[ Voir 24 images n° 112-113 p. 72-74 ]
Huit femmes (de François Ozon)
L'art du bonheur

par Jacques Kermabon

La main invisible
(de Sylvain L'Espérance)
Le documentaire vagabond
par André Roy

Irréversible (de Gaspar Noé)
L'abjection
par André Roy
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Virginie Ledoyen, Danielle Darrieux, Fanny Ardant, Catherine Deneuve,
Isabelle Huppert, Emmanuelle Béart et Ludivine Sagnier.
Huit femmes (de François Ozon)
L'art du bonheur
par Jacques Kermabon

Où commence la vie, où finit le théâtre? On connaît la chanson. François Ozon aussi, qui nous embarque cette fois dans une comédie policière de boulevard, succès oublié des années soixante-dix. Une maison bourgeoise isolée par la neige, huit femmes, huit rôles pour un casting de rêve, des chansons pour rehausser l’ensemble — en France, le disque est même sorti avant le film —, le tout semble programmé comme un habile coup médiatique. Le générique en rose, chaque comédienne associée à une fleur (de Danielle Darrieux en violette jusqu’à Firmine Richard en tournesol en passant par une Catherine Deneuve orchidée), le décor enneigé qui ne cache rien de son artifice, si ce n’était une biche venue brouter à même la plante grimpante accrochée au mur de la maison, rien ne nous détournerait de cette impression. Bien sûr, cette scène naturelle se veut un chromo, le chromo par excellence. En même temps, ce petit animal dans la neige titille ici notre mémoire cinéphilique: Douglas Sirk, Tout ce que le ciel permet. «Le kitsch, a écrit Abraham Moles, a pu être considéré comme une dégénérescence menaçant toute forme d’art ou au contraire comme une forme nouvelle d’art du bonheur.»

Si le plaisir de la reconnaissance comble autrement que la recherche éperdue de l’ineffable, il n’est pas moins tangible. Ainsi, quand le film commence, nous sommes en terrain connu. Virginie Ledoyen (Suzon) pénètre dans la maison, intérieur cosy tout chic anglais, y découvre une Danielle Darrieux en mamie clouée à son fauteuil roulant. Les dialogues à la guimauve ne souffrent aucune ambiguïté. Sans craindre de perdre le fil de l’intrigue, nous pouvons donc goûter l’arrivée successive et progressive des comédiennes, Firmine Richard, Catherine Deneuve, Emmanuelle Béart, Isabelle Huppert… Dire que les vedettes arrivent chacune lestée de tous ses rôles précédents est un truisme. La plupart des films font comme si de rien n’était, certains cinéastes recourent à des acteurs inconnus, d’autres travaillent le contre-emploi, d’autres encore en jouent (Hitchcock prenant Sean Connery pour son personnage dans Marnie), dans Huit femmes, François Ozon s’en amuse au point de truffer son film de références à des cinéastes que ces actrices ont connus, à des rôles qu’elles ont interprétés, à des dialogues déjà entendus. Loin de n’être qu'un jeu, cet écho du passé se nimbe d’une nostalgie parfois retorse.

Intrigue inconsistante, mise en abyme du cinéma, affirmation de son artifice, cette mise à nu de la machine par son ordonnateur même, sommes-nous devant un film expérimental? Disons une expérimentation. Comment ne pas partager le bonheur évident du cinéaste d’enfermer ces poupées de chair dans ce huis clos et de les regarder, non sans parfois une certaine cruauté, passer de la tendresse sirupeuse aux répliques assassines, des sous-entendus perfides aux crêpages de chignons? Nous pouvons d’ailleurs être à peu près sûrs que les créatures en question ne se sont pas toujours pliées sans résister aux exigences du jeune maître des lieux. Il n’en transparaît rien, on ne sent que leur plaisir d’interpréter qui la femme fatale, qui la sœur revêche, qui la fausse ingénue…

Émaillant ce festival d’artifices, chacune interprète, nous l’avons dit, une chanson de variétés. En un apparent paradoxe, André Bazin a déjà écrit autrefois combien, dans l’adaptation d’une pièce de théâtre au cinéma, l’enjeu n’est pas d’essayer de gommer la théâtralité mais tout au contraire de rester fidèle à la spécificité de la dimension scénique, quitte même à l’accentuer. Pour que vibre la vérité du monde, il suffit d’un catalyseur esthétique, introduit «à dose infinitésimale dans la mise en scène, pour qu’elle précipite totalement en “nature”». Le grain de la voix de ces chanteuses d’occasion, leur présence particulièrement palpable dans la durée de ces prestations solitaires, le mystère de cette incarnation alors capté par le cinéma sont ici de ces catalyseurs par lesquels le film nous touche, bien au-delà (ou en deçà) du jeu.

Nous n’avons rien dit de l’intrigue , faisant mine de la considérer comme quantité négligeable. Ce silence est aussi stratégique. Ceux qui ont vu le film n’ont pas besoin qu’on la leur rappelle et les autres sont en droit d’exiger qu’on leur en ménage la part de suspens. Disons simplement qu’elle ne manque pas d’efficacité. Coups de théâtre, retournements de situations se succèdent à un rythme implacable. François Ozon ayant pimenté l’intrigue d’un peu de vitriol, les conventions bourgeoises craquent sous les révélations sordides de secrets de famille et de venimeuses histoires d’argent, d’adultères torrides, d’homosexualité cachée sous le tapis. Dans une de ses chansons, Cora Vaucaire racontait les événements plausibles d’une vie, histoires d’amour, de séparation. «Comme au théâtre, comme au théâtre», ponctuait ironiquement le refrain.


HUIT FEMMES
France 2002. Ré.: François Ozon. Scé.: Ozon et Marina de Van, d’après Robert Thomas. Ph.: Jeanne Lapoirie. Mont.: Laurence Bawedin. Int.: Catherine Deneuve, Danielle Darrieux, Fanny Ardant, Isabelle Huppert, Emmanuelle Béart, Virginie Ledoyen, Ludivine Sagnier, Firmine Richard. 100 minutes. Couleur. Dist.: Les Films Séville.