Ont collaboré:
Pierre Barrette — P.B. Marco de Blois — M.D. Philippe Gajan — P.G.
Gérard Grugeau — G.G. Marcel Jean — M.J. Jacques Kermabon — J.K.
Yves Rousseau — Y.R. André Roy — A.R.

[ voir 24 images n° 111 p. 55-62 ]
Amen. (de Costa-Gravas)
Ça ira mieux demain
(de Jeanne Labrune)
Cet amour-là
(de Josée Dayan)
Les conteurs de vues animées
(de Richard Jutras)
Le diable dans l'eau bénite
(de Joe Balass)
El espinazo del diablo
(de Guillermo Del Toro)
Frailty
(de Bill Paxton)
Iris
(de Richard Eyre)
Mon œil pour une caméra
(de Denys Desjardins)
Monsoon Wedding (de Mira Nair)
La mystéreuse mademoiselle C.
(de Richard Ciupka, Steve Danyluk)
No Man's Land (de Danis Tanovic)
Otesánek
(de Jan Svankmajer)
Le peuple migrateur
(de Jacques Perrin)
Savage Messiah (de Mario Azzopardi)
Strass
(de Vincent Lannoo)
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Jeanne Balibar.
Ça ira mieux demain (de Jeanne Labrune)
critique par Marcel Jean

«Une fantaisie de Jeanne Labrune». En signant ainsi son plus récent film, la réalisatrice de La digue et de De sable et de sang brouille les cartes, laissant entendre qu’il s’agit là d’un divertissement sans conséquence. Pourtant, Ça ira mieux demain est bien davantage, car si on y rigole beaucoup, on y est aussi troublé par le portrait sans concession que trace la cinéaste d’un univers petit-bourgeois dominé par l’égocentrisme et les névroses qui s’y rattachent. Labrune, nous le savions déjà, a l’habitude de poser sur ses personnages un regard dur, sans complaisance, dans lequel on peut sentir poindre une certaine intransigeance. Sur ce plan, Ça ira mieux demain ne fait pas exception puisque d’entrée de jeu les personnages sont présentés avec leurs manies et leur façon de n’envisager l’autre que comme une oreille attentive à leur propre condition. Il faut voir, pour illustrer cela, les vingt premières minutes du film, qui montrent la rencontre d’Élisabeth (Jeanne Balibar) et de Sophie (Nathalie Baye) dans une grande surface, puis la discussion entre Sophie et Xavier (Jean-Pierre Darroussin), son mari, où s’exprime toute la méchanceté gratuite qui cimente les relations d’un couple usé jusqu’à la corde. Il n’y a pas, entre les êtres qui peuplent ce film, de réelle attention à l’autre. Chacun cherche à affirmer son existence sans reconnaître celle des gens qui l’entourent, sauf peut-être Éva (Danielle Darrieux) qui traverse le récit avec un réel désintéressement et qui, tout à la fin, est responsable de la rédemption d’Élisabeth et, par effet de dominos, de celle de l’ensemble des personnages. Il faut d’ailleurs voir, en conclusion du film, la tendresse nouvelle que Sophie manifeste à l’égard de Xavier, rompant ainsi avec le sadisme ordinaire qui caractérisait les rapports de ce couple semblable à tant d’autres.

Utilisant une structure fragmentée (cinq jours, une douzaine de personnages) et un dispositif qui évoque souvent le théâtre (par l’emploi du monologue intérieur et de nombreuses scènes dialoguées où tout est dit, sans véritable souci de naturalisme, et où l’action est réduite à quelques signes immédiatement repérables), Jeanne Labrune signe ici une œuvre étonnante et pertinente, qui inquiète autant qu’elle amuse. Ce faisant, elle occupe un territoire qui se situerait quelque part entre ceux de Rohmer et de Woody Allen, territoire peu habité tant la comédie, de nos jours, adopte rarement une position intellectuelle conséquente. Voilà pourquoi Ça ira mieux demain mérite mieux que d’être pris à la légère et considéré comme un film mineur dans l’œuvre d’une cinéaste de talent.

Ça ira mieux demain
(Fr. 2000. Ré.: Jeanne Labrune. Int.: Jeanne Balibar, Jean-Pierre Darroussin, Nathalie Baye, Didier Bezace, Sophie Guillemin, Isabelle Carré, Danielle Darrieux, Dominique Besnehard.) 89 min. Dist.: Hémisphère

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Denys Desjardins à gauche.
Mon œil pour une caméra (de Denys Desjardins)
critique par Yves Rousseau

L’autofiction est un genre à la mode dans divers aspects de la création. C’est à croire que la plupart des artistes contemporains, que ce soit en littérature, en arts visuels et même en danse, n’ont d’autres sujets que leur petit moi, esprit et corps compris. Le problème n’est évidemment pas dans le choix du sujet, mais dans le style et la manière. L’autofiction a aussi fait irruption dans le champ cinématographique, contribuant fortement à élargir les horizons du cinéma, fiction et documentaire confondus, distinction qui ne départage d’ailleurs plus grand-chose lorsque le film est réussi, ce qui est le cas ici.

