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| LE CHAPEAU
Entretien avec Michèle Cournoyer Le chapeau (de Michèle Cournoyer) |
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| Entretien avec Michèle Cournoyer propos recueillis par Gérard Grugeau [ 24 images n° 102 p. 38-40, 42 ] |
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![]() Michèle Cournoyer. |
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| 24 images: La réalisation de votre dernier film sest effectuée en deux temps. Parlez-nous de lévolution du projet. Michèle Cournoyer : Au départ, Le chapeau faisait partie de la collection «Droits au cur» (1). On avait pensé faire un film sur labus sexuel. Jai alors proposé à la productrice de prendre une danseuse nue comme sujet. Javais appris en faisant de la recherche que 75 % des danseuses sont des victimes dinceste. Jai donc pris contact avec une fille dans un bar. Elle est venue à lONF. Je lai interviewée et photographiée chez moi. Et je me suis mise à la dessiner. Le film devait être très réaliste et les photos, numérisées. Pierre Chagnon devait jouer le rôle masculin. Javais écrit un scénario et produit un «scénarimage» (petit story-board). Jai commencé à travailler à lordinateur. Dune façon très lourde, avec plusieurs superpositions de couleurs et de couvertures. Mais je narrivais pas à faire le film que je voulais faire. Il y avait un film, mais il était en dessous, caché. Comme lhistoire. Elle aussi était cachée en moi quelque part. Je dessinais beaucoup et je ne parvenais pas à faire arriver lhomme en haut de lescalier. Jai dû faire une trentaine de versions de cette séquence. Javais tous les éléments et les photos en main, mais... tout restait fixe. Le cadre technique était trop écrasant. Jai dû marrêter de travailler pendant quelques mois et faire le vide complètement. Cest là que les choses ont débloqué. Jai recommencé à dessiner... mais sur papier, ce que je navais pas fait depuis six ou sept ans. Jai repris tous les dessins clés, qui allaient devenir le film. Comme ce nétait plus un film pour enfants, on est sorti de la série «Droits au coeur» et Pierre Hébert est devenu mon producteur. Il ma alors suggéré de tout reprendre à zéro. Javais commencé au crayon. Il ma dit: «Ne te censure pas. Vas-y sans filet!» Alors, je me suis mise à dessiner directement à lencre. Apprivoiser cette technique ma demandé du temps et jy suis allée juste avec linconscient, contrairement à la première version à lordinateur, où tout était très esthétique et hyperréaliste, mais où je restais désespérément en surface, sans aller à lessentiel. Est-ce la nature du projet qui appelait une technique plus traditionnelle, plus primitive? Vous avez déjà dit que vos personnages étaient proches des automates et que lordinateur était un outil qui vous convenait très bien. Avec le recul et lexpérience, quel est le regard que vous portez sur lanimation en général? Où vous situez-vous aujourdhui? Oui, je reviens à la tradition, alors que la tendance va plutôt dans lautre sens. Je pense que les techniques traditionnelles sont plus proches de ma sensibilité. Jaime toucher et avoir un lien direct avec la création. Je trouvais frustrant davoir à passer par un crayon et un clavier électronique. Javais parfois envie de casser lécran. Pour ce film, le sujet appelait une nudité dans lesthétique, un grand dépouillement. Et moi, javais besoin de salir les dessins, de les éclabousser, de les faire souffrir, à limage du personnage de la petite fille. Ça les a fragilisés dune certaine façon. Je sais maintenant que je peux travailler sans photos. Jai toujours été dans la dualité. Jaime le cinéma réel et limaginaire. Désormais, je veux toucher davantage à linconscient, au rêve, à lintériorité. Dans mon cas, cela me semble une démarche plus honnête, plus authentique. Dans un dossier de 24 images sur lanimation (2), Pierre Hébert déplorait quavec lanimation assistée par ordinateur, on tendait vers un effacement du corps dans le processus artistique. Que vous inspire cette réflexion? Oui, quand on dessine à la main, on a un rapport beaucoup plus physique à la création. Face à lordinateur dans la première phase, je me sentais comme le sujet du film. Javais envie de violer lécran, dabuser de lui et de briser quelque chose. Mais ce nétait pas clair dans ma tête. Par contre, quand jai changé de technique, le pinceau est devenu mon corps. Jétais littéralement en osmose avec mes