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| [ Voir 24 images n° 102 p. 50-55 ] | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| Le temps et le lieu (de Bernard Émond) La spirale du regard par Pierre Barette Rosie (de Patrice Toye) Charmes et démons de l'adolescence par Pierre Barette Ghost Dog: The Way of the Samurai (de Jim Jarmusch) La voie du détournement par André Roy Small Time Crooks (de Woody Allen) Riches et célèbres par Gérard Grugeau Mission : Impossible 2 (de John Woo) Le film d'un seul homme par Marcel Jean |
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![]() Se faire l'écho d'une parole humble mais universelle. |
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| Le temps et le lieu (de Bernard Émond) La spirale du regard critique par Pierre Barette Horace Miner est un anthropologue américain qui, dans les années vingt, a séjourné dans le petit village de Saint-Denis afin détudier la population locale et ses murs exactement comme lont fait à répétition depuis une centaine dannées des anthropologues dici avec des populations inuites du Grand Nord , se mêlant à elle et adoptant son mode de vie en accord avec les principes de lapproche participative. Le résultat de son travail est une thèse de doctorat quil a défendue à luniversité de Chicago, et qui est devenue un classique non seulement dans le domaine de létude de la société québécoise, mais un classique de lanthropologie. Cest le prétexte que prend le cinéaste Bernard Émond, lui-même anthropologue de formation, pour retourner à Saint-Denis en compagnie de lépouse encore vivante de Miner (elle avait fait le séjour avec lui, dans les années 20). Sil est possible de croire, dans les premières minutes du film, que cette anecdote prendra toute la place, que cest la mémoire du Saint-Denis du début du siècle que le film cherche à réactiver à travers cette rencontre, la suite prouvera vite que le projet du cinéaste est plus ambitieux et plus intéressant aussi: tracer un parallèle entre les forces de changement actives à lépoque de Miner (la mécanisation, lexode vers la ville) et celles qui préparent aujourdhui le monde rural de demain, notamment la désaffection des jeunes à légard du travail exigeant et peu rémunérateur de la terre. Là est tout le talent de réalisateur dÉmond: éviter la vignette historique du type Les minutes du patrimoine, qui ne saurait de toute manière que figer ce temps et ce lieu quon veut garder vivants, et plonger droit dans la réalité des gens, réalité individuelle dabord mais qui a tôt fait de déborder le cadre intimiste pour rejoindre les dimensions sociale, économique, historique. Car le regard du cinéaste est lui aussi anthropologique à sa façon, qui tente sans donner de réponse convenue de soulever le problème des rapports complexes entre la tradition et la modernité, entre la continuité et le renouveau. La raison du choix de ce village-là plutôt que dun autre, on le comprend pourtant tout de suite, cest la possibilité très «postmoderne» quil offre à Émond de se pencher, en tant quobservateur, sur limpact quavait eu il y a trois quarts de siècle le passage dun autre observateur, de sinformer auprès des anciens du village de ce quil reste de cette onde de choc, puis de relancer le questionnement anthropologique à partir des données factuelles contemporaines. Réfléchissant à la singularité de cette entreprise, on ne peut sempêcher de penser à Pour la suite du monde de Pierre Perrault, qui semble être, pour Émond, plutôt que son modèle une manière dinspiration à la fois proche et lointaine. À ce titre, la figure de lépouse de lanthropologue jouerait en quelque sorte pour Saint-Denis un peu le même rôle que la pêche au marsouin pour lÎle-aux-Coudres: un élément central mais somme toute secondaire qui permet à la vie et à la parole de se déployer, aux différentes strates du temps de se chevaucher, de se télescoper, un élément qui permet que souvre une brèche par où le lieu sélève au rang de mémoire. Mais tout cela pourrait rester statique si le réalisateur-observateur nétait pas aussi un esthète, qui sait quand laisser traîner sa caméra sur un paysage, fixer un décor, isoler un visage, qui voit à suivre les gens dans leurs déplacements à la manière dun oeil qui ne rate rien mais réussit aussi à se faire oublier lespace dune révélation, dun étonnement, dune rencontre. Toute la beauté dun cinéma documentaire qui sait dire et