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| [ Voir 24 images n° 106 p. 51-56 ] | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| La femme qui boit (de Bernard Émond) Les racines du mal par Pierre Barette Le cercle (de Jafer Panahi) Destins croisés par Gilles Marsolais Merci pour le chocolat (de Claude Chabrol) Le secret derrière le chocolat par André Roy LauzonLauzone (de Louis Bélanger et Isabelle Hébert) Le créateur et son double par Pierre Barette Suzhou (de Lou Ye) Les flots du vertige par André Roy |
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![]() Paulette (Élise Guilbault). Courir après l'amour en tournant dans sa cage. (photo : Bertrand Carrière) |
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| La femme qui boit (de Bernard Émond) Les racines du mal par Pierre Barette Bernard Émond, qui figure parmi les meilleurs cinéastes de documentaires dici, signe avec La femme qui boit une première uvre de fiction qui na rien à envier à la plupart des réalisations de cinéastes chevronnés, appliquant à son scénario et à sa mise en forme la qualité de regard, l'attachement tendre aux êtres qui ont fait la force et la beauté de ses films précédents (parmi lesquels Ceux qui ont le pas léger meurent sans laisser de traces, Lépreuve du feu et Le temps et le lieu). Comme le titre le dit bien, lhistoire du personnage de Paulette, qui constitue la trame du film, est le récit dun alcoolisme, que le scénario présente à rebours, à la manière dune longue remontée dans le temps, chacun des épisodes de la vie de cette femme présentant une face de son drame, dont on vient à comprendre quils expliquent ultimement le visage particulier de sa souffrance. Le cinéaste, qui est aussi anthropologue, aborde son sujet un peu à la manière dune fouille archéologique, découvrant strate après strate de nouveaux éléments significatifs qui jettent les uns sur les autres un éclairage qui permet de pénétrer un peu plus intimement la mémoire de Paulette. Ainsi son divorce, la naissance de son fils, son mariage, la rencontre avec celui qui deviendra son mari, puis avant cela les circonstances difficiles dune longue relation illégitime avec un notable marié sont-ils présentés comme des événements renvoyant les uns aux autres, faits saillants dune vie par ailleurs tout ce quil y a de plus banal, sinon quelle fut marquée comme beaucoup dautres par lalcool. |
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![]() Une belle leçon sur l'ivresse de la création. |
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| Suzhou (de Lou Ye) Les flots du vertige par André Roy On ne criera pas au chef-duvre, mais on sera grandement emballé par le deuxième film de Lou Ye (son premier long métrage, Weekend Lover, na jamais été présenté à Montréal), emporté par son flot dimages récurrentes et son histoire à multiples tiroirs. Emporté jusquau vertige tant Suzhou ne cesse de multiplier correspondances et répétitions jusquà dissoudre son propre récit dans les leurres dune narration redoublée. Emporté? Noyé dans une fiction qui emprunte ses figures diégétiques à lélément aquatique (le fleuve, la pluie, lalcool). Noyé, submergé par ses références cinématographiques, qui vont de LAtalante de Jean Vigo à Vertigo dAlfred Hitchcock, en passant par Mauvais sang de Leos Carax et Chungking Express de Wong Kar-wai, et qui provoquent un bel effet euphorique et ludique chez tout spectateur attentif aux écritures modernes dans lhistoire du cinéma. Ce film qui vient de Shanghai nest pas sans rappeler par son filmage en eaux troubles les uvres de Fruit Chan, comme Little Cheung (voir notre critique dans le numéro 105 de 24 images), tournées elles aussi dans cette ville industrielle chinoise et dont les images ressortissent la plupart du temps au documentaire. Il en possède les mêmes caractéristiques: le flottement, le débraillé, lindécision, limprévisibilité. De même que le court-circuit, la diffraction, le décalé, qui déterminent une matière mouvante et floue; entre le ralenti et laccéléré, ils entrelacent et dénouent les fils dun récit qui a tous les atours de la figuration postmoderne, mais cette fois dune postmodernité parfaitement subsumée, cest-à-dire jamais fétichisée, et qui nannihile surtout pas un désir de cinéma qui, injecté à fortes doses, engendre le dérèglement et lagitation du film. Mystérieux et poétique, Suzhou est lhistoire dune obsession qui semballe. Celle dun visage dont on se demandera tout au long du film sil a été vu ou rêvé. Cest en quoi, en premier lieu, cette fiction est si proche de Vertigo: une même jeune fille sera tour à tour Meimei et Moudan, la première disparaissant pour réapparaître en la seconde, et, pour sen convaincre et convaincre le spectateur par la même occasion , le narrateur voudra que Moudan adopte tous les oripeaux de Meimei. Suzhou est Vertigo revu et corrigé par le cinéma expérimental (ce film en adopte toutes les formes, les procédés et les formats): cest Madeleine et Judy entraînées dans une histoire damour fou désordonnée et désenchantée. Une double histoire à peu près impossible à résumer. Un vidéaste est-ce Lou Ye lui-même? est à la recherche de la belle Meimei, sirène dans un tripot de Shanghai, quil devait filmer pour le propriétaire du bar et qui a disparu sans crier gare. À ce récit sajoute, comme une mise en abyme, un autre, celui dun coursier, Mardar, amoureux de Moudan, qui, elle, se jettera dans la rivière Suzhou pour disparaître et quil croit retrouver quand il croise son sosie en la personne de Meimei. De circonvolutions en jeux de miroir, Mardar, dont on ne sait pas sil a existé, sil a été tout simplement inventé par le vidéaste ou sil est le vidéaste lui-même sous une autre identité, est un médiateur: il permet de voyager entre la réalité et limaginaire, entre le récit et ses diverses références. Il donne ainsi une belle leçon sur livresse de la création: toute image peut recomposer le réel, il sagit daller la chercher, le plus rapidement possible car le réel nest plus lui-même fiable et consistant, et, à cause de cela, il faut saider de ce qui a été inventé par les autres pour le circonvenir et lui faire rendre gorge. Le récit du vidéaste et celui de Mardar font plus que se répondre: ils se croisent, simbriquent lun dans lautre, sincrustant mutuellement jusquà se confondre. Confondre dans le sens premier du mot: créer une confusion qui ne permet plus de clarifier une situation. On voit tout en double dans ce film, comme si on était sous leffet dune forte fièvre ou de lalcool (qui coule ici à flots). Délire ou ivresse, avec le même sentiment de réalité qui fuit, de divagations imaginaires, de vertiges narratifs, que ne cessera dalimenter un même motif formel: leau; de laquarium du bar à la pluie (dans les moments forts et décisifs du récit) en passant, surtout, par le fleuve, ce Suzhou où on se noie (par deux fois), emblème puissant de la fiction: le fleuve toujours pareil et jamais le même, comme le temps qui passe, comme léternité des amants en allée. Cest aussi le cinéma où on raconte toujours les mêmes histoires damour, pourtant différentes chaque fois dans leurs formes. SUZHOU Chine 2000. Ré. et scé.: Lou Ye. Ph.: Wang Yu. Mont.: Karl Riedl. Mus.: Jörg Lemberg. Int.: Zhou Xhun, Jia Hongsheng, Nai An, Yao Anlian. 83 minutes. Couleur. Dist.: Films Tonic. |
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