Jamais deux cinéastes nont paru aussi éloignées lune de lautre quAndré-Line Beauparlant (Trois princesses pour Roland) et Lucie Lambert (Paysage sous les paupières, Avant le jour). Pourtant, on verra à lire leur dialogue à loccasion de la sortie (en décembre) du Petit Jésus, de Beauparlant, et du Père de Gracile (sortie prévue fin février), de Lambert, que, sur plusieurs points, elles reconfigurent le documentaire en lancrant profondément dans leur propre monde. Leur manière de filmer est différente : lune, Beauparlant, restreint son champ de vision jusquà le rendre schizophrénique, lautre, Lambert, balaie lespace à grands coups de plans longs, à la respiration ample et lyrique. Par la façon quelles ont de rabattre le dehors, cest-à-dire ce qui est vu, sur lenfance, la leur, elles balisent le même horizon, una cosa mentale, un univers extraordinairement intime. Paradoxe du travail denregistrement du réel : André-Line Beauparlant dirige brutalement sa caméra vidéo sur sa famille pour évoquer un événement traumatisant, la mort de son frère; Lucie Lambert mêle, en une douceur rusée, fiction et documentaire pour raconter lhistoire dune jeune fille de dix ans à la recherche de son père. À travers ces protocoles dapproche de la réalité opposés, la démarche reste cependant la même pour les deux cinéastes. Cest ce quelles discutent essentiellement ici, à savoir que le droit de filmer devient un devoir de filmer qui, à la fois, légitime lacte denregistrement assumé comme opération morale et lui rend sa fonction en saffichant comme geste artistique de traduire en sons et en images le réel le plus improbable et, pourtant, le plus proche et qui, ainsi, peut faire signe et faire sens pour chacun de nous. A.R.
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André-Line Beauparlant : Est-ce que tu savais, Lucie, en entreprenant le projet du Père de Gracile, que tu allais intégrer une part de fiction au documentaire ?
Lucie Lambert : Non, pas du tout. En terminant Avant le jour, jai voulu continuer à errer dans le même territoire, celui de la Côte-Nord, et javais le goût daller encore plus vers le nord. Mon idée était daller à la rencontre des nomades du Nord, mais jimaginais que le film se ferait plutôt avec des Blancs qui, soit travaillent dans des chantiers, miniers ou forestiers, soit sont attirés vers le Nord, dieu sait par quelle quête. Venant moi-même de la Côte-Nord, et mon père ayant travaillé sur des chantiers, jétais attirée par ce sujet depuis longtemps et jétais curieuse de savoir comment ces hommes-là vivent, en me disant aussi que cest un peu eux qui ont construit le Québec tel quon le connaît. Combien de personnes ont eu un père qui a travaillé comme ça, au loin ? Et il y avait aussi lidée de montrer les traces de lexploitation humaine sur ce territoire et les blessures quelle y a laissées, mais aussi les blessures des hommes. Jai alors entamé ma recherche par Schefferville, un lieu où toutes sortes de gens se croisent et cest là que jai rencontré les autochtones. On ne peut pas parler des nomades du Nord sans parler des autochtones. Puis tranquillement, jai commencé à connaître toutes sortes de destins humains, dhistoires. Mais comment arriver à embrasser tout ça à la fois ? Pour ce projet, la forme documentaire ne me satisfaisait pas et lidée dune petite fille qui chercherait son père mest venue tout naturellement. En fait, jai seulement poussé plus loin encore que dans Paysage sous les paupières le canevas de la fiction. Le trajet de la petite fille était établi au départ, je connaissais les personnes clés quelle allait rencontrer et je savais ce que je voulais que ces personnes-là nous livrent. Je trouvais alors stimulante lidée de mettre des personnes en contact et de voir ce qui se passerait, de faire des choix sur le vif, de me réajuster selon ce qui arriverait au moment du tournage.
