[ Voir 24 images n° 92 p. 44-50 ]
L'Âge de braise (de Jacques Leduc)
De passage
par Gérard Grugeau

The Butcher Boy
(de Neil Jordan)
L'enfance au temps de la guerre froide
par Philippe Gajan

Hana-bi
(de Takeshi Kitano)
Nishi ou la vrai vie
par Marcel Jean

The Big One
(de Micheal Moore)
Don Quichotte capitalise sur cson succès
par Philippe Gajan

The Street
(de Daniel Cross)
L'œil candide
par Marco de Blois

Year of the Horse
(de Jim Jarmusch)
Neil Young Repetitur
par Réal La Rochelle
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L'âge de braise (de Jacques Leduc)
De passage
par Gérard Grugeau

Annie Girardo dans
L'âge de braise de Jacques Leduc
(photo : Bertrand Carrière)
On aimerait aimer inconditionnellement le dernier film de Jacques Leduc. Peut-être parce qu'à bien des égards, L'âge de braise nous rappelle Trois pommes à côté du sommeil par ses questionnements existentiels et ses partis pris narratifs. Un même amour des formes et des bruissements du monde s'y déploie dans une liberté souveraine. L'infiniment petit rejoint l'infiniment grand, le concret de la matière croise le spirituel, le passé se superpose au présent et l'individuel côtoie le collectif au fil d'un récit travaillé par une même anarchie apparemment brouillonne. Cette anarchie agissante, c'est celle du flux de la mémoire qui s'éparpille dans sa discontinuité féconde et convoque à l'écran les multiples strates d'un réel revisité par quelque personnage décalé. Mais même si les deux films se préservent de toute linéarité pour procéder par ruptures et par associations, on déplore que L'âge de braise donne parfois l'impression d'un excès de conceptualisation qui n'arrive pas à s'incarner dans les personnages et l'imaginaire. Le mouvement profond qui devrait conduire le film s'enlise alors, comme si les glissements de sens grippaient aux articulations. Paradoxalement, les intentions de Jacques Leduc et de son coscénariste Jacques Marcotte semblent prisonnières d'une structure narrative à la fois lourde et laborieuse, tout en étant en même temps insuffisamment nourrie. Assez curieusement, L'âge de braise est cependant un film qui demande à être apprivoisé et qui, en fonction de notre disponibilité, peut être reçu dans un rapport d'intimité accru lors d'un second visionnement. Comme si l'émotion pouvait alors circuler plus librement, une fois défriché et intégré le lent cheminement de Caroline vers l'autre rive.

Caroline (Annie Girardot) est une femme énergique parvenue au crépuscule de sa vie. Elle décide soudainement de «laisser aller» et de marcher vers la mort avec une sorte d'assurance tranquille, tout en se délestant progressivement des objets et des êtres qui l'ont accompagnée sur les chemins tumultueux de l'existence. Peut-être parce qu'elle a moins d'amour à donner et que, dans les circonstances, «la lucidité est la blessure la plus proche de la lumière», selon la belle formule de René Char. Comme la Madeleine (Paule Baillargeon) de Trois pommes
..., Caroline a été une femme de tête et de cur, qui a lutté pour un idéal (l'humanitaire) et arpenté «les pâturages de l'amour» chers à Gaston Miron. Une liaison raisonnable avec un Anglais et une passion torride avec un révolutionnaire congolais assassiné lui ont donné deux filles aussi différentes que le jour et la nuit. À l'heure où le gouvernement s'apprête à honorer «cette grande Canadienne», au même titre que son amie et rivale Maureen (France Castel), les souvenirs se bousculent et les espaces, le temps se télescopent. Bilan d'une vie bien remplie en forme d'«exercice de purification», apprivoisement de l'inéluctable avant que l'âme ne s'envole peut-être jusqu'au pays des esprits bantous: voilà donc les sentiers cahoteux qu'emprunte le dernier opus de Jacques Leduc. Un opus fragmenté comme le magma bouillonnant de la mémoire et qui, même s'il ne convainc pas totalement (une première séquence avec le personnage d'Hermas où la caméra ne trouve pas ses marques, un usage maladroit de la vidéo), a toutefois le mérite d'arpenter avec intelligence et maturité des territoires fictionnels peu fréquentés par notre cinéma.

