[ Voir 24 images n° 111 p. 51-57 ]
Océan (de Catherine Martin)
Partance
par Marie-Claude Loiselle

Hollywood Ending
(de Woody Allen)
Woody contre Hollywood
par Pierre Barrette

Le ring intérieur (de Dan Bigras)
Père Courage
par Philippe Gajan

Trois princesses pour Roland
(d'André-Line Beauparlant)
Le trauma du réel
par Gérard Grugeau

Pau et son frère (de Marc Recha)
L'ange gardien de la vallée
par Gérard Grugeau
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Photo : Catherine Martin
Évocation poétique où se rencontrent le rêve et la réalité, le passé et le présent.
Océan (de Catherine Martin)
Partance
par Marie-Claude Loiselle

En Amérique plus qu’en Europe où il est demeuré un des principaux moyens de transport, le train est une figure mythique, qui porte encore en elle la vision d’un territoire infini à conquérir ayant été, au XIX
e siècle, le rêve des habitants de tout l’Est de ce continent. La colonisation, l’expansion économique, l’espoir d’une vie meilleure apporté par une ouverture sur un espace inconnu, la ruée vers l’or sont tous intimement liés au développement du chemin de fer et, bien qu’il ne reste aujourd’hui presque plus rien de ce qui avait été, voici un siècle, des artères stratégiques de notre territoire, la part de rêve qui lui est rattachée n’en a pas moins perduré dans les mémoires, plus ou moins vivantes, plus ou moins inconscientes, de chacun d’entre nous.

Sans aucun commentaire, aucune explication, sans que jamais ce passé ne soit explicitement nommé, Catherine Martin, dans Océan, parvient pourtant le plus subtilement qui soit à le faire surgir, tel un fantôme, des ombres qui ondoient d’image en image et de tout l’univers sonore qui anime le film (roulis, sifflements, frottements, cliquetis). Bercés par ces images et ces sons, nous basculons bientôt dans un état quasi hypnotique près de celui du voyageur, comme dans un rêve éveillé qui effacerait tout repère, jusqu’à ce que nous ne sachions plus, la projection achevée, ce que nous avons réellement vu, entendu et ce que notre imagination, emportée par ce voyage, a inventé. Si on reconnaît bien les préoccupations des Dames du 9
e dans cette évocation poétique qui sait si bien faire se rencontrer le rêve et la réalité quotidienne (présente notamment par le travail des employés qui s’affairent dans le train et autour), la fusion entre ces deux pôles s’accomplit ici de façon beaucoup plus naturelle, comme si Océan se nourrissait du souffle magique qui enveloppait déjà Mariages — ce qui semble confirmer l’assurance et la maturité créatrice auxquelles Catherine Martin a aujourd’hui accédé.

C’est donc en empruntant le train de nuit nommé Océan qui, suivant la ligne ouverte depuis 1876, relie Montréal et Halifax, sur la côte atlantique de la Nouvelle-Écosse, que la cinéaste nous fait vivre un voyage intemporel, en cela qu’il est semblable en tout aux milliers d’autres déjà effectués par le même train, mais intemporel aussi par cette manière de nous plonger dans une sensation de temps suspendu où nous entraînent ces déplacements, comme une parenthèse en retrait de la vie et du temps réel. On comprend alors que l’espace même en vient à changer de nature pour le voyageur, son regard avalant les paysages qu’il croise autant qu’il est absorbé par eux. Le voyageur bascule alors dans un état de semi-absence devant l’image mouvante qui défile sous ses yeux, ne se trouvant nulle part véritablement, pris entre deux points, entre ce qu’il laisse derrière lui et l’anticipation vague de ce qui l’attend, ce que traduisent fort bien de longs plans fixes sur des détails (une porte, des oreillers, les draps défaits d’une couchette), sur quelques passagers solitaires, un bras replié sur un visage: l’attente.

En parallèle à ce temps suspendu des passagers, il y a tout le temps passé depuis l’époque florissante où la circulation ferroviaire apportait la prospérité dans les villages, qui est rendu palpable par le film. Un jour, le temps s’est arrêté dans ces gares aujourd’hui désaffectées, ou disparues, ne laissant pour toute mémoire qu’un terrain vague au milieu duquel on devine encore sur un panneau l’inscription «Rue de la gare». Il n’y a que les chefs des gares encore existantes pour qui le temps prend une dimension concrète, eux qui continuent, nuit après nuit, d’attendre les passagers, sans cesse moins nombreux. Pour ces veilleurs, le temps est long, leur rappelant qu’un jour viendra où le train cessera aussi de s’arrêter dans leur village.

Il y a donc dans Océan, comme un face-à-face complémentaire entre le mouvement perpétuel du train et l’immuabilité de cette sorte de no man’s land ininterrompu qui longe les voies de chemin de
fer — saisi par de longs plans presque photographiques de rails qui se perdent au loin —, auquel répond l’immobilité de ceux qui regardent passer les trains, comme cet homme, chef de gare, fils et petit-fils de chefs de gare, qui n’a jamais pris un train de sa vie. Il dort dans la chambre où il est né et rêve de ces espaces dont il ignore tout, dont il peut tout imaginer lorsqu’il regarde disparaître les trains à l’horizon. Entre l’état de rêverie du passager momentanément déraciné et celui du chef de gare à l’esprit vagabond, quelle différence y a-t-il? N’est-ce pas là la même solitude fondamentale, le même voyage au cœur secret de nous-mêmes?


