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| [ Voir 24 images n° 107-108 p. 87-95 ] |
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Mariages (de Catherine Martin)
Le chant de la terre par Marie-Claude Loiselle
Lost and Delirious (de Léa Pool)
Shakespeare et le romantisme par Philippe Gajan
Une jeune fille à la fenêtre (de Francis Leclerc)
Cet impossible ailleurs par Marie-Claude Loiselle
La ville est tranquille (de Robert Guédiguian)
La face obscure de l'humanité par André Roy
Tableau d'un voyage imaginaire
(de Chedly Belkhodja et Jean Chabot)
Méditation sur le voyage par André Roy
Audition (de Miike Takashi)
La face cachée de la réalité par André Roy
Court métrage
The Heart of the World (de Guy Maddin)
Metropolis 2000 par Philippe Gajan
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Yvonne (Marie-Ève Bertrand), Noémie (Markita Boies) et Maria (Hélène Loiselle):
la communauté secrète des femmes. |
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Mariages (de Catherine Martin)
Le chant de la terre par Marie-Claude Loiselle
Un tel film dans notre paysage cinématographique actuel apparaît comme quelque chose de totalement discordant et inexplicable. Comment, diable, une création aussi sobre et à ce point hors des modes a-t-elle pu simmiscer dans le système de production et en ressortir indemne? Cela tient du miracle, à limage de lhistoire que Catherine Martin met ici en scène, et prouve une fois de plus quun scénario ne renseignera jamais ses lecteurs du moins pas autant que certains le croient sur le résultat final; car ce nest assurément pas là le «film dépoque» attendu. Nul ne pouvait vraiment deviner luvre admirable qui en est découlée, simplement parce que Mariages est avant tout un film de mise en scène comme on en voit peu ici.
Au départ, une histoire telle quon en raconte dans toutes les familles. De celles qui restent longtemps cachées, secrètes, mais qui persistent néanmoins de façon tenace dans les mémoires des descendants: lhistoire dune femme qui a payé le prix de sêtre abandonnée aux «risques de lamour». De cette anecdote, Catherine Martin a su tirer une matière onirique singulière, traitée sur le mode de la fable mâtinée dune légende quon devine tirée de tous ces récits fantastiques qui ont longtemps peuplé notre imaginaire. Le fantastique ici nest cependant jamais filmé de façon éthérée. Il est parfaitement intégré au caractère profondément humain, terrien, de ce qui est montré, comme il pouvait lêtre jadis à la vie quotidienne des gens pour qui le monde environnant était chargé dénigmes et la nature, encore empreinte de mystère et dune impénétrable majesté. Bien que lhistoire se déroule aux abords du XXe siècle, elle repose en bonne partie sur des structures symboliques millénaires qui avaient perduré jusqualors.
La nature ici na dailleurs rien dun décor. Des hautes herbes des champs aux feuillages des arbres se découpant sur le ciel, de la rivière qui coule au souffle du vent, elle vit comme sous un nimbe sacré invisible où toutes les formes du monde sinterpénètrent. Tout ce que lon voit, tout ce que lon entend, tout ce que lon sent fait partie dun grand tout dans lequel le personnage dYvonne se trouve totalement immergé. Ainsi le «surnaturel» peut se dissoudre dans le «naturel» puisquils sont mêmes. Ainsi la nature peut se substituer à la mère morte (et à lamant absent) et devenir un refuge pour Yvonne.
Le symbole de la Terre-mère est une des images primordiales les plus fortes et les plus répandues dans lhistoire des civilisations. Catherine Martin lexploite remarquablement en usant de tous les moyens à sa disposition, mais toujours subtilement, pour unir cette terre maternelle à la chair du personnage: lumière naturelle, sons, bruissements, murmures sibyllins, tout un univers vibrant de façon presque imperceptible que les accords de violons et dun violoncelle viendront effleurer sans rien bousculer de cette belle unité. Cest que lâme de la mère dYvonne est là, tout autour, comme le soutient Maria, la femme sage et un peu sorcière (très beau personnage pour Hélène Loiselle) qui est comme une deuxième mère pour la jeune femme. Elle est là aussi dans ces grands vents qui soudainement sélèvent et semblent venir perturber lordre fragile des choses. Cette fusion du naturel et du surnaturel, dYvonne avec la terre et la nature comme symboles maternels, est figurée de manière étonnamment limpide par ce plan, au cur de la forêt, dYvonne étreignant le corps de la mère morte (quelle na jamais connue).