Alors que bien des autofictions n’ont de personnel que le narcissisme de leurs auteurs, Desjardins suit le conseil de Hitchcock comme quoi il est préférable de partir d’un cliché que d’y arriver. Cette histoire de la quête du cinéaste pour remplacer un œil perdu dans l’enfance par une caméra miniaturisée serait beaucoup moins intéressante si elle n’était nourrie d’un parcours qui condense l’ensemble d’une vie, vie qui s’est déroulée sous l’œil vigilant d’une caméra Super 8 tenue par un père qui, comme monsieur Jourdain, faisait du direct sans le savoir, au moment même où Brault et Groulx dynamitaient la forme documentaire avec Les raquetteurs.

En un mot, personne d’autre que Desjardins n’aurait pu faire un film comme celui-ci, et pas seulement parce qu’il a payé très jeune de sa personne en perdant un œil, mais parce que l’ensemble de son parcours médical, familial et professionnel est réquisitionné comme matériau de base. Il faut aussi dire que le piège narcissique est constamment désamorcé ici par la personnalité même de Desjardins, qui use largement de l’autodérision. Sans aucun apitoiement, Mon œil pour une caméra est une quête plutôt joyeuse, quoique parfois émouvante. De plus, le cinéaste remonte au-delà des pères (biologique ou artistiques) pour se réclamer d’un grand-père soviétique: Dziga Vertov, auteur de L’homme à la caméra et théoricien du Ciné-Œil. La démarche est relayée dans le présent par l’apport de cinéastes comme Boris Lehman et Jacques Leduc, et propulsée dans l’avenir par une rencontre avec Steve Mann, génie de la cybernétique, qui ressemble un peu à Tim Burton, sorte de Dr. Strangelove de la vision artificielle. Pourtant le film n’est pas un salmigondis de références gratuites et d’étalage culturel, de collage postmoderne et d’exercice de virtuosité vaine puisque tout y est dosé à l’aune de l’œil, fil d’Ariane absolument cristallin.

Mon œil pour une caméra
(Qué. 2001. Ré., scé., rech. et ph.: Denys Desjardins. Mont.: José Heppell.) 75 min. Prod.: Nicole Lamothe pour l’ONF. Dist.: ONF.
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Branco Djuric.
No Man's Land (de Danis Tanovic)
critique par Marco de Blois

Il aurait été impossible pour Danis Tanovic de réaliser ce film en Bosnie-Herzégovine, pays aujourd’hui ruiné, incapable de soutenir la production d’un long métrage pour diffusion internationale (seule la musique a été enregistrée dans un studio bosniaque, à Mostar). Il n’avait donc d’autre choix que de se tourner vers l’Europe pour donner de l’ampleur à cette comédie noire sur la guerre de Bosnie. No Man’s Land, que les médias persistent à présenter comme un film bosniaque, est une coproduction entre la France, la Belgique, l’Italie, la Slovénie et le Royaume-Uni, tournée en Belgique et en Slovénie et réalisée par un Bosniaque exilé en Belgique. Le projet devait bien naturellement tenir à cœur à Tanovic, qui a vécu la guerre de près en tant que cameraman de l’armée. Mais comme ce nouveau venu de 33 ans se révèle aussi un habile faiseur d’images, pour lui, tourner en Bosnie ou dans d’autres pays d’Europe a peu d’incidence sur son travail, ses images étant d’une esthétique apatride. Beau cas d’espèce que ce film bosniaque si peu bosniaque.

Prix du meilleur scénario à Cannes, meilleur film étranger à Hollywood, No Man’s Land est un film-phénomène ayant connu un considérable succès. Tanovic filme en Scope, avec compétence, donnant de l’énergie et de l’humour à un récit aux composantes simples: deux soldats, un Bosniaque et un Serbe, captifs dans une tranchée entre lignes ennemies, doivent se supporter pendant des heures, tandis qu’autour d’eux la FORPRONU et les médias font leur cirque. Son projet était de démontrer l’absurdité de la guerre — «de toutes les guerres», comme il l’a précisé à plusieurs occasions —, mais les faits qu’il dépeint sont trop près de l’actualité récente et trop aisément identifiables pour que No Man’s Land puisse prétendre embrasser tous les conflits du monde depuis la nuit des temps. D’où un léger malaise.

Tanovic semble ne pas trop savoir quoi faire de son propre point de vue de Bosniaque exilé à cause de la guerre, obscurcissant ainsi le propos réel du film. Non sans angélisme, il tente de dépolitiser le conflit au maximum, au risque parfois de le réduire à une simple dispute, dans laquelle tous sont imbéciles et coupables. Toutefois, la réalité finit par le rattraper. Ainsi, se plaisant à caricaturer (non sans talent) la couverture médiatique de la guerre, il se heurte à une contradiction quand vient le temps de rendre compte de la réalité, puisqu’il est alors obligé d’avoir recours à des images d’archives d’un reportage télé, dans lesquelles on reconnaît le trop familier Radovan Karadzic, Serbe de Bosnie aujourd’hui recherché par le TPI. Il y a à ce moment l’amorce d’une accusation que le réalisateur refoule subito presto. Pourquoi? Pour gagner des prix? Parce que la douleur est trop vive? la réalité, trop cruelle? le passé, trop récent? Probablement tout cela à la fois.

No Man’s Land
(Fr.-Belg.-It.-Slov.-R.-U. 2001. Ré.: Danis Tanovic. Int.: Branco Djuric, René Bitorajac, Filip Sovagovic, Georges Siatidis.) 98 min. Dist. : United Artists.