Ont collaboré:
Pierre Barrette — P.B. Marco de Blois — M.D. Gérard Grugeau — G.G.
Marcel Jean — M.J. Gilles Marsolais — G.M. André Roy — A.R.
[ voir 24 images n° 105 p. 57-63 ]
Baise-moi (de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi)
Bamboozled (de Spike Lee)
L
a bouteille (de Alain Desrochers)
Cecil B. Demented (de John Waters)
Drôle de Félix (de Olivier Ducastel)
Le goût des autres
(de Agnès Jaoui)
L'invention de l'amour (de Claude Demers)
Luna Papa
(de Bakhtiar Khudojnazarov)
Les muses orphelines (de Robert Favreau)
La noce (de Pavel Lounguine)
Possible Worlds (de Robert Lepage)
Ressources humaines (de Laurent Cantet)
Une femme d'extérieur (Christophe Blanc)
You Can Count on Me (de Kenneth Lonergan)
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Pascale Montpetit et David La Haye.
L'invention de l'amour (de Claude Demers)
critique par Gérard Grugeau

Comment traiter de l’intimité et épouser les méandres furtifs du désordre amoureux? C’est ce territoire peu exploité de notre cinématographie (sinon par Demers lui-même) que tente d’investir ce premier long métrage. À travers la relation fantasmatique d’un écrivain mutilé par l’amour (qui se fuit compulsivement dans la sexualité) et d’une jeune épouse «sérieuse» (et mère de famille) en mal de passion, l’auteur d’Une nuit avec toi se propose de revisiter les oscillations contradictoires d’un état de l’être qui éveille l’absolu, mais le satisfait rarement. En prise sur cette aporie amoureuse qui flirte constamment avec le tragique d’un désir de fusion impossible, Demers touche quelque chose de cette «solitude invincible», de cette part feutrée «d’inconsolé» (Dionys Mascolo) dont l’Autre ne peut nous guérir. On ne peut cependant passer sous silence les faiblesses d’un scénario trop lisse (personnages secondaires mal dessinés) et insuffisamment inventif, qui déçoit par rapport aux ambitions avouées du titre. L’invention de l’amour a toutefois le mérite de mettre en scène de véritables êtres de chair et de sang qui nous ressemblent, chose assez rare dans notre cinéma souvent désincarné pour que cela mérite d’être souligné. Comme son personnage masculin, Demers navigue entre l’infini et le fini, le fantasme et la réalité pour «être à la hauteur de ce que l’Autre (spectateur compris) mérite». Il carbure à l’intuition et son cinéma n’a jamais peur des corps. Malgré ses climats intérieurs dépressifs, L’invention de l’amour est un film solaire qui tente avec un bonheur inégal de faire plus avec moins. Au crédit du cinéaste, on notera la douceur de la caméra, la sensualité de la photographie (un dos nu, une robe à fleurs sous le soleil de la rue Rachel, le doux visage de Matina sur fond bleu Matisse ou mer Égée, un matelas qui dérive dans l’aube indécise) et la fluidité assurée du montage. Mais au-delà de ces qualités d’écriture, il manque au film une véritable épaisseur des sentiments pour prétendre «réinventer l’amour» et le sublimer. Dans ce déficit d’être résident les limites d’un cinéaste dont on aimerait voir les talents formels mis au service de scénarios plus opaques ou d’œuvres romanesques plus denses qui feraient écho à toute l’amplitude des mystères du monde et des âmes. - G.G.


L'invention de l'amour
(Qué. 2000. Ré. et scé.: Claude Demers. Ph.: Nicolas Bolduc. Mont.: Claude Palardy. Mus.: Nils Petter Molvaer. Int.: David La Haye, Pascale Montpetit, Delphine Brodeur, Andreas Apergis, Irène Stamou.) 87 min. Dist.: Remstar.
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Luna Papa (de Bakhtiar Khudojnazarov)
critique par André Roy

Luna Papa surprendra ceux et celles qui avaient découvert Bakhtiar Khudojnazarov avec Bratan, film d’un réalisme contemplatif, ou Kosh Ba Kosh, œuvre réaliste également, mais d’un réalisme plus directement documentaire, puisque cette fois le cinéaste tadjik change complètement de style en racontant une histoire totalement échevelée, aussi absurde que fantaisiste. Luna Papa est un kaléidoscope surréaliste, lorgnant vers ce qu’on pourrait nommer un réalisme fantastique, un peu à la manière kusturicienne. C’est un film allumé qui se déroule en Asie centrale d’aujourd’hui et où, entre traditions et surperstitions, inextricablement mêlées, on pénètre, ou, plutôt, on est submergé, noyé dans un chaos, joyeuse et tragique parabole de l’état de démembrement et de déréliction dans lequel se trouvent actuellement les républiques de l’ex-URSS. Par le biais d’un récit familial est présenté un monde à la dérive, abandonné à la misère et à la folie, survivant grâce à la rapine et au vol et sur lequel ne règne plus aucune loi — sinon celle que le réalisateur veut bien lui donner, celle de son imagination débordante, orgiaque, roulant à tombeau ouvert. Luna Papa est le monde vu par un fœtus (oui, oui!), celui que porte la jeune Mamlakat, séduite et mise enceinte par un étranger, et qui, durant tout le film, sera à sa recherche, accompagnée par son père et son frère à moitié débile. Nous sommes ici plongés dans un film picaresque délirant (une sorte de road movie hallucinatoire); on est carrément embarqué dans un rêve icarien, ne serait-ce qu’à cause de toutes ces nombreuses scènes d’envol et de chute (que ce soit celle d’un bœuf tombant du ciel ou celle de Mamlakat planant au-dessus d’un train); un rêve qui, il est vrai, risque souvent de se fracasser par la surcharge qui s’accumule au fil d’aventures de plus en plus abracadabrantes, et qui est sauvé en grande partie par un vrai sens de la poésie, fruit du choc de l’improbable et de l’inimaginable. Luna Papa qui, dans sa dépense effrénée d’énergie, parfois trop évidente dans sa volonté d’éblouir (ça ressemble parfois à de l’acharnement sur le spectateur), subit des baisses de tension, souffre de ses sautes de ton, lasse par ses répétitions et vient à épuiser notre attention. Malgré ces défauts, le film fait plaisir à voir; son anticonformisme fait du bien. Notons que, coproduit par quatre pays européens, Luna Papa est pourtant tourné en tadjik (un persan archaïque), et non dans la langue d’un des pays producteurs, et encore moins en anglais, la lingua franca de plus en plus colonisatrice des coproductions. Avis donc aux cinéastes qui croient devoir renier leur langue pour être produits et distribués internationalement. - A.R.


Luna Papa

(All.-Autr.-Suisse-Fr. 1999. Ré.: Bakhtiar Khudojnazarov. Int.: Chulpan Khamatova, Moritz Bleibtreu, Ato Mukhamedshanov, Merab Ninidze.) 107 min. Dist.: Alliance Atlantis Vivafilm.