Ont collaboré:
Arnaud Bouquet — A.B. Pierre Barrette — P.B. Marco de Blois — M.D.
Marcel Jean — M.J. Réal La Rochelle — R.L. André Roy — A.R.
[ voir 24 images n° 107-108 p. 96-102 ]
Artificial Intelligence (de Steven Spielberg)
Les cachetonneurs (de Denis Dercourt)
Café Olé
(de Richard Roy)
La faute à Voltaire (d'Abdel Kechiche)
La forteresse suspendue (de Roger Cantin)
The House of Mirth (de Terence Davies)
Moulin Rouge (de Baz Luhrmann)
Ne dis rien (de Simon Lacombe)
Nuit de noces (d'Émile Gaudreault)
Le pacte des loups (de Christophe Gans)
Le rêve d'Alonzo (de Danièle Lacourse et Yvan Patry)
Shrek (de Andrew Adamson et Vicky Jenson)
Tout va bien on s'en va (de Claude Mouriéras)
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Jude Law et Haley Joel Osment.
Artificial Intelligence (de Steven Spielberg)
critique par Marcel Jean

Schindler’s List
et Saving Private Ryan ont prouvé à ceux qui n’en étaient pas encore convaincus que Steven Spielberg est davantage qu’un cinéaste compétent. Ces films ont montré que l’homme a de l’ambition et qu’il veut être pris au sérieux. A.I., un projet que caressa Stanley Kubrick (avec qui Spielberg entretenait une correspondance), appartient à cette veine. On aurait tort, pourtant, de voir dans cette histoire inspirée de Pinocchio un simple pastiche ou un hommage. Car si Spielberg s’est inspiré à bien des égards du style froid et contrôlé de l’auteur de 2001: A Space Odyssey, il s’est aussi approprié complètement le projet pour y aborder ses thèmes et y traiter ses obsessions. Ainsi, Spielberg ne s’intéresse pas tant aux implications morales liées au développement de l’intelligence artificielle (thème kubrickien) qu’à la question de l’intolérance et du racisme (voir la séquence du charnier et celle de la «flesh fair»), ainsi qu’à celle de l’amour filial. En fait, Jurassic Park et Schindler’s List racontaient l’histoire de deux hommes qui apprenaient à devenir des pères, tandis qu’A.I. raconte celle d’un robot qui apprend à devenir un fils. Or, c’est d’abord dans cette perspective familiale que le bât blesse, car Spielberg présente une vision de la famille étrangement éculée, avec une mère aimante, désœuvrée et névrosée, et un père absent et indifférent. Dans ce contexte, être un bon fils se résume à aimer sa maman, se coucher quand on nous le demande et apprendre à préparer le café... On pourrait dire que ce n’est pas la peine d’avoir des enfants quand un chien et une cafetière dotée d’une minuterie feraient l’affaire.

Quant à la question morale, elle est centrale dans les prémisses du film et secondaire dans son déroulement, ce qui est en soi un problème. Spielberg, on le savait, excelle à jouer sur les émotions des spectateurs. Il excelle aussi à dépeindre l’homme comme étant doté d’émotions. L’amour, par exemple, est le moteur d’A.I. C’est ça qui fait courir David. Mais le cinéaste est beaucoup moins enclin à montrer le dilemme éthique, ainsi qu’à placer le spectateur dans une situation où sa fibre morale est interpellée. C’est-à-dire que puisque Spielberg met tout en œuvre pour que le spectateur s’identifie au petit David, il n’y a plus d’enjeu moral. Le spectateur n’est interpellé que sur le plan émotif. Il veut que le petit David retrouve sa mère sans s’interroger davantage.

Cela, bien sûr, ne fait pas d’A.I. un film détestable. Il y a en effet beaucoup à apprécier dans ce long métrage, de la lumière froide de Janusz Kaminsky au jeu absolument remarquable de Haley Joel Osment. Et Spielberg demeure un metteur en scène redoutable et futé. Le simple fait de le voir se débattre avec le matériau complexe que lui a légué Kubrick est fascinant. — M.J.


Artificial Intelligence
(É.-U. 2001. Ré.: Steven Spielberg. Int.: Haley Joel Osment, Jude Law, Frances O’Connor, William Hurt, Sam Robards.) 146 min. Dist.: Warner et DreamWorks.

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Les cachetonneurs (de Denis Dercourt)
critique par Réal La Rochelle

Comme l’explique lui-même le réalisateur: «Les cachetonneurs, ce sont ceux qui vivent du cachet, dans quelque domaine que ce soit. C’est une expression très courante en musique classique, où l’on cachetonne pour payer ses études au conservatoire — et on continue ensuite parfois toute sa vie. Ça va de la messe de mariage où on doit jouer la Marche nuptiale jusqu’au concert privé au Théâtre des Champs-Élysées, en passant par la plupart des émissions de variétés».

Les cachetonneurs nous plonge dans le mystère de la musique, et ce n’est pas son moindre mérite. Rarement a-t-on vu un film aussi typiquement français, budget mince et petite équipe, comédie souriante malgré le drame et la sérieuse angoisse du ratage, intrigue à rebondissements bien ficelée, surprises au détour de chaque séquence. Qu’un film puisse parler de musique de manière aussi technique, mais avec tant d’émotion et de gravité, qu’il fasse sérieusement son travail sans se prendre au sérieux, le tout moulé dans un langage clair, une narration classique, voilà qui tient du prodige.

Ce film magique véhicule, à travers les fins rebondissements dramatiques et la comédie brillante à la française, une fraîche vulgarisation de la musique. La meilleure qui soit quand elle est faite en connaissance de cause, avec cœur et intelligence. Accorder les instruments, avoir le la juste et non approximatif, jouer ensemble, diriger un orchestre ou un groupe, les divers types d’instruments, le dur métier de musicien, savoir lire la musique ou pas, bien jouer par oreille, tout y passe. Mais aussi cachetonner, survivre dans la jungle de la concurrence et des petits contrats en attendant le moment improbable de vivre de sa musique.

Philippe Clay, que Renoir avait introduit au cinéma dans son musical French Cancan, joue ici un vieillard malade, sourd comme un pot, aristo ridicule et archaïque. La seule chose cependant qu’il entend, c’est la musique, fût-elle mince et ténue. Sous sa vieillesse pitoyable se terre une oreille musicale, une écoute extasiée, qui métamorphose cette loque en humain lumineux.

Les cachetonneurs sait prendre son public par la main, mélomanes ou simples curieux, et les conduire dans le monde surréaliste du sonore musical, où l’infini se déploie dans le fini. C’est là la zone matérielle et palpable, que Pasolini avait bien résumée dans sa très musicale Médée, quand il proclamait que «la nature n’est pas naturelle». — R.L.

Les cachetonneurs
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Fr. 2000. Ré.: Denis Dercourt. Int.: Pierre Lacan, Marc Citti, Serge Renko, Marie-Christine Laurent, Wilfred Benaïche, Clémentine Benoit, Philippe Clay.) 90 min. Dist.: K Films Amérique.