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| [ Voir 24 images n° 121 p. 54-64 ] | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| Mooladé de Ousmane Sembène L'œuf ou l'antenne par Gérard Grugeau Les états nordiques de Denis Côté Une histoire simple par André Roy Le père de Gracile de Lucie Lambert La fiction voyageuse du réel par Pierre Barrette Million Dollar Baby de Clint Eastwood L'envers du rêve par Pierre Barrette Monnaie de singe par Édouard Vergnon The Aviator de Martin Scorsese Portrait d'un mégalomane par Gilles Marsolais 5 X 2 de François Ozon Assault on Precinct 13 de Jean-François Richet Closer de Mike Nichols Maman Last Call de François Bouvier Melinda and Melinda de Woody Allen Ocean's Twelve de Steven Soderbergh The Polar Express de Robert Zemeckis Sideways d'Alexander Payne |
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![]() Mooladé est avant tout un pur objet artistique qui témoigne d’un art du récit intemporel. |
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| Mooladé de Ousmane Sembène L'œuf ou l'antenne par Gérard Grugeau On l’oublie parfois : c’est au Sénégalais Ousmane Sembène que le continent africain doit son premier long métrage La Noire de… réalisé en 1966. Cinéaste-écrivain ayant étudié à Moscou dans les années 1960, l’auteur du Mandat (1968), de Xala (1974), de Ceddo (1976), de Camp de Thiaroye (1988) et de Guelwaar (1992) a toujours accompagné l’Afrique dans son évolution, dénonçant notamment dans ses films le colonialisme et les mœurs politiques d’un continent écartelé entre tradition et modernité. À 81 ans, Sembène persiste et signe. Avec Mooladé, il s’attaque à un nouveau tabou : l’excision des jeunes filles, encore pratiquée dans 38 des 54 États membres de l’Union africaine. C’est donc dire que le film est éminemment politique puisqu’il dénonce sans détour une coutume ancestrale qui porte atteinte à l’intégrité du corps de la femme et perpétue un ordre patriarcal immémorial. Volonté de sensibilisation qui exige, bien sûr, que le film soit vu par les publics africains, et Sembène entend bien s’appuyer sur les groupes de femmes militantes qui luttent déjà sur le terrain pour relayer cette parole courageuse. Car il est bel et bien ici question de courage. On notera à cet égard que Mooladé constitue le deuxième volet d’un triptyque (amorcé avec Faat Kiné et à poursuivre avec La confrérie des rats) placé sous le signe non équivoque de « l’héroïsme au quotidien ». Partir de l’individu pour rejoindre le collectif : voilà la trajectoire du cinéma de Sembène. S’il n’était que cela, le film mériterait déjà toute notre attention. Mais Mooladé est avant tout un pur objet artistique qui témoigne d’un art du récit intemporel, participant d’une culture orale que le cinéma matérialise et transfigure en forgeant une conscience collective autre. Tourné au Burkina Faso, le film prend des allures de fable colorée pour narrer l’histoire d’un petit village où une femme excisée prend sous sa protection sa fille et six adolescentes en leur offrant le « mooladé » ou droit d’asile qu’elle seule est en mesure de briser. En s’opposant à sa propre famille, aux anciens et aux prêtresses exciseuses, elle sera flagellée sur la place publique avant que la révolte des femmes ne triomphe du machisme et de la barbarie. Mooladé est un film qui sculpte le temps et l’espace. Un passé de légendes marqué par le poids des traditions y côtoie un présent de toutes les contradictions. Contradictions portées par une impressionnante galerie de personnages qui déambulent sans cesse d’un lieu symbolique à un autre (la termitière, la mosquée, l’arbre aux palabres, les espaces domestiques ou publics), dessinant ainsi la cartographie d’une communauté régie par des codes et des rites ancestraux que l’appel de la modernité vient ébranler. Face au fils prodigue qui arrive de la métropole (avec ses richesses et la télévision) pour prendre