[ Voir 24 images n° 109 p. 49-58 ]
Intimacy (de Patrice Chéreau)
Rien à regarder par André Roy

Crème glacée, chocolat et autres consolations (de Julie Hivon)
Dure, dure, la vie
par Pierre Barrette

À ma sœur! (de Catherine Breillat)
Premier amour par Gérard Grugeau

Sous le sable (de François Ozon)
La vieillesse et la mort par André Roy

Atanarjua
t — L'homme rapide (de Zacharias Kunut)
La naissance d'un nouveau genre, le « northern » par Gilles Marsolais

Et là-bas, quelle heure est-il? (de Tsaï Ming-liang)
La roue du temps par André Roy

La route (de Darejan Omirbaev) — vue au FFM
Portrait du cinéaste en rêveur
par André Roy

Planet of the Apes
(de Tim Burton)
Un cauchemar créationniste par Marcel Jean

Aria
(de Pjotr Sapegin)
Le suicide de Madame Butterfly par Marco de Blois
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Jay (Mark Rylance) et Claire (Kerry Fox).
«Ce que tu regardes ne te regarde pas.»
ntimacy (de Patrice Chéreau)
Rien à regarder par André Roy

Dès les premières images d’Intimacy, on sent la touche de Patrice Chéreau, cette caméra fébrile, haletante, comme désemparée par ce qu’elle enregistre. Le spectateur dira qu’il y a de quoi, puisque l’une des toutes premières scènes du film n’est pas une scène d’amour, mais de baise, la crudité des images le confirmant. On a parlé, d’ailleurs, à propos de ces scènes sexuelles, de pornographie, à cause de leur caractère explicite. Or rien n’est moins pornographique que ces scènes-là, tant elles sont, avec leurs teintes bleutées, sombres et froides, opaques. Par l’embrouillement des chairs, en raison à la fois de la fragmentation des plans et de leur rapidité, ces images ne fétichisent aucune partie du corps, encore moins les organes sexuels, comme dans le cinéma porno. Tout voyeur sera donc frustré, d’autant que le système de Patrice Chéreau fonctionne ici, comme dans les précédents films, sur la confusion, qu’elle soit narrative, picturale ou sonore, dont le but est de clôturer le film, d’en faire un objet dense et insécable qui écartera de prime abord l’adhésion du spectateur – comme si le film avait été fait contre lui. D’autant que le cinéaste évite d’exprimer quelque empathie que ce soit pour ses personnages.

Mais du chaos organisé surgira l’émotion, venue de très loin, peut-être d’un désespoir, peut-être d’une fatigue de vivre, peut-être d’une course contre la mort. Énergie, oui, c’est le mot qui qualifie le travail de Chéreau. C’est une énergie violente, excessive, intempestive, qui répond à l’énergie de personnages qui bougent tout le temps, veulent bouger, trouvent des prétextes pour bouger, comme pour ne pas mourir sur place, comme pour échapper à la tristesse, à la solitude, à l’abandon, à l’échec. Malgré leur forte présence physique (et Chéreau sait comment filmer les corps), ils apparaissent comme des morts-vivants qu’un choc (avec un autre corps, par une rencontre) peut ressusciter, remettre en marche pour un certain temps encore. «La première fois que je suis morte», dit Betty (Marianne Faithfull) à son amie Claire (Kerry Fox), la femme qui tous les mercredis après-midi couche avec Jay (Mark Rylance). Morts-vivants pour une époque plombée, noire, sans avenir, que rend bien l’atmosphère destroy (musique, alcool et sexe) et qui ajoute au côté funèbre, fin du monde du film. Morts-vivants qui, pour ne pas mourir une seconde fois, doivent faire le deuil d’une partie de leur vie. Jay, tenancier de bar, divorcé, doit tourner le dos à son passé de musicien; Claire, professeur de théâtre amateur, à son talent de comédienne; Ian (Philippe Calvario), le barman français, à un amour.

C’est ce deuil si difficile à assumer que repoussent à plus tard les personnages. D’où leur bougeotte pour s’y soustraire. Jay et Claire entreprennent leurs filatures réciproques, à pied, en bus et en train, par les rues de Londres, le Londres des banlieues désolées et sales; ils se poursuivent et s’espionnent moins pour en savoir plus sur l’autre que pour comprendre pourquoi un amour semble être né de leurs courtes étreintes du mercredi après-midi. Un amour dont il faut vérifier l’avènement. Ainsi, toute la discussion entre Jay et Andy (Timothy Spall), le mari de Claire, autour d’une table de billard d’un pub miteux où, au sous-sol, Claire joue une pièce de Tennessee Williams, est significative de ce point de vue. Vrai suspense, elle n’a lieu que pour faire advenir une vérité: qu’Andy sait ou devrait savoir que Jay couche avec Claire. Une vérité qui ne viendra pas, comme ne viendra aucune justification psychologique ou sociale des actes des personnages, mus uniquement par l’instinct, un instinct de survie naturellement.

Le spectateur se trouve ainsi devant des protagonistes dont les actes et leurs motifs lui échappent parce que tout le système de Chéreau est construit pour bloquer le regard du spectateur. Le titre du film est là-dessus fortement explicite, tant sur le plan métaphorique que métonymique. Il s’agit bien d’une intimité montrée: la vie quotidienne dans toutes ses ramifications, avec le travail, les amis, les passe-temps, la baise, etc. Intimité: choses confidentielles et privées, donc à ne pas rendre publiques – ce qui se produit pourtant par le cinéma. A lieu alors à l’écran un jeu de cache-cache avec le spectateur, entre ce qui lui est montré et ce qu’il peut regarder, qui empêchera identification et voyeurisme. «Ce que tu regardes ne te regarde pas», semble constamment lui souffler Patrice Chéreau au meilleur de sa forme et pour qui le cinéma demeure le lieu par excellence de la pulsion scopique.


