Ont collaboré:
Pierre Barrette — P.B. Marco de Blois — M.D. Michel Euvrard — M.E. Gérard Grugeau — G.G.
Marcel Jean — M.J. André Roy — A.R.
[ voir 24 images n° 102 p. 56-60 ]
American Psycho (de Mary Harron)
Anticosti au temps des Menier
(de Jean-Claude Labrecque)
Erin Brockovich
(de Sreven Soderbergh)
Gladiator
(de Ridley Scott)
High Fidelity
(de Stephen Frears)
The Million Dollar Hotel
(de Wim Wenders)
Peau neuve
(d'Émilie Deleuze)
Le petit ciel (de Jean-Sébastien Lord)
Une liaison pornographique
(de Frédéric Fonteyne)
The Virgin Suicides
(de Sofia Coppola)
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Marcial Di Fonzo Bo et Samuel Le Bihan.
Peau neuve (d'Émilie Deleuze)
critique par Gérard Grugeau

Dès son générique (les rails du métro qui se scindent en deux), l’étonnant premier film d’Émilie Deleuze se donne à voir comme une fiction à la croisée des chemins. Testeur de jeux vidéo, un homme décide soudainement de se chercher un emploi en prise directe sur la vie. Au risque de mettre en péril ce qu’il a de plus cher (sa famille), il part en province effectuer un stage pour devenir conducteur de machines lourdes. Il s’y lie d’amitié avec un étrange garçon immature et son existence en sera bouleversée. À travers la métamorphose d’Alain (Samuel Le Bihan) qui fait littéralement «peau neuve» au contact de Manu (Marcial Di Fonzo Bo), Émilie Deleuze filme une vraie rencontre. C’est donc dire qu’elle filme le désir en gestation, un territoire indéfini par définition, puisqu’il implique un travail de défrichage, une mise en chantier personnelle (Peau neuve peut aussi se lire comme une métaphore du projet-cinéma en mouvement), une excavation lente et fascinante des rouages de l’intime, du devenir homme évoqué en ouverture. De cette redistribution déstabilisante des jeux de rôle et de pouvoir (sociaux, sexuels) émerge une autre cartographie humaine, plus authentique, qui échappe aux cadres normatifs du vivre en société... du moins momentanément, la finale laissant craindre un probable retour du connu. Avec une maîtrise remarquable du non-dit, Deleuze travaille constamment en creux la matière vivante de son récit (la symbolique des machines et le flou des identités sexuelles, l’émergence confuse du désir homosexuel, l’homophobie latente, réelle et fantasmée), s’efforçant sans cesse de capter le flux insoumis d’un réel qui ne peut que se dérober. Campé entre fiction et réalité (approche quasi documentaire d’un milieu d’apprentissage avec emploi de comédiens non professionnels), le film reste esthétiquement en deçà de l’audace introspective de son sujet. Il n’en révèle pas moins une écriture d’une finesse peu commune dont la singularité ouvre d’innombrables fenêtres sur l’imprévisible. -
G.G.


Peau neuve
(Fr. 1999. Ré.: Émilie Deleuze. Int.: Samuel Le Bihan, Marcial Di Fonzo Bo, Catherine Vinatier, Claire Nebout.) 92 min. Dist.: Film Tonic.
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Kirsten Dunst.
The Virgin Suicides (de Sofia Coppola)
critique par André Roy

Œuvre étonnante et mûre, ce premier film de Sofia Coppola, la fille de Francis Ford, se penche sur un groupe d’adolescents vivant dans une ville du Michigan au milieu des années 1970. Comme son titre l’indique, The Virgin Suicides raconte, sur une période d’un an, le destin cruel de la famille Lisbon dont les cinq filles, ayant entre 13 et 18 ans, se suicideront. Leur mort n’est pas tant expliquée que suggérée par la création d’un climat à la fois fascinant et triste, polarisé par la répression (du sexe, du désir) et les regrets (la peine d’amour, la mort). Le film est entièrement un retour en arrière, axé sur ces moments qui tiennent de la régression et de la mélancolie, et il prend la forme d’une enquête au moyen de la voix off d’un homme dont on ne connaîtra pas immédiatement le statut dans la fiction (il parle au nom d’un groupe de garçons voisins de la famille Lisbon, dont la principale activité consiste à observer avec une lunette d’approche les activités des cinq sœurs). Il s’agit de percer le mystère de la mort inexplicable de cinq jeunes filles belles, très belles, trop belles, dont les murmures, les regards, les fous rires disent quelque chose du désir adolescent, un désir qui ne sombre jamais, grâce à l’attention et à la délicatesse de la réalisatrice, dans l’illustration obscène ou la vision innocente. En fait, ces sœurs Lisbon nous resteront à jamais opaques, les multiples flash-back, assemblés comme un puzzle en un hasard mystérieux, les maintenant à distance, entre promiscuité et éloignement. On aura beau nous montrer leur milieu familial, mère bigote et père enseignant perdu dans les nuages (Kathleen Turner et James Woods, excellents en seconds couteaux), ou leur éblouissement dans un moment de liberté longuement souhaité (le bal des finissants), rien n’y fait: un secret plane, qui ne pourra être dévoilé. Loin des films actuels sur les teenagers, que ce soit le slasher à la Wes Craven ou le portrait morbide à la Larry Clark, The Virgin Suicides se distingue par son approche personnelle qui n’a rien, non plus, à voir avec le poster social, psychologique ou culturel sur la jeunesse. La forme adoptée (flash-back dans le flash-back et saut dans le futur), comme un miroir brisé, renvoie une image fugace, moins ambiguë que contradictoire, dans la mesure où, si les corps adolescents y apparaissent toujours désirables, le temps de l’adolescence y est pitoyable, inhospitalier dans son écoulement répétitif. C’est dire que le film de Sofia Coppola, mené adroitement, vif et généreux, n’a rien de nostalgique ni d’optimiste. Le film possède les vertus du conte: derrière le sourire que déclenche l’anecdote se cachent ici les larmes amères d’une jeunesse vaincue par la réalité. -
A.R.


The Virgin Suisides
(É.-U. 1999. Ré.: Sofia Coppola. Int.: James Woods, Kathleen Turner, Kirsten Dunst, Josh Harnett, Hanna Hall, Chelse Swain, A. J. Cook et Leslie Hayman.) 97min. Dist.: France Film.