Yvonne et Maria entretiennent dailleurs une étroite et mystérieuse solidarité avec la terre (natale) pour laquelle on sent un respect presque mystique échappant totalement aux enseignements de lÉglise de lépoque. On perçoit dans cette sorte de communauté secrète des femmes (dont fait aussi partie Noémie), dotées de pouvoirs occultes, la persistance dune culture archaïque qui procurait à celles-ci une certaine liberté et probablement davantage encore dans les sociétés rurales dominées comme ici par les femmes. Mariages saffranchit du coup des lieux communs sans cesse exploités à lécran (petit et grand) sur notre passé quant à lautorité absolue des dogmes du catholicisme officiel sur la vie la plus intime des gens.
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La discrète beauté d'un film admirablement ancré dans le monde. |
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Les baignades répétées dYvonne dans la rivière sont alors non seulement un témoignage de cette appropriation dune possible (quoique difficile) marge de liberté, mais évoquent une fois encore un des rites sacrés les plus répandus depuis des millénaires, celui de limmersion, qui renvoie autant à une innocence primitive (Yvonne se baigne nue) quà une renaissance, une régénération (même dans la religion catholique, leau est ce qui purifie). Il y a clairement quelque chose de rituel pour Yvonne dans ce geste, comme si le fait de se plonger dans leau lui procurait lultime refuge où trouver lunion totale (et sensuelle) jamais partagée avec sa mère, qui avait mis fin à ses jours dans les eaux de cette même rivière.
Ainsi enveloppé par les tumultes feutrés de la nature, indissociables de ceux de lâme dYvonne, le film semble finalement moins sattacher au drame intime qui tourmente le cur de la jeune femme cet amour impossible entre Yvonne et Charles qui, en principe, est lélément moteur du récit quà saisir la solidarité qui lie le personnage, autant que la réalisatrice elle-même, à tout ce qui lentoure. Que Catherine Martin pose son regard sur un visage, le jeu de la lumière dans les arbres, le souffle du vent sur un champ ou le corps nu dYvonne, elle semble attentive aux moindres détails, ceux que la plupart des gens ne remarqueront jamais, mais qui font pourtant vivre une image à lécran. Elle capte dans toute sa justesse la simplicité dune attitude ou du geste le plus quotidien: blanchir les draps, repasser le linge, pétrir le pain, vider un poisson, tisser, se laver. Elle les filme, non pas comme des témoignages dun temps révolu, mais uniquement pour la beauté de ces gestes qui rythmaient de façon immuable la vie de tous les jours. Ceux-ci se retrouvent alors intégrés eux aussi à ce grand tout qui est simplement celui de la vie. Rien de superflu, rien qui ne soit là sans raison. La mise en scène nette et précise capte ces instants par des plans-séquences qui permettent à luvre de faire bloc en convoquant tous les éléments à faire partie dun espace continu où rien ne paraît jamais isolé ou rapporté. Les rares gros plans ou inserts sur un geste, un objet, un visage, nen acquièrent alors que plus dimpact. «Ne cours pas après la poésie, écrivait Bresson. Elle pénètre toute seule par les jointures (ellipses)»(1). Rien ne semble pouvoir perturber lunité formelle et poétique de ce film qui procède par soustraction plutôt que par addition, accumulation, comme trop de films aujourdhui. Rien
si ce nest que les dialogues, quoique économes, faillent quelques fois par excès de réalisme.
Depuis Nuits dAfrique (1990) jusquaux Dames du 9e (1998), on connaissait Catherine Martin comme une des cinéastes les plus douées de la «relève» éternelle, mais ses courts métrages ne laissaient néanmoins pas présager un premier long métrage dune telle force tranquille. Mariages est, sans conteste, la plus belle et solide fiction que notre cinématographie a vue naître ces dernières années. Reste à savoir combien de regards suffisamment attentifs, ouverts, capables den pénétrer toute la discrète beauté, ce film pourra trouver en ces temps si difficiles pour le cinéma.
- Notes sur le cinématographe, Éditions Gallimard, 1975, p. 35.