dessins. Cétait presque un dédoublement. Jétais habitée et dominée par mon sujet. Je ressentais ce que la petite fille ressentait. Jétais en pleine instabilité émotive. Jétais à la fois la victime et le bourreau. Jai déshabillé mes dessins et je me sentais aussi nue queux. Jai gardé au maximum la nudité du trait. Je crois beaucoup à cela. Lémotion est pure, alors que le souvenir est impur. Cest vrai, par ailleurs, quil y a beaucoup de possibilités avec lordinateur. Je travaillais avec le logiciel Painter (voir les notes de musique faites au pinceau électronique dans Une artiste). Mais, au bout du compte, il y avait toujours un fini artificiel. Avec les techniques sur écran, je naurais pas pu imiter lencre comme je lai fait en dessinant à la main dans Le chapeau. Lordinateur permet de raffiner lesthétique extérieure. Mais là, javais besoin de plonger dans mon intériorité et dêtre dans la spontanéité de lélan créateur. Le sujet du Chapeau est cru et on sent à travers le travail à lencre sur papier quil y a une urgence dans lexécution. Diriez-vous que vous avez trouvé votre voie avec cette technique? Le chapeau est vraiment un film artisanal. Je me suis tellement investie dans mon sujet quil fallait que jaie ce rapport-là avec mes dessins. Mon prochain film (Swaf) se fera avec la même technique, mais il y aura de la couleur et du tridimensionnel, comme dans La basse-cour (les plumes de la femme-poule). Je reprends là un projet que javais fait avec Claude Jutra, lhistoire dun alcoolique qui boit sa vie. Quand je suis entrée à lONF grâce au concours Cinéaste recherché(e), il fallait que je fasse un film de commande. Ça a donné Une artiste. Le projet de Swaf traîne depuis 15 ans. Il a soif! (Rires). Il est mûr pour le délire. Comment lorganisation du récit se met-elle en place chez vous? Partez-vous dimages mentales? Le film est-il déjà plus ou moins pensé dans votre tête dès le départ? Pour la première version, comme cétait un film de commande, il y avait beaucoup décriture et de découpage. On avait fait une recherche. Je métais inspirée de la vie dune fille et dune phrase de Simone de Beauvoir qui disait en gros que les prostituées sont des boucs émissaires et que les hommes déversent sur elles leur turpitude. Je jouais avec beaucoup de symboles (un bouc, une rose). Puis, jai tout épuré pour ne garder que le chapeau. Quand on a subi linceste, il y a toujours un élément dont on se souvient plus particulièrement. Il y a une sorte de fixation sur un objet et, pour moi, cest le chapeau qui sest imposé. Mon père en portait un (rires) et il était très séduisant... Le chapeau se prêtait bien aux métamorphoses. Au fil des années, il a grossi et comme jaimais le dessiner, il a fini par prendre toute la place. Jy suis allé à linstinct. Pierre Hébert me poussait à explorer le déroulement de lhistoire à mesure. Jen ai présenté les grandes lignes au comité des programmes, mais cest dans lexécution que le film sest construit. Jai trouvé mon inspiration et ma liberté progressivement. Il y a très peu de montage dans vos films. Comme vous exploitez beaucoup la figure de la métamorphose, cela veut-il dire que vous travaillez par associations libres, un peu comme les surréalistes? Comment pensez-vous les rapports dimages, le raccord? La métamorphose permet beaucoup de liberté. On peut transformer nimporte quoi. Je savais au départ, par exemple, que la petite fille voulait être danseuse de ballet et que le père allait venir abuser delle. Jai mes scènes, je les mets ensemble et là, je me demande ce que je peux faire pour que les différentes actions se mêlent les unes aux autres. Donc, au départ, cest réaliste dans ma tête, puis ça devient surréaliste. Je dessine le mouvement et les transformations sopèrent. Les images senchaînent par intuition. Sans compter que je fais tous mes mouvements de caméra à la main. Je réalise mes zooms et mes panoramiques toute seule, en dessinant. La caméra ne bouge pas, cest mon dessin qui bouge. À un moment donné, le film tend presque vers labstraction, avec les yeux et les mains des hommes sur le corps de la danseuse. Je ne men suis pas aperçue quand cest arrivé. Ce nétait pas conscient. La magie opère. On se laisse entraîner. Dans la première version, il y avait des gens qui regardaient. On voyait des yeux, des cravates, des chemises, des tables, des verres... Là, il ne reste plus que les yeux. Cest plus simple et épuré. Mais je calcule aussi. Il faut que la structure tienne ensemble. La raison intervient pour lagencement. Je traque le moment de grâce. Ça ne vient pas nécessairement tout de suite. Lintuition et la raison doivent se côtoyer. |
