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| [ Voir 24 images n° 115 p. 48-54 ] | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| 20 h 17, rue Darling (de Bernard Émond) Enquête sur le réel par Pierre Barrette La bibliothèque entre deux feux (de Serge Cardinal) « Nous sommes des nains sur les épaules des géants » par Philippe Gajan Gangs of New York (de Martin Scorsese) Aux fondations de l'Amérique par Pierre Barrette Saved by the Belles (de Ziad Touma) À la recherche de l'innocence perdue par Philippe Gajan Le souvenir d'un avenir (de Yannick Bellon et Chris Marker) Les abîmes du regard par Gérard Grugeau Les ramoneurs cérébraux (de Patrick Bouchard) Flux (de Chris Hinton) De volumes et de lignes par Marco de Blois |
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| 20 h 17, rue Darling de Bernard Émond Enquêter sur le réel par Pierre Barrette Après un premier long métrage de fiction impressionnant de justesse et de maîtrise, Bernard Émond revient dans 20 h 17, rue Darling, avec une contrepartie masculine à La femme qui boit, et il nest pas dit que la biographie imaginaire de ce personnage défait, revenu de tout quy incarne Luc Picard (dans un de ses plus beaux rôles au cinéma) ne révélerait pas, avec celui de Paulette, une parenté plus profonde que celle qui les lie dans leur dépendance à la dive bouteille. En effet, Gérard pourrait bien être ce petit garçon quon voyait vider dans lévier les bouteilles dalcool de sa mère ou courir se cacher chez les voisins lorsque celle-ci se mettait à trop boire, cet enfant effarouché et prématurément vieilli qui déclare 40 ans plus tard, de manière tout à fait conséquente: «Quand je bois, cest comme si je revenais à la maison» Ce nest probablement pas une coïncidence non plus que le premier film de fiction dÉmond se termine sur la mort de Paulette dans lincendie de son logement, et que celui-ci souvre par une explosion qui souffle complètement lédifice où habite Gerry, sa vie nétant épargnée que grâce à un improbable coup du sort. Cest dailleurs la certitude quil aurait dû mourir là, à ce moment exact, qui pousse cet ancien journaliste aux faits divers (!) à amorcer lenquête qui constituera le matériau narratif du film, et qui ressemble à une implacable confrontation avec le réel en même temps quà une longue descente au fond de lui-même. Bernard Émond a réalisé il y a quelques années un très beau documentaire intitulé Le temps et le lieu, sur le village de Saint-Denis. Et ici aussi, lattention particulière quil porte au temps (20 h 17, lheure de lexplosion) et au lieu (la rue Darling, près du stade dans lEst de Montréal) fonde la qualité exceptionnelle du regard que promène Émond sur la réalité; on ne trouve dans son film aucun panorama sur le centre-ville à partir du belvédère du mont Royal, aucun défilement de nuages en accéléré pour faire croire au rythme trépidant qui lanime, pas lombre non plus dun coucher de soleil entre les gratte-ciel pour nous convaincre une fois encore de son statut de grande ville nord-américaine. Il y a longtemps quun cinéaste québécois navait pas présenté Montréal aussi frontalement, dans ses laideurs et ses beautés, comme un lieu concret, réel, habité, sans tenter comme la plupart des cinéastes au goût du jour de linvestir, de le maquiller, de le travestir, bref de lui faire porter un surplus de sens ready-made, ce qui est toujours une manière de cacher le vide abyssal qui existe en lieu et place dun authentique et viscéral attachement à la ville. Gerry, quon suit arpentant les rues du quartier Hochelaga-Maisonneuve, est le produit de ce lieu tout autant quil contribue à le faire exister pour nous à travers sa parole, nommant les choses, les gens, sa conscience et son regard nous guidant dans un dédale quil connaît bien puisquil sagit dune réalité à limage de sa propre existence, mais qui nest jamais codée à lavance et garde toujours son mystère et son épaisseur. Le motif de lenquête quÉmond utilise sajuste dailleurs parfaitement au matériau quil aborde; comme le procédé du retour en arrière progressif permettait dans La femme qui boit de découvrir peu à peu les racines de son alcoolisme, lenquête dans 20 h 17, rue Darling est le mécanisme par lequel le personnage arrive à affronter sa révolte et sa colère, en cristallisant autour de sa volonté de savoir un questionnement existentiel fondamental. Lexplosion qui rase sa maison dès le début du film peut être interprétée en ce sens comme la métaphore fondatrice, le choc initial doù samorce une lon-gue descente aux enfers, cette avancée aveugle parmi les signes, et dans la logique de laquelle vient culminer la rechute, telle une catharsis négative (chez les AA, on dit: atteindre le fond) qui ouvre sur la possibilité dune renaissance symbolique quexprime bien la présence de leau à la fin. Le ton de la confession qui imprègne dès le départ la narration en voix off (les premières paroles du film sont: «Mon nom est Gérard, et je suis alcoolique») place de plus son entreprise sous le double signe de la quête et du témoignage. Le moins que lon puisse dire cest quil fallait, pour donner vie à un tel personnage, un acteur capable dexprimer les mutiples registres de la rage contenue et de labattement, de la lucidité et de laveuglement, un acteur dont la force tranquille tend par instant vers une sorte de désenchantement sublime, qui est comme la résonance, à la surface de lécran, du regard âpre que porte lauteur sur son époque. Luc Picard est non seulement à la hauteur du défi, mais il sy révèle légal des plus grands. 20 h 17, rue Darling Québec 2003. Ré. et scé.: Bernard Émond. Ph.: Jean-Pierre St-Louis. Mont.: Louise Côté. Dir. art.: André-Line Beauparlant. Mus.: Robert Marcel Lepage. Int.: Luc Picard, Guylaine Tremblay, Diane Lavallée, Markita Boies, Micheline Bernard, Vincent Bilodeau, Patrick Drolet. 100 minutes. Couleur. Prod.: Bernadette Payeur pour lAcpav. Dist.: Christal Films. |
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