Les films importants parlent toujours de la mort. Caroline est «entre deux miroirs» comme la jeune fille malade de On est loin du soleil et c'est par glissements successifs que Leduc agence le chaos intime de cette femme au destin en voie d'effacement. Dans toute bonne fiction, un personnage s'inscrit dans un paysage. Celui de Caroline est pluriel (Londres, l'ex-Congo belge, Montréal), mais à «l'âge de braise» où s'impose l'urgent désir de faire la paix avec soi-même et son entourage, les paysages intimes prennent volontiers du relief. Jadis amoureuse de Mangala (une relation trop peu exploitée et à la limite du cliché romantique), Caroline a fait sien le continent africain. Elle en a intégré les codes, les rites et les coutumes. Cette culture d'un ailleurs riche en souvenirs passionnels qui se perpétue dans le présent par le biais de sa fille Myriam et de ses amies, colore tout son quotidien. En fait, L'âge de braise
, ce pourrait être l'Afrique au bord du Saint-Laurent. Grâce à la chaude photographie de Pierre Letarte, les ciels montréalais prennent la couleur ambrée des ciels de brousse. Consciente de n'être que de passage dans le mouvement du monde, Caroline invoque les éléments et se livre progressivement à une série de rites initiatiques (en communiant notamment avec la terre), qui la rapprochent sereinement de l'ultime départ. Plus le film avance, plus il dérive dans une sorte de réalisme magique (parfois plaqué) pour atteindre finalement la pure abstraction et le dépouillement total. La mort dévoile alors à Caroline ses champs de lumière avant que son corps matériel ne se désagrège dans une pluie d'étoiles. Organique, l'orchestration sonore mise en place par Claude Beaugrand renforce le télescopage des espaces et du temps entre l'ici et l'ailleurs. Par la densité de ses textures, la bande-son happe le récit pour le tirer vers l'imaginaire et faire naître d'autres lieux fictionnels qui décuplent alors le sens de l'image et la charge d'affects. Ainsi prend corps le parcours de Caroline dans le présent de notre paysage.

Le présent de L'âge de braise se pare ici des oripeaux de la métaphore. On se souvient que «Lui» (Normand Chouinard) dans Trois pommes... personnifiait à sa manière la fin du pays rêvé (l'avenir comme en suspens, confiné à un coffre de voiture) et le cul-de-sac politique du Québec de la fin des années 80. Pour sa part, Caroline consacre par la filiation une véritable mutation dans le paysage, en ce sens qu'elle semble induire par «l'exemplarité» de sa vie même l'avènement irréversible d'une société métissée et pluraliste. Désormais, les deux filles de Caroline et le couple formé par Roger et Nathalie sont garants de l'avenir de cette nouvelle configuration. Et si comme le souligne Rafæl Azcona, le scénariste de Marco Ferreri, le cinéma consiste «à mettre de l'ordre dans le chaos de la vie», on peut aisément penser que, à travers le personnage de Caroline faisant le ménage dans son passé de militante, Leduc enterre lui aussi à sa façon les rêves et les utopies de toute sa génération. À travers l'actrice Annie Girardot (qui brûle d'ailleurs une ancienne photo d'elle dans Les feux de la Chandeleur), peut-être fait-il aussi ses adieux à l'époque florissante d'un certain cinéma populaire, dont la comédienne de Vivre pour vivre fut l'une des figures les plus émouvantes. Comment interpréter autrement le dernier plan oppressant des panneaux noirs se refermant sur l'écran blanc? Fin d'un cycle pour Jacques Leduc, mort du cinéma de fiction, désenchantement ou démission d'un homme en crise? La question mérite d'être posée, même si L'âge de braise n'a rien de nostalgique, ni de nécrophile dans sa mélancolie diffuse. En rendant littéralement Annie Girardot au cinéma, Leduc choisit la vie dans ce qu'elle a de plus ardent et d'instinctif (formidable rencontre de deux tempéraments, avec France Castel, au risque de quelques dérapages malheureux dans le surjeu) pour regarder la mort en face tout en la démystifiant. Irradiant l'écran de sa présence à la fois grave et fantasque, Annie Girardot est Caroline... exactly. Douloureusement lumineuse, un pied encore dans l'enfance comme pour défier l'usure du temps et des sentiments, elle habite L'âge de braise de son propre désordre intime avec toute l'intensité d'une flamme trop longtemps étouffée, qui ne demandait qu'à se consumer à nouveau sous nos yeux. En la regardant agir avec tendresse, Jacques Leduc filme les traces et les incandescences d'un rêve de cinéma dont la musique secrète n'obéirait qu'aux exigences du cur. C'est souvent beau et jamais banal.