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![]() Le chapeau. |
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| Le film fait six minutes. Comment le travail simpose-t-il dans la durée? On sait à un moment donné que le film doit sarrêter là. Sans calculer. Pour ce qui est du rythme, je ne calcule pas non plus. Le rythme simpose de lui-même en cours de route. Je mets les plans dune séquence ensemble. Et puis, je rajoute des dessins qui viennent remplir les trous. Fernand Bélanger est mon architecte. On travaille la structure tous les deux et on bâtit le film autour, au fur et à mesure. On revient en arrière éventuellement et on comble. Par exemple, la première séquence dans le club de danseuses fait écho à la dernière par un panoramique inversé. Tout au long, Pierre Hébert ma grandement aidée à clarifier lintention narrative. Il la fait avec beaucoup de rigueur et dinsistance. Dans vos films, les personnages sont toujours muets. Il y a un travail énorme sur la bande sonore. On a le sentiment que la musique et les sons sont comme le sous-texte de limage, quils nourrissent le récit et quils pallient en fait le mutisme des personnages. La musique de Jean Derome a-t-elle été composée avant ou après le tournage? Jean Derome a collectionné des jouets denfants du monde entier. Et il a produit des bruits extraordinaires avec ça, notamment pour la séquence violente où lenfance du personnage se fracasse. Jean se plaît à dire quil détourne le potentiel sonore de sa fonction. Pour le viol, il a utilisé un appeau à grives (on lappelle «la machine à vent») qui sert à imiter les oiseaux. On a joué également avec les silences, quand la fillette est complètement déstructurée. Ou quand elle chevauche lénorme pénis. On est alors complètement hors du temps. On a essayé de faire comme «des bouffées de son» qui arrivent et qui surprennent, comme le chapeau surprend la petite fille. Il y a aussi des violons qui ressemblent à des vols doiseaux. Contrairement au film Une artiste, on a fait la musique après. Jean Derome ma fait écouter une trame et choisir des choses. On a beaucoup parlé de ce que jaimais, avec lui et avec Pierre Jutras. Par exemple, Bernard Herrmann et la partition de Eyes Wide Shut. On se demandait sil fallait rehausser le son ou rehausser le dessin... ou les deux. Cest la femme de Jean qui a fait les voix, aux différents âges du personnage. On aurait pu éviter les cris de la petite fille, car la douleur était déjà présente. La petite criait delle-même sans quon lentende. Mais on a choisi de crier plus fort, damplifier la douleur, la violence, la vulnérabilité. Au début, je ne voulais rien ou alors quelque chose de très répétitif, comme de la techno. Cétait mon idée. Puis on sest décidé pour des instruments acoustiques. Jean a fait une recherche de sons, car il y a aussi une métamorphose au niveau sonore. On commence avec du rock au début, puis les violons arrivent... et cest plus abstrait. On a employé un vrai DJ pour lambiance du club. On a aussi décidé dun thème pour le chapeau. Une sorte de berceuse. On peut dire, je crois, que la musique colle vraiment au récit. Par la crudité de son propos et de son traitement, Le chapeau tranche avec une production généralement plus convenue et sage. Comment voyez-vous lavenir de lanimation à lONF? Il y a eu beaucoup de films de commande et de films pour enfants à lONF. Mais les auteurs arrivent toujours à garder une part de liberté, même dans un tel cadre. On est actuellement dans une nouvelle période, davantage axée sur les films dauteur. Pierre Hébert a travaillé dans ce sens et Marcel Jean assure la relève. Aujourdhui, on va aussi chercher des nouveaux talents à lextérieur (au Portugal, par exemple), des jeunes artistes qui travaillent avec toutes sortes de techniques, notamment des techniques traditionnelles. On a fait beaucoup de films à lordinateur, mais on a toujours maintenu la tradition de lONF, avec de lanimation «faite main». Cest le seul endroit où on peut encore travailler de cette façon. Lheure est aussi aux coproductions. Les gens travaillent dans leurs pays respectifs et cest le producteur qui se déplace. On reçoit aussi des visiteurs. Bref, ça bouge et cest un privilège de travailler dans de telles conditions.
