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| Bresson l'irréductible par Marcel Jean [ 24 images n° 120 p. 46-47 ] |
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| Cinématographe. Le mot même, davantage que lappareil créé par les frères Lumière, évoque aujourdhui une dimension singulière du cinéma, celle attribuable à Robert Bresson. En treize films, celui-ci a su révéler un art sublime et unique, dont la fréquentation est essentielle à une véritable compréhension des potentialités du cinéma. Loriginalité de luvre de Bresson, le fait quelle nait ni antériorité même pas chez Dreyer qui en serait le plus proche parent ni réelle postérité personne ne laura suivi dans sa logique aussi loin quil est allé ajoute à sa valeur. Ses idées, Bresson les aura consignées, sous forme de pensées et daphorismes, dans un livre longtemps annoncé quil a simplement intitulé Notes sur le cinématographe(1). Un livre quon ne lit pas mais quon médite, ce qui, on le sait, est laffaire dune vie. Dans le dernier numéro de 24 images, je déplorais que Bresson soit si mal servi par lédition DVD nord-américaine. Les choses ont un peu bougé récemment puisque, aux bonnes éditions des Dames du bois de Boulogne (1945) et du Journal dun curé de campagne (1951) disponibles chez Criterion, se sont ajoutées les parutions dUn condamné à mort sest échappé (1956) et de Lancelot du lac (1974) chez New Yorker Video. Les deux films sont des chefs-duvre, le premier surtout qui vient établir une fois pour toutes la stylistique de Bresson, ce cinéma sonore davantage que parlant, qui ne doit rien au théâtre et refuse tout artifice, toute affèterie. On se réjouit davoir accès à ces films en DVD, même si on regrette le caractère plutôt chiche du travail dédition de New Yorker Video. Passons rapidement sur le fait que les films ne sont accompagnés que de bandes-annonces pour déplorer plutôt quon nait pas pris la peine de restaurer numériquement, ne serait-ce que de manière sommaire, limage et le son des films. Si Lancelot du lac, plus récent, nen souffre pas trop, il en va autrement dUn condamné à mort sest échappé, dont lédition semble avoir été faite daprès dune copie de distribution. Il va sans dire quun film dune telle envergure aurait mérité davantage dégards ! Heureusement, la force de luvre est telle que les ennuis techniques ne suffisent pas à en ternir léclat. On le constate dailleurs dès les premières secondes du film : ce plan sur les mains menottées du lieutenant Fontaine, ce mouvement des mains, cette précision telle quon peut sentir le regard du personnage sur ses mains, sa volonté de senfuir. Tout cela, Bresson le provoque par lintelligence et la force dun plan serré, par un usage rigoureux du son, lensemble créant un hors-champ obsédant. « Rien de trop, rien qui manque. » Bresson est le cinéaste le plus inactuel qui soit. Cest sans doute là le signe de son inestimable valeur. Alors que la plupart des films daujourdhui sont prétentieux même parmi les meilleurs, pensons aux dernières réalisations de Tarantino, dAlmodóvar, de von Trier ou de Scorsese , Bresson était ambitieux. La différence est considérable : le prétentieux est persuadé de posséder quelque chose et en fait létalage, lambitieux désire la réussite, il la cherche, il travaille dans le but de lobtenir. Dans le cas de Bresson, la réussite à laquelle il a toujours aspiré était morale, spirituelle autant quartistique. On la ainsi souvent qualifié de janséniste : « La faculté de bien me servir de mes moyens diminue lorsque leur nombre augmente » ou encore « Ton film, quon y sente lâme et le cur, mais quil soit fait comme un travail des mains. » Une telle quête détonne lorsquon la mesure au cinéma daujourdhui. Cette volonté acharnée datteindre la transcendance, cette ascèse créatrice Bresson qui refuse le théâtre (« Pas dépousailles du théâtre et du cinématographe sans extermination des deux »), les belles images (« Vaincre les puissances fausses de la photographie »), les acteurs (« Un acteur est dans le cinématographe comme dans un pays étranger. Il nen parle pas la langue ») mènent à un art incomparable que Bresson semploie à définir à mesure quil le découvre. « Si une image, regardée à part, exprime nettement quelque chose, si elle comporte