A.-L.B. : Ma façon de travailler est semblable à la tienne. Je me promène et je cherche, sauf que je le fais avec ma petite caméra. Jécris ensuite un scénario très détaillé qui me sert de base, juste pour me rassurer. Je me suis même fait dire quelquefois quon ne peut pas écrire un scénario comme ça pour un documentaire, mais pour moi cest une façon de réfléchir. Partant de là, je me sens assez solide pour me lancer et commencer le tournage, et là arrivent bien sûr toutes sortes de choses que je navais pas prévues. Mais en même temps, comme je travaille avec des gens de ma famille, je risque moins de tomber sur des choses sorties de nulle part. Pour moi, cétait clair que le film devait commencer le 24 décembre dil y a vingt-six ans et se terminer le 24 décembre vingt-six ans plus tard, mais comme si tout cela avait lieu en une seule journée, parce que pendant cette période (la journée de Noël) il sétait passé un événement majeur pour cette famille-là. Cette journée unique était importante, pour le drame qui sy était joué, mais aussi pour la question de la religion quelle permettait daborder. Tout ce que jai filmé est à lécran. Je navais que des entrevues : rien dautre que ce que ces gens-là avaient à nous raconter. Lintensité de ces entrevues a fait quon na jamais fait de pan ni à gauche, ni à droite. Il ny a que leur côté brut. Ma monteuse nen revenait pas et trouvait ça difficile par moments. Javais tellement peu de matériel que cétait vraiment un tour de force que darriver à tout faire tenir ensemble, à faire parler tout ça. Je navais même pas un plan de chandelle qui brûle!
L.L. : Cest ce qui donne la forme particulière du film. À certains moments, je trouvais que la caméra toujours fixe et près des gens créait un climat presque schizophrénique.
A.-L.B. : Il mapparaissait que ce qui était dramatique, cétait ce que les gens avaient à dire et je leur ai laissé le raconter. Je navais pas limpression que je pouvais traduire ça en images dune autre manière. Il faut dire que quand jai commencé à écrire le projet, mon frère était vivant, et que je faisais un film avec lui. Il est mort en cours décriture. Jai donc dû faire un film sur lui, sans lui. Cest peut-être à ce moment-là que mon approche est devenue beaucoup plus structurée. Il fallait que je morganise avec ce que javais, ce qui voulait dire les gens qui pouvaient raconter lhistoire de mon frère et les quelques secondes dimages que javais de lui, que jai retravaillées, répétées et ralenties.
L.L. : Cétait le même principe dans Trois princesses pour Roland. Ce sont des histoires que tu nous racontes, et la façon de parler des personnages est tellement imagée que lon voit ce quils nous disent. Cest un roman ! Tu nas pas besoin dillustrer leurs propos.
A.-L.B. : Je tenais à une forme de simplicité et de dépouillement. Quand je ne réalise pas mes films, je suis directrice artistique sur les fictions des autres. Je fais des décors, je dois tout créer, il y en a partout! Alors quand jarrive en documentaire, jai envie dun cocon, jai envie que ce soit petit, mais aussi de méloigner de la représentation dans laquelle je suis le reste du temps. En regardant ton film, Lucie, jai été frappé par le fait que toi, tu utilises beaucoup plus déléments par lesquels tu fais parler les choses. Jétais éblouie par ta capacité dévocation : on voit des oiseaux, la mer. Je trouvais ça tellement beau et je me disais que cétait complètement le contraire de ce que javais fait.
L.L. : En même temps, ces évocations font partie du sujet. Mes films portent avant tout sur le territoire et les gens qui lhabitent. Pour moi, ce nest pas de la représentation au sens où ces éléments ne sont pas là pour « faire beau ». Ils font partie de lintérieur du monde et ils doivent être là. Il y a aussi lunivers intérieur de la petite fille que je voulais voir présent par le côté onirique du film. Doù cette sorte de rempart de poésie quon y trouve. Mes films se construisent beaucoup au montage, étape qui est toujours assez longue, et René Roberge, avec qui jai toujours travaillé, réussit vraiment à construire le film tel que je lai rêvé, à faire parler limage afin quelle révèle tout ce quelle contient. Pour moi, le cinéma documentaire passe beaucoup par une interprétation du réel qui permet de révéler des choses que lon voit, ou même que lon ne voit pas mais qui pourtant existent. La poésie permet donc de faire ressortir certaines dimensions de ce réel-là.
[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 120 p. 40-45 ] |