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| Le chapeau (de Michèle Cournoyer) Les images cannibales critique par Gérard Grugeau [ 24 images n° 102 p. 41 ] |
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| Quand elle est provocante et sans concession, lanimation peut avoir une puissance dévocation sans pareille. Plongeant à corps perdu dans le vécu douloureux dune femme dont on a abusé dans son enfance, Michèle Cournoyer réussit en six minutes à nous faire vivre linceste de lintérieur. Linceste dévastateur comme une meurtrissure du corps, une souillure de lâme. Dans un bar bruyant, une danseuse nue soffre aux regards libidineux des hommes et se souvient... du violeur denfance, et de son chapeau à jamais gravé dans les replis dune mémoire marquée à vif et soudainement réactivée. La grande force du film de Michèle Cournoyer tient à son implacable pari esthétique. En utilisant la technique traditionnelle du dessin à lencre noir sur papier et en se laissant littéralement happer, dévorer, par une écriture narrative en spirale reposant sur la figure de la métamorphose, la cinéaste donne vie à une mémoire organique exubérante qui na de cesse de dévider lécheveau sans fin des souvenirs et des émotions. Lurgence du trait et son impulsion libératrice, la crudité exacerbée des images, la texture brute et éclaboussée du dessin traduisent avec véracité une lutte à finir aussi bien avec logre intérieur de lenfance dévastée quavec le matériau filmique lui-même. Comme si chaque cellule de loeuvre en gestation était douée dune mémoire propre voulant prendre le pas sur la suite des images dans un formidable élan de préhension du monde. Comme si le corps de la cinéaste devait constamment reconquérir son espace face à une technique anthropophage. Grâce au flux incessant des métamorphoses qui semblent se cannibaliser les unes les autres dans une obsédante orgie visuelle et sonore, le film illustre le pouvoir irrépressible de limaginaire et de linconscient, ouvrant ainsi de multiples portes sur les échappées ludiques du surréel. Envahis, déstructurés, les corps amalgamés de la danseuse adulte et de lenfant vont jusquà tendre à labstraction expressionniste, presque cubiste: des yeux démultipliés à la Magritte (le regard masculin omniprésent), une énorme bouche à la Niki de Saint-Phalle ou à la Dali (rappelons-nous le maître-nageur/homard sur le corps de la baigneuse endormie dans Old Orchard), une ondulation criarde des lignes à la Edvard Munch. Consciemment ou inconsciemment, Michèle Cournoyer semble toucher ici à la destruction de lunité du moi et au «fantasme du corps morcelé». Obéissant à quelques obscures impulsions, défiant la logique même de lespace et des lois de la physique, le graphisme primitif procède par glissements et par décalages pour transmuer le réel et créer un monde dassociations secrètes empreint de violence. Devant un tel enchevêtrement dimages fouettées par la présence envahissante de ce chapeau porteur de toutes les «turpitudes» et subjectivisé (il est un personnage en soi), notre regard vacille. Lenfance et ses rêves avortés (la petite fille voulait devenir danseuse de ballet) se fracassent sous nos yeux. Par strates successives, en phase avec les émotions parfois contradictoires de lenfant, la trame sonore richement texturée de Jean Derome et Fernand Bélanger prend le relais des mots impossibles et nous crie le drame intérieur de labus sexuel. De concert, le graphisme strident et la musique vibrante canalisent la douleur, lamplifient et lapaisent tour à tour. Curieusement, et cest ce qui rend Le chapeau doublement troublant, lintention narrative du film se voile et se brouille sporadiquement, venant ainsi complexifier les enjeux de la fiction. Comme si la blessure de la mémoire se doublait dune sorte de fantasmagorie du désir. Comme si le film sur labus sexuel sabsentait soudainement de lui-même pour vivre sa propre vie et porter lélan créateur vers des rivages autres, plus archaïques. Au-delà du thème de linceste et de la salissure, une ambivalence déstabilisante (déjà présente dans La basse-cour où lamour est associé à la corrida et à labattoir) sinstalle. Les rôles sexuels, les rapports de pouvoir et dattraction/répulsion entre hommes et femmes sexposent à nu dans un étrange ballet qui semble se nourrir de formations psychiques inconscientes, lesquelles trouvent leur relais naturel, leur exutoire spontané, dans les métamorphoses délirantes de la cinéaste. En accueillant ainsi la spécificité hallucinatoire du fantasme par-delà lhorreur de son sujet, Michèle Cournoyer montre que les signes du réel cachent toujours leur part dirrationnel. Sans doute est-ce là dailleurs ce vers quoi tend toute son uvre. LE CHAPEAU Québec 2000. Ré. et scé.: Michèle Cournoyer. Caméra anim.: Pierre Landry. Mont.: Fernand Bélanger. Mus.: Jean Derome. Son: Fernand Bélanger et Jean Derome. Mont. son: Esther Auger. Prod.: ONF (Thérèse Descary, Pierre Hébert). 6 min 10 s. Noir et blanc. Dist.: ONF. |
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