une interprétation, elle ne se transformera pas au contact dautres images. Les autres images nauront aucun pouvoir sur elle, et elle naura aucun pouvoir sur les autres images. Ni action, ni réaction. Elle est définitive et inutilisable dans le système du cinématographe. (Un système ne règle pas tout. Il est une amorce à quelque chose.) » Plus loin, Bresson écrit : « Un ensemble dimages bonnes peut être détestable. » Pourquoi ? Parce que le montage est la clé ! « Ne cours pas après la poésie, elle pénètre toute seule par les jointures (ellipses). » Ailleurs cette autre pensée éclairante : « Film de cinématographe où les images, comme les mots du dictionnaire, nont de pouvoir et de valeur que par leur position et relation. » Pour Bresson, la fragmentation est la manière déviter la représentation. Car le cinématographe est émotion plutôt que représentation. Il faut « Habituer le public à deviner le tout dont on ne lui donne quune partie. Faire deviner. En donner lenvie. » Pour cela, « Les idées, les cacher, mais de manière quon les trouve. La plus importante sera la plus cachée. » Aux acteurs, issus du théâtre, Bresson préfère les modèles. « À lassurance des acteurs oppose le charme des modèles qui ne savent pas ce quils sont. » Un peu plus tôt dans ses notes : « Modèle. Tu léclaires et il téclaire. La lumière que tu reçois de lui sajoute à celle quil reçoit de toi. » Et à propos de la fameuse diction blanche, longtemps mal comprise (même André Bazin la lui reprochait dans son très beau texte sur Le Journal dun curé de campagne) et qui caractérise lensemble de ses films : « À tes modèles : Parlez comme si vous parliez à vous-mêmes. MONOLOGUE AU LIEU DE DIALOGUE. » En 1956, après une projection du montage dUn condamné à mort sest échappé, Bresson a limpression de toucher à quelque chose : « Aujourdhui, je nassistai pas à une projection dimages et de sons; jassistai à laction visible et instantanée quils exerçaient les uns sur les autres et à leur transformation. La pellicule ensorcelée. » Encore aujourdhui, Un condamné à mort sest échappé conserve son mystère, sa grâce. Tout comme Le journal dun curé de campagne, daprès Bernanos, qui en son temps avait redéfini les principes de ladaptation cinématographique et dont la rigueur et la réussite préfigurent le génie dUn condamné à mort sest échappé. Le journal dun curé de campagne est le film de la rupture, celui du tournant, qui marque la véritable naissance de Bresson et de sa marche vers le cinématographe. Criterion, léditeur du Journal dun curé de campagne en DVD, sest donné la peine de bien nettoyer limage et le son (restaurer serait un mot un peu fort). Le résultat est satisfaisant. Bresson ayant été avare dentretiens tout au long de sa vie, les suppléments sont plutôt légers : un texte de Frédéric Bonnaud et un commentaire, franchement anecdotique, de Peter Cowie. Quà cela ne tienne, lédition du Journal dun curé de campagne vaut le détour. Criterion a aussi édité Les dames du bois de Boulogne, dont la réalisation précède les deux autres films. Il sagit dun long métrage à situer en marge du reste de luvre de Bresson : dialogues de Cocteau adaptant une histoire tirée de Jacques le Fataliste de Diderot, drame bourgeois anachronique, emploi dacteurs professionnels, recours à la dramaturgie classique, Les dames du bois de Boulogne vaut davantage pour son caractère incongru quen tant quexemple du travail de Bresson. Dailleurs, ce dernier ny était pas allé par quatre chemins en reniant ce film pourtant honorable. Film de la maturité, Lancelot du lac illustre bien ce quest le cinématographe, cela même si, parmi les réalisations de Bresson, lhistoire du cinéma a davantage retenu Pickpocket (1959), Le procès de Jeanne dArc (1962) et Largent (1983). New Yorker Video ayant offert, il y a quelques années, des éditions VHS de Pickpocket, de Largent, mais aussi dUne femme douce (1969) et de Le diable probablement (1977), il est permis despérer quon trouvera bientôt ces films en DVD. Le travail de Robert Bresson ne saurait laisser un cinéphile indifférent, de la même façon quune expérience de cinéphilie ne saurait être complète sans une rencontre avec le cinéma de Bresson. Trop rares en effet sont les uvres de cette nature, qui mettent en cause la définition même dune forme dart et obligent par conséquent à la reconsidérer. Le DVD est le véhicule idéal pour de tels films auxquels il devient vite impossible de ne pas se référer. |