MARIAGES
Québec 2001. Ré. et scé.: Catherine Martin. Ph.: Jean-Claude Labrecque. Mont.: Lorraine Dufour. Mont. son.: Hugo Brochu. Mus.: Robert M. Lepage. Int.: Marie-Ève Bertrand, Guylaine Tremblay, Hélène Loiselle, Markita Boies, Mirianne Brûlé, David Boutin, Raymond Cloutier, Gabriel Gascon. 95 minutes. Couleur. Prod.: Lorraine Dufour pour la Coop Vidéo de Montréal et les Productions 23. Dist.: Film Tonic.
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Ce film si riche quil en est presque éprouvant constitue un morceau danthologie. |
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The Heart of the World (de Guy Maddin)
Metropolis 2000 par Philippe Gajan
Pour son vingt-cinquième anniversaire, le festival de Toronto avait décidé lan dernier de se payer quelques-uns des meilleurs cinéastes canadiens du moment en leur demandant un film pour loccasion. Coup de maître: la plupart se sont livrés à lexercice avec un plaisir consommé et depuis, la série, ou tout du moins une partie de la série, fait les beaux jours de tous les festivals de par le monde. Belle brochette en vérité: Michael Snow, David Cronenberg, Atom Egoyan, Jean Pierre Lefebvre, etc. Et
Guy Maddin. Guy Maddin, illustre représentant du Winnipeg Film Group, est lun des rares cinéastes aussi connu pour ses courts que pour ses longs métrages. Et pour cause, The Heart of the World est une pure merveille cinématographique, un régal pour les yeux, les oreilles et lentendement, un gigantesque cours de cinéma en moins de six minutes et surtout une grande fête.
Car, certes, le sujet imposé était en quelque sorte lamour du cinéma et donc il sagissait bien dune célébration. Mais de là à penser que le génial cinéaste revisiterait Metropolis, Eisenstein et tout le cinéma muet en moins de temps quil nen faut pour cligner de lil, personne naurait pu le prévoir. Et pourtant, The Heart of the World est un film monstrueux, un montage vertigineux, un maelström dimages et de sons qui célèbre lavant-garde russe et entraîne son spectateur dans une tempête démotions.
Fait encore plus rare, ce court film qui a tout de lessai expérimental (il a dailleurs été désigné meilleur film expérimental lannée dernière par les critiques américains) est aussi un grand spectacle qui joue à merveille de son décalage dans le temps avec lobjet de son hommage et qui raconte avec une facilité déconcertante une histoire complexe. Car le triangle amoureux mis en scène par Maddin se permet de sauver le monde dont le cur est malade (quelle métaphore!) tout en rejouant la passion du Christ et en réglant son compte au vilain capitaliste dans la grande tradition du cinéma muet.
Un film si riche quil en est presque éprouvant, habité par un rythme frénétique et un admirable sens du mouvement: il nen fallait pas moins pour le considérer comme un morceau danthologie. À une époque où on narrête plus de célébrer la mort du cinéma (cela dit qui nest pas nouveau), Maddin arrive à point nommé pour réconcilier un public nourri par un cinéma de plus en plus spectaculaire et le cinéma muet désormais réputé inaccessible aux plus jeunes générations. En ce sens The Heart of the World est un saisissant raccourci. Tout en rendant hommage à lhistoire du cinéma, il le réinvente à chaque plan. À lheure du tout numérique, du règne sans partage des effets spéciaux, Guy Maddin et son inséparable Bolex montrent quil est encore possible de rêver et dinventer intelligemment, avec les moyens dun cinéma somme toute pas si vieux que ça. Même sil nest pas question ici de faire le procès de lescalade vertigineuse des moyens financiers et technologiques, il est néanmoins rassurant (et un peu jouissif, il faut bien lavouer) de constater que certains se tiennent loin de ces emportements et quils restent avant tout de grands cinéastes, ceux qui demain encore inventeront la meilleure façon de se servir de cette foison de techniques sans pour autant en devenir les esclaves. Car The Heart of the World, cest aussi léternelle histoire de la victoire de lhomme sur la machine.
The Heart of the World
Canada 2000. Ré., scé. et ph.: Guy Maddin. Mont.: Deco Dawson, Guy Maddin. Int.: Leslie Bais, Caelum Vatnsdal, Shaun Balbar, Greg Klymkiw. 6 minutes. Noir et blanc.
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