[ Voir 24 images n° 103-104 p. 85-89 ]
Here Am I (de Douglas Naimer et Joshua Dorsey)
Beauté et rigueur
par Pierre Barette

Stardom
(de Denys Arcand)
Le déclin de Denys Arcand
par André Roy

Traître ou patriote? (de Jacques Godbout)
Réhabiliter la mémoire du grand-oncle
par Pierre Barette

Signs & Wonders
(de Jonathan Nossiter)
La musique du hasard
par Stéphane Lépine
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Ivailo Christov. Une des entreprises fortes du jeune cinéma des dernières années.
Here Am I (de Douglas Naimer et Joshua Dorsey)
Beauté et rigueur
par Pierre Barette

C’est lorsqu’on le place dans la perspective du cinéma qui se fait aujourd’hui, et ce sans considérations nationales particulières, qu’on arrive à comprendre l’extrême rigueur, la beauté mais aussi la témérité d’un projet comme celui de Douglas Naimer et Joshua Dorsey (deux Montréalais qui reviennent au Québec après avoir vécu plus de dix ans à New York), Here Am I, un premier long métrage qui fait la preuve d’une maîtrise extraordinaire du matériau cinématographique, mis au service d’un sujet à la fois difficile et essentiel. Car s’il arrive qu’on dise un peu légèrement d’un film qu’il est «risqué» ou «original», c’est toujours en comparaison d’une production courante uniforme et sans audace, des films qui doivent avoir trouvé leur public avant même que d’exister sur pellicule; devant Here Am I, on a au contraire le sentiment d’être devant une œuvre tellement singulière, tellement hardie qu’elle offre en même temps qu’une vision du monde complexe et lumineuse les seules clés qui permettent de vraiment l’apprécier. Voilà une autre façon de dire, de manière peut-être un peu pessimiste, qu’il n’existe pas de véritable public pour ce genre de film en dehors des cercles cinéphiliques restreints, dont on peut raisonnablement espérer, tout de même, qu’ils reconnaîtront ici l’une des entreprises fortes du jeune cinéma des dernières années.

Le titre du film, à l’image du récit qui s’y déploie, est une forme d’énigme qui peut se comprendre (mais ce n’est qu’une hypothèse) comme un jeu sur les expressions «Here I am» (me voici!) et«Where am I?» (où suis-je?), ce qui rend par ailleurs assez bien cette sorte d’oscillation du sens qui traverse le film en entier, cette façon qu’il a de placer le spectateur dans un état de constant questionnement devant l’opacité des images, devant la complexité d’un monde qui est abordé par son versant le moins transparent — celui de signes du sacré qui hantent la culture juive et occidentale depuis des siècles, et qui fournit ici un matériau déjà extrêmement chargé sémantiquement (les références bibliques abondent dans le film, notamment l’épisode du sacrifice demandé par Dieu à Abraham), matériau que les deux cinéastes n’hésitent pas à réorganiser, à réinterpréter, à réinvestir d’un regard neuf qui ne concède pourtant rien au goût du jour ni à la mode. C’est d’ailleurs là ce qui fait de ce film une œuvre atypique aujourd’hui, l’absence presque complète de références au monde qui nous entoure (le film a été tourné entièrement en Bulgarie et l’action se déroule au XIX
e siècle), si ce n’est quelques échos en filigrane de la guerre de Bosnie, qui sont là un peu comme le miroir contemporain de la folie meurtrière qui se joue dans le drame filial de Here Am I.

Simultanément, et peut-être exactement pour cette même raison que chaque image est tellement «pleine» de toute la dimension symbolique portée par le propos du film, le plan dans Here Am I se réduit singulièrement à sa plus simple expression, il atteint même dans certains cas à un dénuement qui n’est pas sans rappeler le Jeanne d’Arc de Dreyer (le noir et blanc très contrasté, la multiplication des gros et très gros plans expressifs) ou certains des films les plus sombres de l’œuvre de Bergman (on pense par exemple aux Communiants). La comparaison avec le maître suédois n’est d’ailleurs pas fortuite, ni du point de vue formel (l’utilisation de la ligne d’horizon rappelle fortement celle qui en était faite dans le Septième sceau), ni du point de vue thématique, avec en avant-plan dans les deux cas un questionnement très kierkegaardien sur la foi, le déchirement, le doute.

Mais ces références constituent davantage l’inconscient du film que des rappels précis, Here Am I étant aussi éloigné que peut l’être un film du type de parade citationnelle tape-à-l’œil que sont souvent les premières œuvres des jeunes cinéastes formés dans les écoles de cinéma (Naimer et Dorsey se sont rencontrés à Columbia). En réalité, c’est un peu comme si, confrontés au désir de raconter une histoire fondamentale, au sens de fondement, de fondation, il avait fallu que les deux réalisateurs parcourent en même l’histoire du cinéma, repassent avec le même étonnement et la même grâce par la découverte de sa grammaire, refassent la route des pionniers et retrouvent en bout de course cette sorte de pureté devant le langage qui permet que se déploie ainsi dans leur film une vision renouvelée, grave et authentique, de la condition humaine.


HERE AM I
Québec 1999. Ré. et scé., mont. et prod.: Douglas Naimer et Joshua Dorsey. Ph.: Emil Christov. Int.: Ivailo Tsvetkov, Ivailo Christov et Josef Serchigiev. 72 minutes. Noir et blanc. Dist.: Cinéma Libre.