OCÉAN
Québec 2002. Ré. et scé.: Catherine Martin. Ph.: Carlos Ferrand. Mont.: Natalie Lamoureux. Son: Philippe Scultety et Martyne Morin. Mont. son.: Hugo Brochu. Mus.: Robert Marcel Lepage. Prod.: Claude Cartier pour Les productions Virages. 50 minutes. Couleur.
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Val Waxman (Woody Allen), Ellie (Téa Leonie) et Lori (Debra Messing).
Il ressort de cette fable une amertume quant à l'état général de la culture américaine.
Hollywood Ending (de Woody Allen)
Woody contre Hollywood
par Pierre Barrette

Tout le monde le dit, Woody Allen tourne beaucoup, il tourne peut-être trop, au point que même ses admirateurs les plus fidèles ont de la difficulté à le suivre depuis quelques années. On a le sentiment par exemple que des films comme Celebrity ou Small Time Crooks, ne semblant ressortir d’aucune véritable nécessité intérieure, auraient bien pu rester à l’état de projet sans que l’œuvre du célèbre New-Yorkais en souffre beaucoup. Pourtant, le rythme effréné d’un film par année au moins qu’il maintient depuis maintenant plus de dix ans ne l’empêche pas, tous les trois ou quatre ans, de proposer une œuvre qui s’élève nettement au-dessus des autres, faisant regretter aux cyniques que nous sommes parfois les doutes qui nous ont assaillis l’espace de quelques films. Hollywood Ending, son dernier opus, est un de ces films ambitieux et complexes qui nous réconcilient avec l’auteur de Manhattan (et encore une fois personne, aussi bien que Woody Allen, ne sait baigner New York de cette incroyable lumière, y prélever des points de vue qui à chaque fois semblent en renouveler l’essence), et même s’il ne constitue pas à proprement parler un sommet dans son œuvre, il reste largement supérieur à la grande majorité des films qui s’étalent sur nos écrans
bon an, mal an.

Allen est à son meilleur lorsque son cinéma se fait réflexif à l’extrême, comme dans Zelig ou Deconstructing Harry, quand son côté créateur névrosé double à l’écran les motifs mêmes de sa vie personnelle; comme son titre sans équivoque le dit bien, Hollywood Ending concerne au premier chef le cinéma, et un peu à la manière de The Player de Robert Altman, son propos devient vite grinçant, l’auteur en profitant pour écorcher au passage non seulement les producteurs bronzés et les actrices un peu stupides, mais tout le système de production des films hollywoodiens, selon lequel l’âge et le profil socioéconomique du public cible doivent être établis pour chaque film en vue de maximiser son «efficacité». Car au cœur de cette fable qui voit un réalisateur un peu dépassé devenir aveugle au milieu du tournage de son film, on ressent bien, plus importants que le pur désir de déclencher le rire, un cynisme et une amertume considérables quant à l’état général de la culture américaine. Jamais Woody n’a eu la mine plus triste qu’ici, et les flèches dévastatrices qu’il lance sans ménagement donnent sa véritable personnalité comique au film, plus que les situations ou les bons mots comme dans ses premières œuvres.

Dans la mesure où Allen y adopte aussi une attitude très dure envers lui-même, Hollywood Ending évite le plus souvent la complaisance et ouvre sur une autocritique sévère. Val Waxman, son alter ego, est présenté comme un cinéaste dont les meilleures années sont derrière lui, une sorte de maniaque complètement obsédé par le souci du détail qui, entre deux visites chez le psychanalyste, impose ses quatre volontés (dont l’embauche d’un opérateur chinois qui ne parle pas l’anglais…) et fait un étalage impudique de ses angoisses. On comprend assez facilement en ce sens comment a pu venir à Woody Allen cette idée de cinéaste frappé de cécité: à un premier degré, cela renvoie bien entendu à la peur ultime de tout cinéaste, le genre de situation en apparence comique qui révèle en réalité une peur profonde de ne plus pouvoir tourner. Le blocage auquel faisait face l’écrivain Harry Block (un nom prédestiné) dans Deconstructing Harry révélait le même type d’angoisse propre au créateur. Mais à un second degré, ne faut-il pas y lire une métaphore de l’aveuglement de l’artiste, qui refuse de voir ce qui ne va pas et s’obstine malgré tout à tourner, contre toute logique? Il y a en effet quelque chose de l’aveu dans ce film, qui ne propose un happy end (une fin toute hollywoodienne) à l’histoire qu’au prix d’une catastrophe assumée par le film dans le film.

Oui, Woody Allen tourne trop. Il fait des films qui auraient probablement dû rester sur le papier (ses fameux «fall projects» annuels), et ne jamais se rendre à l’étape de la réalisation. Mais ce qui explique qu’on le comprenne et qu’on l’accepte, c’est que même cette boulimie créatrice, cette névrose du créateur qui tourne à l’obsession, cette part de folie qui lui fait dévorer chaque année le matériau même de son existence pour le restituer à l’écran, même cela il le partage avec nous, même cela il réussit à l’élever au rang d’événement artistique.


HOLLYWOOD ENDING
É.-U. 2002. Ré.: et scé.: Woody Allen. Ph.: Wedigo von Schultzendorff. Mont.: Alisa Lepselter. Int.: Woody Allen, George Hamilton, Téa Leonie, Mark Rydell, Debra Messing, Tiffani Thiessen, Treat Williams. 114 minutes. Couleur. Dist.: Dreamworks.