montrer sans recourir à la fiction ni à la reconstitution, et aussi peu que possible aux archives, réside là, dans cette omniprésence discrète du regard, cette spirale agile de la pensée en acte qui fouille le réel et suscite lévénement. Ainsi, lorsque le jeune cultivateur, en présence de son père, de sa femme et de son enfant, dans ce lieu mythique de la culture québécoise que constitue la cuisine, parle de son métier, lie son travail à celui de son père et à un héritage quil ne peut pas refuser, le spectateur se trouve soudain à réaliser quil est là avec Émond dans la posture exacte dun Miner, participant à la vie autant que lanalysant, dialoguant avec ces gens dans le dessein on ne peut plus noble de se faire lécho dune parole humble mais universelle. |
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![]() Ghost Dog (Forest Whitaker) et Louie (John Tormey). |
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| Ghost Dog: The Way of the Samurai (de Jim Jarmusch) La voie du détournement critique par André Roy Ghost Dog est un film métissé: un film black signé par un Blanc. Il est plein de fureur mais sans bruit. Cest un polar atypique qui ne craint pas les clins doeil sans être un hommage pieux au film de genre. Un film de combat qui se déroule dans le calme absolu en racontant lhistoire dun tueur à gages devenu le vassal dun malfrat. Cest une uvre hybride, entre le film de samouraïs et le film de gangsters, entre la déconstruction narrative et le récit mythologique, entre la transgression et la tradition, chaloupant (comme la démarche de son héros, le Ghost Dog, ce Don Quichotte postmoderne interprété magnifiquement par Forest Whitaker) entre la légèreté et la pesanteur, entre le silence et la saturation musicale, le minimalisme de son scénario et la richesse de ses références. Tout ça sans que le spectateur soit déstabilisé par la cxistence de ces vecteurs, de ces éléments filmiques parallèles, mais, plutôt, hypnotisé par le privilège du regard et, disons-le, de la méditation, de ce transport dans la contemplation auquel linvite Ghost Dog. Le film, construit sur la rencontre de deux univers opposés à la suite dun instant fatal, est amphibologique. Ghost Dog évolue parmi les mafieux parce que lun dentre eux, Louie, lui aurait sauvé la vie lorsquil était jeune (il se faisait tabasser). Cest sa version. Celle de Louie est différente: cest le Noir qui lui aurait sauvé la vie. La vérité et le mensonge, en égales propositions, reposent sur la perception de cet événement, ouvrant deux voies de connaissance, deux manières dévoluer dans lespace (lune balourde, appartenant aux mafieux, et lautre, aérienne, particulière au samouraï new-yorkais, par exemple), deux mondes qui sentrecroiseront, parsemés de codes, de rituels et de citations, dans un jeu de piste qui ne craint ni les retournements ni le glissement des genres et des formes. Comme Dead Man, où étaient confrontées deux mythologies, celle des cow-boys et celle des Indiens, Ghost Dog met en regard lunivers blanc (celui de la mafia) et lunivers noir. Autant les mafieux sont empesés dans leurs accoutrements descrocs, autant Ghost Dog, dans ses vêtements de rappeur et ses dreadlocks, est toute souplesse. Autant les premiers sont, par exemple, fascinés par la culture des cartoons, dessins qui rappellent le schématisme de leurs comportements, de leurs conversations à la limite de linfantilisme (on croirait sans peine quils sont analphabètes), autant Ghost Dog, lisant les préceptes du livre Hagakure, simprègne de philosophie zen. Lopposition entre lancien et le contemporain, entre lOccident et lOrient, tout en creusant un décalage (doù sont tirés plusieurs effets comiques), sert de fondement à une mise en scène qui multipliera les figures culturelles et cinématographiques. Le scénario basique (il sagira, comme dans tout film de gangsters, de savoir qui le premier éliminera lautre, qui, entre un mafieux et Ghost Dog, sera abattu) emprunte une logique des sensations dans laquelle la substance du récit et sa forme ne font quun, appartiennent à un même mouvement qui fait décoller littéralement le film. (La musique du groupe RZA, faite de répétitions à linfini et qui se boucle comme une bande de Mbius, nest pas pour rien dans laspect rêveur, à la limite de lhallucination, que dégage luvre.) Une logique qui pose limage comme une chose insaisissable, volatile (la présence des oiseaux est