INTIMACY
France 2000. Ré.: Patrice Chéreau. Scé.: Chéreau et Anne-Louise Trividic. Ph.: Éric Gautier. Mus.: Éric Neveux. Mont.: François Gédigier. Int.: Mark Rylance, Kerry Fox, Timothy Spall, Philippe Calvario, Marianne Faithfull, Alastair Gailbraith. 119 minutes. Couleur. Dist.: TVA International.
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Ambre (Geneviève Bilodeau) et Samuel (Danny Gilmore).
Chronique de la vie quotidienne.
Crème glacée, chocolat et autres consolations (de Julie Hivon)
Dure, dure, la vie par Pierre Barrette

Depuis quelques années, on entend beaucoup parler dans le cinéma québécois d’une vague de jeunes cinéastes (les Denis Villeneuve, Manon Briand, Philippe Falardeau et quelques autres) dont les œuvres, censées être ancrées au cœur des préoccupations de leur génération, trancheraient avec la production des cinéastes plus âgés. Bien entendu, ce n’est pas la première fois qu’on nous annonce avec les pompes de circonstance l’émergence d’une «nouvelle sensibilité»; sans compter que nous sommes nombreux à mettre un bémol à l’enthousiasme avec lequel on a accueilli certains de ces films, devenus en quelque sorte des symboles avant même que le temps offre une perspective suffisante sur leur valeur réelle. Mais il semble bien que le filon a de la profondeur, puisque chaque saison amène sa révélation, qui a ces jours-ci le nom de Julie Hivon, une réalisatrice de trente ans, connue pour avoir réalisé deux courts métrages (Dans le parc avec toi et Baiser d’enfant) puis écrit un roman remarqué, Ce qu’il en reste. Son premier long métrage, Crème glacée, chocolat et autres consolations, s’il partage avec beaucoup d’autres films récents de jeunes auteurs cet ancrage générationnel qui apparaît comme une manière de point de passage obligé, s’en distingue en même temps à plus d’un égard, à commencer par le ton candide et presque bon enfant qui le caractérise, puis par cette désinvolture remarquable qui arrive à faire oublier certaines imperfections de forme un peu gênantes au premier abord.

La grande qualité du film n’est pas l’originalité de son scénario: le thème du passage à l’âge adulte, avec son cortège de personnages qui ont survécu à l’univers dysfonctionnel de leurs parents et la valse-hésitation entre relations amoureuses et travail qui l’accompagne nécessairement, sert ici de motif de fond sans qu’on le fouille d’une manière très neuve ou vraiment profonde. Pourtant, l’histoire de ces six amis dont les vies s’entrecroisent parfois depuis l’enfance ne lasse jamais; Julie Hivon a préféré le mode de la chronique à celui du drame ou de la pure comédie, et c’est par petites touches sensibles qu’elle fait avancer un récit volontairement décousu, qu’elle dévoile plutôt qu’elle ne présente ses personnages, enfin qu’elle révèle son dessein d’auteur, qui est de tisser son film à même le matériau précaire et fuyant de la vie. Comme son titre l’indique bien, ce sont les petites choses, les bonheurs futiles, les drames de pacotille qui occupent l’écran, sans pour autant qu’on ne perde de vue que tout l’enjeu du scénario est de garder un équilibre entre l’apparente légèreté du propos et la gravité de certains des thèmes qui se glissent en filigrane dans les interstices du film. Ainsi, plutôt que de construire son récit autour d’une série de retours en arrière qui viendraient expliquer l’enfance difficile ou perturbée des protagonistes (il y en a bien quelques-uns, mais ils sont très discrets et constituent plutôt des clins d’œil amusés), la réalisatrice a inventé le personnage de Jérémie, un petit voisin aux prises avec un père violent et une mère dépassée par les événements, créant de la sorte un télescopage temporel subtil qui permet au spectateur de saisir les ressorts de la situation bien mieux que ne le ferait un laborieux recours aux flash-back.

Mais tout cela serait vain si les acteurs ne portaient pas par leur jeu même une large part de cette dérision mêlée de gravité qui semble la marque du film. Aucun des acteurs (mis à part peut-être ces «jeunes vieux» que sont France Castel, Dorothée Berryman et Serge Thériault dans les rôles de parents) ne possède une longue expérience au cinéma, et peut-être en partie pour cette raison, ils apportent aussi bien individuellement qu’en tant que groupe une spontanéité étonnante, une saveur tout à fait vivifiante qui contraste avec la prestation typique des acteurs dans le cinéma québécois des dernières années. Le jeu des deux actrices principales (Isabelle Brouillette et Jacynthe René) entre autres, ne peut certes pas être qualifié de classique, même qu’à la limite certains pourraient mettre au compte de leur peu d’expérience l’espièglerie qui caractérise leur présence à l’écran. Mais cet esprit est justement celui du film, jusque dans ses excès, par exemple lorsque le montage se met à bégayer sans raison, une coquetterie qui ressemble à du maniérisme et qui n’ajoute rien au film mais devant laquelle on veut rester indulgent, ne serait-ce que pour saluer une manière de faire des films aussi peu frileuse.


Crème glacée, chocolat et autres consolations
Québec 2001. Ré., scé. et prod.: Julie Hivon. Ph.: Claudine Sauvé. Mont.: Nathalie Lamoureux. Mus.: Martin Allard. Int.: Isabelle Brouillette, Danny Gilmore, Jacynthe René, Clermont Jolicœur, Geneviève Bilodeau, France Castel, Serge Thériault, Dorothée Berryman. 97 minutes. Couleur. Dist.: Cinéma Libre.