femme et qui se refuse à épouser une « bilakoro » (femme non excisée), face aux notables du village gardiens de l’ordre et au mari polygame qui veut répudier sa femme en rupture de ban, c’est toute une organisation sociale fondée sur un pouvoir patriarcal et religieux que la résistance des femmes fait soudainement voler en éclats. Émaillé d’humour et d’ironie dans un premier temps (notamment à travers le beau personnage du « Mercenaire », commerçant affable et dragueur invétéré, qui a jadis combattu la corruption de l’armée et devient ici l’allié objectif des femmes dans la révolte), le film bascule dans une violence sourde, bientôt dévastatrice, avant le retour de la paix sociale. Loin du film à thèse lourd et désincarné, Mooladé vit par la présence vibrante de ses personnages porteurs de vérités irréconciliables. Magnifiques de beauté et de dignité, les femmes tirent à elles toute la lumière irradiante du film. Saturant souvent le cadre de couleurs vives par le choix des costumes et des lieux, Sembène théâtralise et poétise l’espace, renforçant ainsi l’aspect visuel de sa fable généreuse à la morale libératrice. Des images fortes, dotées d’un sombre pouvoir évocateur, ancrent aussi le récit dans la subversion. L’autodafé des postes de radio dérobés aux femmes et brûlés devant la mosquée en guise de représailles par un pouvoir aux abois frappe les imaginaires, faisant écho aux sinistres démons des dérives totalitaires. Aux pourfendeurs de liberté, Ousmane Sembène oppose un message clair : celui du droit des femmes à disposer de leur corps et de leur esprit comme elles l’entendent. L’antenne de télévision qui supplante l’œuf de la création au sommet de la mosquée dans le dernier plan marque symboliquement le rejet de toutes les formes d’intégrisme et l’entrée de l’Afrique dans une modernité irréversible. Place d’abord à la connaissance et à la libre circulation des idées. Le procès des médias, lui, viendra bien assez tôt. Mooladé Sénégal-France, 2004. Ré. et scé. : Ousmane Sembène. Ph. : Dominique Gentil. Mont. : Abdellatif Raïss. Son : Denis Guilhem. Mus.: Boncana Maïga. Int. : Fatoumata Coulibaly, Maïmouna Hélène Diarra, Salimata Traoré, Aminata Dao. 120 minutes. Couleur. Dist.: Les Films Séville. Sortie prévue : 2 mars |
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![]() Se servir de la fiction pour plonger le documentaire plus profondément dans les régions de la mémoire. |
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| Le père de Gracile de Lucie Lambert La fiction voyageuse du réel par Pierre Barrette Lucie Lambert nous avait habitués dans ses deux très beaux films (Avant le jour, Paysage sous les paupières) à un style documentaire très fortement marqué par la poésie des lieux, à une manière d’approcher le monde fondée sur l’amplitude et la justesse du regard, ce regard qui est une manière de voyager parmi les hommes et les paysages, tel un invité éminemment respectueux de ses hôtes. Le générique du Père de Gracile, son dernier film, porte pour sa part la mention fiction documentaire, et c’est bien de cela qu’il s’agit dans cette œuvre risquée qui se sert de la fiction pour plonger le documentaire plus profondément dans les régions de la mémoire, et faire entrer en résonance la réalité du monde avec la subjectivité d’une artiste, attachée plus que jamais à rendre compte de son enracinement dans le territoire, à écouter les gens, à faire parler hommes et choses en un long dialogue porté par la grâce. L’histoire est celle de Gracile, petite fille de dix ans qui part à la recherche de son père, empruntant pour cela la route généralement réservée aux travailleurs des chantiers et aux Amérindiens. Son chemin sera marqué par la rencontre avec quelques-uns de ces hommes, qui lui livrent une partie de leur histoire, lui parlent de la forêt sans laquelle ils ne peuvent pas vivre, de la famille dont ils s’ennuient, de leurs rêves mais aussi