métonymique), un peu comme Ghost Dog lui-même, un être qui nest jamais là où on lattend, disparaissant et réapparaissant, déterritorialisant tout espace. Ghost Dog est un film des fluides, où tout glisse, coule, se délie et se dilue; un film de lapesanteur, fidèle en cela à ses références nippones et aux préceptes bouddhistes selon lesquels «la forme est le vide et le vide est la forme» et les contraires doivent sabolir. Il nexiste pas de barrières entre les personnages (dénués, dailleurs, de toute psychologie explicative): ainsi Ghost Dog et Raymond (Isaach de Bankolé) se comprennent tout en parlant dans leurs langues respectives (langlais et le français). Chez un même personnage, les oppositions se fondent: Ghost Dog a lapparence dun ours, mais il est aussi agile et délicat quun oiseau. Les images ne sont pas cloisonnées, car elles sont liées entre elles, soit par des fondus enchaînés, soit par la musique; elles établissent des correspondances subtiles, quasiment secrètes entre elles (ainsi les dessins animés sont prémonitoires, et annoncent les actions à venir) ; leurs rapports sont cinéphiliques (Rashomon dAkira Kurosawa, Le samouraï de Jean-Pierre Melville, le film de gangsters) ou poétiques (un oiseau viendra se poser sur la culasse dun fusil). La mise en scène joue sur les disjonctions et les contradictions, contrariant les attentes du spectateur. La violence est présente, mais les actions sont peu nombreuses; le récit sappuie sur la trahison, la jalousie et la vengeance, mais ne maintient aucun suspense; les tueries sont chorégraphiées comme une danse mais cadrées dans un étrange état statique. Comme dans un film de Kurosawa (Kagemucha, par exemple), le climat daffrontement adopte un rituel mystique; et le sang qui coule nest pas du sang mais du rouge, comme le dirait Godard. Ghost Dog pourrait être vu comme un essai sur la brutalité, lhonneur et le tribalisme, mais il en détourne le sens par une déflation de lintensité et par une dédramatisation des conflits. Le détournement des règles des genres filmiques obéit à la tangente et à loblique. Le plan quon voit est trompeur car il appelle le paradoxe ou lallégorie; ainsi les plaques dimmatriculation sont émises au nom dun «The Industrial State» et dun «The Highway State» improbables. Les citations tirées du Livre du samouraï, qui ponctuent sous forme de cartons le récit, nannoncent ni nexpliquent les actions, et sont même interchangeables; nayant aucune fonction de distanciation, leur sens est à la fois éphémère et décalé. Ni tout à fait film de samouraïs ni tout à fait film de gangsters, Ghost Dog est un film du double parce que son récit évolue autour de lexistence parallèle de deux univers, celui de la mafia et celui de Ghost Dog évoquée dans deux flash-back qui se contredisent. Est-ce Louie qui a sauvé le futur samouraï ou est-ce Ghost Dog qui a sauvé la vie du mafieux? La vérité nest nulle part, comme le samouraï lui-même, qui semble ne venir de nulle part, surgissant dans le plan et se dissipant aussitôt, dans un New York irréel. Ghost Dog est-il ce tueur qui abat de sang-froid ou bien ce nouveau sage plein dhumanité, dintelligence et de chaleur, lecteur de livres orientaux? Jarmusch fait de lui à la fois un héros mythique et un homme solitaire perdu, ayant pour seuls compagnons ses livres, ses pigeons et les voitures de luxe quil vole. Dune certaine manière, Ghost Dog est une uvre abstraite qui table sur le jeu des oppositions, la discrétion des actions montrées, ne minimisant pas le burlesque et un humour absurde. Mais sa drôlerie cache tout de même une forte mélancolie. Car dans sa décomposition des mythes qui ont fait les beaux jours du cinéma américain, celui du gangster comme celui du tueur à gages, Jim Jarmusch est un cinéaste mélancolique qui évoque un monde perdu. Ses personnages sont des marginaux condamnés à disparaître et il les filme comme pour la dernière fois. Ce sont des morts en sursis, des fantômes, des figures de style qui renvoient à des archétypes du cinéma. Ils sont anachroniques. Leurs gestes, leur démarche, leur manière même de parler semblent relever dun art qui serait disparu. Ghost Dog est tout à la fois amer et doux, fiévreux et calme, drôle et méditatif dans son évocation dun monde qui cache une part indéchiffrable de lui-même. On dirait un film sorti tout droit de la mémoire du cinéma. |
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