L'ÂGE DE BRAISE
Québec 1998. Ré.: Jacques Leduc. Scé.: Jacques Marcotte et Leduc. Ph.: Pierre Letarte. Son: Claude Beaugrand. Mont.: Élisabeth Guido. Mus.: Jean Derome. Int.: Annie Girardot, France Castel, Michel Ghorayeb, Sheila-Rose, Domini Blythe, Widemir Normil, Mireille Métellus, Pascale Bussières, Marcel Sabourin, Denise Bombardier. 90 minutes. Couleur. Dist.: France Film.
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The Street (de Daniel Cross)
L'œil candide
par Marco de Blois

Dany Claven, un des trois itinérants suivis par Daniel Cross.
Présenté l'été dernier au Festival du nouveau cinéma (celui dont on ne sait plus quel nom il porte), The Street était alors passé à peu près inaperçu. Il faut dire que ce documentaire sur les sans-abri tourné en 16 mm faisait un peu rabat-joie au beau milieu de cette foire techno-artistique. Mais son distributeur l'a présenté en avril au Cinéma Parallèle pendant une semaine, ce qui lui a permis d'être vu par le public et la critique. Tant mieux, puisque ce film de Daniel Cross mérite qu'on s'y arrête. À peu près plus personne n'ose faire des documentaires comme celui-là.

Le sujet des sans-abri est risqué puisqu'il peut prêter à la pire démagogie. Il y a le risque de les angéliser et de s'en prendre aux nantis, ce qui ne fait que nourrir la mauvaise conscience, ou d'adopter un ton misérabiliste dont le seul effet sera d'enfoncer un peu plus ces gens dans leur misère. Heureusement, Daniel Cross évite ces écueils. En fait, d'une certaine manière, ce film raconte moins les pérégrinations des itinérants que les siennes. Il invite ici le spectateur à refaire avec lui son parcours, soit six ans de filmage où il a pu comprendre l'énorme force de résistance que ce phénomène oppose aux tentatives de l'enrayer.

Les trois itinérants que son caméraman et lui suivent de près vivent des problèmes graves de toxicomanie et d'alcoolisme. En se droguant ou en buvant, ils oublient leur misère pendant un certain temps, mais cette habitude a un effet pervers puisqu'elle les déshumanise et les ramène continuellement au même endroit: la rue. Ils semblent ainsi condamnés à y vivre toute leur vie. L'un d'eux, Danny Claven, y est depuis le début de son adolescence. Son demi-frère John vient d'être mis à la porte de son appartement et on le voit sombrer tranquillement dans l'itinérance. Quant à Frank O'Malley, le plus âgé des trois, il disserte avec pertinence sur les liens entre alcoolisme et itinérance, mais continue malgré tout de se soûler avec du Cinzano... Cross indique à quoi il faut d'abord s'attaquer pour résoudre le problème, il propose une piste et son intervention est, pour cette raison, éclairante. Il ne compte pas sur la charité des bonnes âmes, car elle nourrit le cercle vicieux.

Cross se filme souvent en compagnie des trois hommes; il leur parle, leur donne des conseils, les écoute, ramasse la casquette de Danny tombée par terre, pousse Frank dans son fauteuil roulant, bref, en définitive, il «s'implique», il favorise un cinéma d'intervention. Or cette approche, qui vaut d'être soulignée puisqu'elle témoigne d'un réel engagement, l'amène en revanche à voir ses personnages comme des sujets, et il les filme d'ailleurs de la sorte. On note ainsi que la plupart de ses interventions avec Danny, John et Frank se font sur le mode de l'interview; ce qu'il recueille, quand il se rend les voir, ce sont des témoignages, il les regarde rarement vivre. Il impose continuellement sa présence et sa conscience. Le film s'avère alors un peu sec, comme si le monde de la rue, profondément désespérant, se trouvait encadré dans l'il observateur mais candide d'un réalisateur mal à l'aise, déterminé à aider mais ne sachant trop comment.

Néanmoins, l'aventure à laquelle s'est livré Cross demande le respect. Si The Street vaut plus que la plupart des documentaires produits aujourd'hui, c'est que le réalisateur y a investi, avec conviction, énormément de temps. En ce sens, il renoue avec la tradition documentaire. Une équipe de télévision aurait consacré à ce phénomène trente minutes de tournage. Cross, lui, y a mis six ans...


THE STREET
Québec 1996. Ré.: Daniel Cross. Ph.: Richard Boyce. Mus.: Jimmy James. Mont.: Peter Wintonick. 78 minutes. Couleur. Dist.: Cinéma Libre.