de la mort, très présente tout au long du film. Ce road movie intime se décline sur le mode du mouvement et du chemin vers l’autre, de la lenteur et de la beauté, il mêle au thème fondamental de la quête de sens ceux, plus éclatés, de la pérennité des choses et du deuil. Car les hommes que rencontre Gracile à l’occasion de son périple initiatique sont tous à quelques égards des sortes de sages, des personnages comme revenus du monde et qui parlent simplement des choses les plus graves, notamment de la disparition d’un proche, avec une émotion non feinte qui confère à certaines scènes une rare qualité. On pourra reprocher à Lucie Lambert de ne pas toujours bien arrimer les registres documentaire et fictionnel, qui par moments semblent vouloir se juxtaposer plus qu’ils ne s’amalgament. L’histoire de Gracile, cette petite fille qui se fait l’émule de Jack Kerouac sur les grandes routes du Nord québécois, relève nettement de la fable aspect du film largement corroboré par la voix hors champ, qui sert de sous-texte mythologique au film en racontant l’histoire de l’outarde éclaireuse alors que les séquences proprement documentaires, notamment les conversations avec les hommes que rencontre la jeune héroïne, sont tournées avec le plus grand réalisme. C’est le risque qu’on encourt à mélanger des univers qui ont leur logique, leur texture propres et qu’un rapprochement aussi osé amène à s’affronter en même temps qu’ils s’éclairent l’un l’autre. La réalité des hommes peut paraître triviale lorsqu’elle est encadrée par tant de lyrisme formel, et bien improbable le périple de Gracile au moment où il perd les repères les plus nets que lui conférait la fable. Mais par delà cette faiblesse structurelle, la grande beauté du film se trouve dans l’habileté de la cinéaste à faire entendre le murmure du réel, à approcher les gens qu’elle interviewe de telle sorte qu’ils n’ont jamais l’air d’être en représentation, plutôt en dialogue avec eux-mêmes, parole que la présence de la petite fille semble rendre possible du fait de sa candeur et de son sérieux tout à la fois, mélange improbable qui fait dire que le choix de la jeune actrice constitue une sorte de miracle. En ce sens, on doit souligner le travail exceptionnel comme toujours de Serge Giguère à la caméra (lui-même excellent documentariste) : peu de cameramen savent mieux que lui offrir aux paysages qu’il filme un tel surcroît d’âme, composer des images qui signifient sans prendre l’allure de cartes postales, se poster à proximité des gens l’air de dire « faites comme si je n’étais pas là », et de fait, dans ce film comme dans les autres de Lambert, les gens sont mieux que « naturels », il sont eux-mêmes sans plus. C’est la qualité rare de ce cinéma, héritier de l’œuvre de Perrault dont il sait renouveler les moyens d’expression sans le trahir, et auquel Lucie Lambert ajoute ici une contribution aussi modeste que lumineuse. Le père de Gracile Québec, 2004. Ré. : Lucie Lambert, assistée par Nadine Beaudet. Scé. : Lucie Lambert. Ph. : Serge Giguère. Mont. : Renée Roberge. Int. : Érika Desbiens, Marcel Réhel, Normand Ouellet, Fernand Fontaine, Grégoire Mckenzie, Gitane Tremblay, Anne-Marie André. 80 minutes. Couleur. Prod. : Lucie Lambert pour Les films du tricycle. Dist. : K. Film Amérique. |
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| Maman Last Call de François Bouvier Il y a dans la trajectoire de François Bouvier, entre la réalisation (avec Jean Beaudry) de Jacques et Novembre en 1984 et celle de Maman Last Call qui sort ces jours-ci à Montréal, le symptôme le plus évident d’un malaise, lequel, parce qu’il ne concerne pas spécifiquement ce réalisateur mais tout un pan de la production cinématographique québécoise, prend une valeur exemplaire ; et dire que le premier des deux films, qui traitait de la mort avec une rare sobriété, en longs plans-séquences, en noir et blanc et en l’absence complète de