Ont collaboré:
Pierre Barrette — P.B. Marco de Blois — M.D. Philippe Gajan — P.G.
Gérard Grugeau — G.G. Marcel Jean — M.J.
[ voir 24 images n° 103-104 p. 90-94 ]
Between the Moon and Montevideo (de Attila Bertalan)
Chicken Run
(de Peter Lord et Nick Park)
La débandade
(de Claude Berri)
Pas un de moins
(de Zhang Yimou)
The Patriot
(de Roland Emmerich)
Shaft (de John Singleton)
Sue (Lost in Manhattan)
(de Amos Kollek)
La vie après l’amour (de Gabriel Pelletier)
X-Men
(de Bryan Singer)
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Mel Gibson.
The Patriot (de Roland Emmerich)
critique par Marco de Blois

Il y a de très nettes ressemblances entre The Patriot et Independence Day, l’autre célèbre monument à la gloire de la nation américaine érigé par Roland Emmerich. D’abord, ce sont des spectacles à très, très grand déploiement, conçus sur le mode colossal, davantage démesurés que grandioses et qui ne manquent pas d’afficher à chaque plan, sinon à chaque photogramme, qu’ils ont coûté très, très cher. Ensuite, lancés tous les deux autour du 4 juillet, ils ont l’objectif commun de divertir ceux dont la fibre patriotique étasunienne vibre aisément. En fait, pour se faire une idée juste de The Patriot, il suffit de déplacer l’action de Independence Day en 1779, pendant la guerre d’Indépendance américaine, de remplacer les extraterrestres par l’armée britannique et de circonscrire le monde libre au continent nord-américain. D’ailleurs, les deux films sont portés, voire gonflés, par le même sentiment de supériorité morale des États-Unis.

Pour ce qui est du respect de l’histoire, Emmerich et son scénariste ne s’en font pas trop. L’important, c’est que ça remue et que ça galope, comme disait Vian. Le contexte politique est très sommairement esquissé (les Britanniques sont des brutes et les Français, nos potes), le racisme n’existe à peu près pas alors que nous sommes en pleine période d’esclavage (Mel Gibson y est un bon missié blanc) et l’essentiel de la guerre est réduit à une histoire de vengeance personnelle entre Gibson et un commandant de Sa Majesté... Même si Emmerich filme avec son habituelle absence d’inspiration, pigeant d’ailleurs abondamment dans Barry Lyndon (notamment pour les batailles militaires en rangs), il faut néanmoins reconnaître à ce film extrêmement chauvin et détestable d’un bout à l’autre d’être riche en raccourcis historiques et en aberrations idéologiques de toutes sortes. Dans dix ou vingt ans, quand les spécialistes analyseront le film, ils s’étonneront notamment de constater que Gibson et sa troupe de volontaires utilisent, deux cents ans avant la guerre du Viêt-nam, les techniques d’embuscade qui ont fait le succès des Vietnamiens contre les G. I. The Patriot est un film passionnant à analyser, mais accablant à regarder. - M.D.


The Patriot

(É.-U. 2000. Ré.: Roland Emmerich. Int.: Mel Gibson, Heath Ledger, Joely Richardson, Jason Isaacs.) 164 min. Dist.: Columbia.
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Anna Thomson et Matthew Powers.
Sue (Lost in Manhattan) (de Amos Kollek)
critique par Gérard Grugeau

Certaines fictions sont indissociables de leur interprète, tant un acteur ou une actrice peut imbiber son rôle de sa vérité propre. Déchirante, Anna Thomson est Sue, absolument, comme Gena Rowlands était «une femme sous influence» superbement impudique dans sa névrose chaotique. Sur fond de solitude urbaine, Sue parcourt inlassablement un Manhattan qui avale ses réprouvés et exacerbe les turbulences de l’âme, telle une silhouette ardente et souverainement libre consumant sa triste flamme au gré de ses dérives. Vulnérable, sans emploi, bientôt évincée de son appartement, elle repousse «le bel accident» de l’amour et sombre dignement dans les eaux troubles d’un exil intérieur qui la laissera exsangue au cœur de la grande ville. Sue bouleverse parce qu’elle est à la fois le miroir de nos peurs contemporaines («l’horreur économique», l’errance, la clochardisation) et une figure de cinéma hypnotique et mélancolique. Sue est l’incarnation troublante d’un corps érotique mûr et plein, mais aussi irrémédiablement cassé, qui communique par le sexe en offrant sa chair voluptueuse en détresse aux «Bonjour tristesse» des jouissances sans lendemain. Dans une mise en scène sobre, attentive aux climats réflexifs de son interprète, Amos Kollek met progressivement à nu la trajectoire existentielle unique d’un personnage en régression (voir le rapport à la mère amnésique) happé par le vide, qui croise pourtant sur sa route plusieurs anges gardiens ne lui voulant que du bien. Loin de tout psychologisme réducteur et forcément arbitraire, le cinéma est ici littéralement aspiré dans le champ magnétique d’une «icône» par trop humaine (on pense à la fragilité suicidaire de Jean Seberg ou au charisme fantasmatique de certaines héroïnes hitchcockiennes) dont le jeu subtil imprime ses infimes variations à l’écran. Voleuse d’affects irréductibles, la caméra colle au plus près de l’imprévisible pour saisir dans les rets de la fiction le formidable potentiel révélateur de tension que constitue le corps en mouvement d’Anna Thomson. Ce faisant, elle donne à voir par fragments éclatés la déchirure, la faille d’un être complexe, tragiquement en quête de l’autre et de son propre néant, sans jamais en figer le sens. Comme s’il s’agissait, au détour d’un plan, d’accueillir l’aléatoire dans toute l’évidence de sa grandeur. - G.G.


Sue (Lost in Manhattan)
(É.-U. 1997. Ré.: Amos Kollek. Int.: Anna Thomson, Matthew Powers, Tahnee Welch, Tracee Ellis Ross.)
90 min. Dist.: Film Tonic.