses films, à la fois humble et gigantesque, effacée mais bavarde, une mémoire en acte.

[ extrair seulement, texte complet voir 24 images n ° 98-99 p. 4 à 11]

Pierre Perrault, durant le montage
de
La bête lumineuse (1982)

Perrault pendant le tournage
du court métrage
Le beau plaisir (1969)