vedettes, appartient à un autre temps ne résout strictement rien. Quelque faiblesse qu’elle ait pu avoir, cette première œuvre mettait en avant une esthétique, on y défendait une idée de la mise en scène, du cadrage, du jeu, bref on y faisait du cinéma. Entre les deux, Bouvier est passé par la télévision, il a réalisé, entre autres choses, des épisodes de Tribu.com et de la série Urgences. Même si cela ne fait pas de lui un traître à la patrie, on est bien obligé de dire que ça paraît. Maman Last Call est tout ce que Jacques et Novembre évitait d’être : bruyant, superficiel, rythmé et monté à la façon d’une comédie de situation qui collerait au plus près à une actualité de magazine féminin branché. Sous le couvert d’une manière de chronique contemporaine sur la maternité lorsqu’elle frappe les femmes qui ont jusque-là tout sacrifié à leur carrière, le scénario que Nathalie Petrowski a tiré de son propre roman est en réalité un plaidoyer autosatisfait et névrotique en faveur d’elle-même, une sorte de portrait de la grande journaliste en féministe attendrie, que les affres de la maternité repentante n’a pas guérie du tout de son hystérie légendaire. En prime, pour le public : deux de nos plus grandes vedettes de l’heure en tête d’affiche, Patrick Huard et Sophie Lorain (qui réussit, exploit notable, à être encore plus mauvaise que dans la série Fortier), ainsi que leurs modèles autofictionnels (Mme Petrowski et M. Lacombe eux-mêmes) qui apparaissent dans un « cameo » révélateur narcissique à l’image de ce film insupportable. Maman Last Call Qué., 2005. Ré. : François Bouvier. Scé. : Nathalie Petrowski, d’après son roman. Int. : Patrick Huard, Sophie Lorain, Emmanuel Bilodeau, Denis Bouchard, Anne-Marie Cadieux, Violette Chauveau, Normand D’Amour, Stéphane Demers. Prod. et dist. : Christal Films. P.B. |
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| Melinda and Melinda de Woody Allen Sur des prémisses similaires (une bande d’amis attablée au restaurant lance le récit par le truchement de l’évocation), Woody Allen réalisait il y a 22 ans l’un de ses plus jolis films : Broadway Danny Rose. Mais ce qui faisait le charme doux-amer d’alors (une drôle de mélancolie servie par une mise en scène vive et alerte) montre aujourd’hui les rouages d’une pesante mécanique. La source depuis longtemps s’est tarie et file ici sa parfaite métaphore. Il est en effet permis de voir dans le clonage de Will Ferell en Woody Allen (l’effet de gémelléité des personnages est assez sidérant) l’impasse scénaristique dans laquelle se trouve à demi plongé notre cher auteur. Loin de chercher à élargir ou à approfondir ce qui a toujours été la force motrice de ses films le dialogue , il se contente paresseusement de reprendre, tel quel mais vidé de toute spontanéité, l’arsenal de répliques qui ont assuré jadis son succès. Ce n’est plus tant de petite musique familière qu’il faudrait parler que de l’exploitation facile des ficelles d’un métier. Quand il y a des répliques, mais pas de dialogue, c’est la vérité du récit et des personnages qui prend un sacré coup. Alors forcément le résultat est poussif : narration faussement audacieuse (il était une fois, deux fois, trois fois), dont la nature même nous est donnée comme factice, photo banalement mordorée (il est loin le temps où le cinéaste aimait à s’entourer de grands chefs opérateurs comme Carlo Di Palma ou Sven Nykvist), quintette d’acteurs souvent mal dirigé (Melinda en tête) et en mal de psychologie. Tout au plus retiendrons-nous la première et heureuse apparition d’un acteur noir dans la filmographie. Pas grand-chose à se mettre sous les yeux, encore moins à écouter. Que reste-t-il ? Le souvenir de ce qui a été. Melinda and Melinda É.-U., 2005. Ré. : Woody Allen. Int. : Radha Mitchell. Chloë Sevigny, Will Ferrell. 100 min. Dist. : Fox Searchlight. É.V. Sortie prévue : 18 mars |
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