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| Les dames du bois de Boulogne, The Criterion Collection, n° 183 Diary of a Country Priest (Le journal dun curé de campagne), The Criterion Collection, n° 222 A Man Escaped (Un condamné à mort sest échappé), New Yorker Video, NYD16204 Lancelot du lac, New Yorker Video, NYD17404 |
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| Michael Mann cinéaste fauve par Édouard Vergnon [ 24 images n° 120 p. 48-50 ] |
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| Il y a près de 40 ans mourait un grand cinéaste américain du paysage, de la traque et de la solitude. Ses hommes étaient virils (sils décrivaient rarement ce quils faisaient, ils faisaient toujours ce quils disaient), mais leurs regards et leurs silences (ou cette voix chevrotante) trahissaient une fébrilité toute féminine. Dans lombre de ses illustres aînés (Ford, Hawks, Hitchcock ou Lang), ce grand cinéaste na jamais véritablement eu la place quil méritait (une seule monographie de langue anglaise à ce jour de Jeanine Basinger). Aujourdhui, un autre grand cinéaste américain du paysage, de la traque et de la solitude na toujours pas non plus trouvé la place quil mérite (il a beau approcher la soixantaine, aucune étude sérieuse à ce jour) et ne jouit pas du même prestige que ses surestimés contemporains (Scorsese, De Palma ou Coppola). À en croire son nom, il aurait pu être le fils du premier. Lun se prénomme Anthony, lautre Michael. Tous les deux sappellent Mann. Après des débuts qui ne présagent pas forcément de leur talent, chacun trouvera un genre codifié où exceller (western pour le premier, drames policiers pour le second) et se révélera moins inspiré sitôt le film de genre quitté. Ils se font une idée assez proche de lhomme (désireux daimer mais lancé à corps perdu sur la piste dun double noir, il se coupe lentement des autres et évolue dans un cadre naturel que la caméra aura à cur de filmer) et surtout du paysage. Car la grande affaire de ces deux cinéastes, ce qui les distingue de nombre de leurs contemporains, cest bien limportance primordiale accordée au décor comme contrepoint existentiel des actions qui sy déroulent. Matière vive de leurs récits, le paysage nous donne à voir ce que les hommes ressentent, mais ne disent pas. Ainsi, entre mille, ce beau plan de mer filmée à hauteur de terrasse dans Manhunter cest-à-dire la hauteur doù parlaient les personnages du plan précédent qui, placé comme contrechamp final de la scène, se charge dune beauté triste et a valeur détat dâme. Cette prégnance existentielle du paysage trouve une première forme systématique chez Michael Mann : lorsque la caméra continue à enregistrer un espace laissé vacant, comme si le décor devait encore nous dire quelque chose sur les hommes qui sy trouvaient. Au-delà de ces ressemblances, une différence de taille toutefois les sépare : des décennies de modernité sont passées par là. Un élan de solitude Certaines figures proches dans leur essence ont enregistré cette modernité. Prenons la figure du héros solitaire. La violence quil y subit chez A. Mann est sèche et proprement atroce (on y crie de douleur). Chez M. Mann, elle est davantage fantasmée (on ne crie pas et elle rend les hommes qui la subissent encore plus beaux). À la solitude névrotique et donc très incarnée du premier, répond la solitude animale et presque muette du second. Les prémisses dune traque rectiligne se transforment ouvertement en prédation sans axe chez Michael Mann. Bien que ce dernier sen défende, le cinéma moderne de Melville a souvent été invoqué pour qualifier sa mise en scène. Cette parenté peut paraître abusive. Seule une certaine utilisation des couleurs (les premiers plans de Thief et du Cercle rouge se ressemblent étrangement) les rapproche. Car si le cinéma de Mann inscrit la modernité de larchitecture, des couleurs et des surfaces vitrées daujourdhui dans ses plans, il nest pour autant jamais abstrait. Contrairement à Melville, la solitude de ses hommes nest nullement chez lui une solitude de principe. Ses hommes ne sont