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Jessica Paré et Dan Aykroyd.
Un dispositif qui annule toute vision critique.
Stardom (de Denys Arcand)
Le déclin de Denys Arcand
par André Roy

Je dois avouer que depuis Le déclin de l’empire américain l’œuvre de Denys Arcand m’atterre par son mélange de platitudes et de racolage, de mépris et d’amertume, si j’excepte Joyeux calvaire. En quinze ans, malgré des budgets de plus en plus confortables, elle a rapetissé comme une peau de chagrin, réduite à son plus simple dénominateur: le cinéma comme enfilade de plans, plans toujours de plus en plus laids et mal ficelés caricaturant le monde aspiré par le confort et l’indifférence que la société du spectacle entretient grâce à ses vendeurs du temple, publicitaires, gens de la télévision et tutti quanti. Avec Jésus de Montréal, le cinéaste nous avait déjà donné un avant-goût de son approche pessimiste et passablement mesquine des médias. Stardom pourrait être considéré comme la suite de ce film-là. Y est de nouveau présenté — et cette fois, c’est le vrai sujet de l’opus — l’univers sans foi ni loi des commerçants médiatiques.

On clamera que Denys Arcand n’y va pas de main morte pour les vilipender, ceux-là. Je dirais plutôt qu’il a la main paresseuse, aussi maladroite que désinvolte, en traçant le portrait, blasé et vulgaire, du milieu de la mode et de la télévision. Pour nous raconter le chemin de croix de Tina Menzhal (Jessica Paré), hockeyeuse d’un bourg ontarien devenue top model international grâce à l’action concertée d’un photographe, Philippe Gascon (Charles Berling), qui la découvre, de son agent new-yorkais, Renny Ohayon (Thomas Gibson), et d’un photographe documentariste, Bruce Taylor (Robert Lepage), chargé de capter sa vie publique et intime, le réalisateur adopte un parti pris diégétique qui, imparable et contraignant au départ, s’avère faible et complaisant au fur et à mesure que l’histoire avance. Tout sera raconté à travers les images, photographies ou reportages pour la télévision que suscite la carrière de Tina. Le dispositif engendre une cascade de plans qui s’ajoutent indifféremment les uns aux autres sans jamais apporter quelque point de vue que ce soit sur le (pauvre) destin du mannequin. En fait, il n’est qu’une fuite en avant, l’auteur se défilant derrière cette composition mécanique et successive d’images pour éviter de donner son propre point de vue. Il laisse faire, comme on dit, le sale boulot aux autres.

Ce dispositif, qui annule toute vision critique, a ses conséquences, navrantes: bâclage d’un scénario qui nivelle tout et mise en scène de situations fausses. Ainsi, un journaliste de la télévision suisse ne parle ni français ni allemand, encore moins romanche, mais anglais; toutefois, l’animateur d’un talk-show québécois s’exprime, lui, en français joualisant. C’est à n’y rien comprendre. Le portrait du photographe libertin, interprété par Charles Berling, sera abusivement noirci par un tour de passe-passe affligeant: il est transformé, tout à la fin, en pédophile. Quand Tina, à son premier voyage parisien, apparaît au journal télévisé (animé par Poivre d’Arvor) au moment d’un attentat terroriste, Arcand n’a pas mieux à faire que de mettre sur un même plan ses problèmes conjugaux et les massacres en Algérie; ce n’est pas parce que la télévision fait de même qu’il faut répéter sans distance ni questionnement ses méthodes, a-t-on envie de lui dire. Quant aux malheurs de la jeune fille, ils n’attirent que la pitié; le cinéaste échoue à nous la rendre le moindrement sympathique, à éveiller notre compassion pour elle. Dans le fond, il ne s’intéresse pas plus à elle qu’à ses comparses, tous grossièrement dessinés.

Stardom aligne des marionnettes qui ne peuvent, dès lors, avoir aucun sentiment. Quant à les filmer, allons-y à la hache, semble s’être dit le cinéaste. Zappant entre un psychologisme grossier (les déboires de Tina sont les conséquences d’une enfance malheureuse), un comique hargneux et la farce de potache, le film accumule des dialogues d’une ahurissante niaiserie, qui tournent en dérision tout ce que le discours du film est censé décortiquer et blâmer: le cirque médiatique. Se confondant avec la trivialité de la télévision, le film révèle une désolante misanthropie et une étroitesse d’esprit stupéfiante, le regard de l’auteur étant constamment surdéterminé par un cynisme qui rabaisse chaque personnage et le floue en moins de deux.

À la fin du film, une consœur de Tina, qui a quitté le métier, se lance dans les arts visuels. Les sculptures de son exposition, supposées représenter le microcosme qu’elle a fréquenté, sont faites avec de la merde. On se demande si le réalisateur n’indique pas par là ce qu’il faut penser, pas tant de ses personnages que de son film lui-même. À cynique, cynique et demi tant qu’à faire, doit se dire un Arcand de plus en plus sur son déclin.


STARDOM
Québec-Canada-France 2000. Ré.: Denys Arcand. Scé.: Arcand et J. Jacob Potashnik. Ph.: Guy Dufaux. Mont.: Isabelle Dedieu. Int.: Jessica Paré, Dan Aykroyd, Charles Berling, Thomas Gibson, Frank Langella, Robert Lepage. 102 minutes. Couleur. Dist.: Alliance Atlantis.