pas solitaires, mais le deviennent à mesure quils pénètrent en lautre (Manhunter, Heat, Insider, notamment). Pour mutiques quils puissent parfois paraître, ses policiers et criminels restent en effet fortement reliés à la vie grâce aux femmes quils rencontrent. Il y a toujours une vie amoureuse et affective en contrebas, ou le désir den avoir une (les plus belles scènes de Thief sont aussi les plus anti-melvilliennes : lorsque le voleur sefforce dy conquérir le cur dune femme avec une volubilité quon ne lui connaissait pas). Ces hommes finissent même par être un peu fleur bleue sous leurs allures de samouraïs. Et si nous les trouvons souvent plongés dans leurs pensées, nous savons quils ont alors conscience de se défaire dune forme de vie sociale, de la perdre au profit dune meilleure connaissance de celui quils ont à appréhender (y compris sous sa forme la plus civilisée, le journalisme, dans Insider). De là, la mélancolie parfois déchirante de ses films. Il ny a dailleurs pas jusquà lutilisation de la musique chez Mann qui ne tente dajouter du lyrisme à leurs actions bien muettes. Cette musique plutôt guimauve finit par être belle en ce quelle dit aussi lunivers populaire de ces hommes. Abstraite, formaliste, stylisée, maniériste sont autant dadjectifs utilisés pour définir la mise en scène de Michael Mann. Outre que le vocable de « formaliste » recoupe tous les autres et reste assez vague, on peut affirmer que la mise en scène de Mann est stylisée mais jamais maniériste. Cette différence est fondamentale et distingue son travail de celui de ses contemporains. Le maniérisme au cinéma marque la toute-puissance du mouvement de caméra sur le montage. Souverain, presque hautain, il serpente à loisir et finit par nous faire perdre les personnages de vue. On ne craint dès lors plus tellement pour eux, lenjeu momentané ne concernant plus que la caméra elle-même, sa capacité froide à réussir le pari technique quelle sest fixé. Au mieux, cest la mort au travail (Ophuls ou Welles), au pire un peu desbroufe vite oubliée (Altman, certains Scorsese et De Palma). Rien de tout cela chez Mann. La caméra bouge mais toujours dans la foulée dun personnage. Le travelling latéral ou daccompagnement est même devenu lune de ses plus belles figures de style (en termes de mouvement), tant sa mise en scène est imbattable pour enregistrer le déplacement félin des hommes avant le bond ou lattaque. Les morceaux de bravoure finaux de Manhunter, The Last of the Mohicans, Heat et Collateral en sont déloquents et de splendides exemples : absence de dialogue, grands travellings latéraux dans la foulée des poursuivants, criminels fuyant comme des loups et héros bondissant comme des léopards, omniprésence de la musique puis silence poignant et hébété, tressaillement viscéral une fois cet autre tué (et si finalement je laimais ?). Une mise en scène de la réverbération La beauté spécifique de la mise en scène de Mann tient aussi à ce montage un peu triste qui liquéfie le temps. Un détail suffirait à montrer lartiste au travail, sa façon bien à lui de remettre louvrage sur le métier : le plan du tireur délite dans Manhunter et Heat. Dans le premier, nous voyons un profil de tireur, lil fermé. Il sagit dun plan de coupe bref et traditionnel. Dans le second, le tireur est toujours de profil, mais son il est ouvert. Le plan est beaucoup plus long et, tout en gagnant une autonomie propre, instille une forme de léthargie poignante. Mais loin de toute pose maniériste, cette stylisation reste tout entière au service du récit car elle a aussi valeur de suspense. La stylisation chez Mann est donc affaire de montage, de couleurs et de plans. Il sagit bien ici de lart de conférer une autonomie existentielle au décor. Plastiquement parlant, les deux plus beaux films de Mann (Heat et Collateral) sont ainsi ceux où le décor supplante au maximum la parole des hommes. Surfaces planes, presque léthargiques, voire végétatives, les grands aplats darchitecture et de couleurs éternisent leur solitude, tandis que certains lieux (aéroport dans Heat, station de métro dans Collateral) mettent à la portée des corps un secours physique aussi proche quinaccessible. Homme et espace finissent même parfois par se confondre, se dissoudre, pour ne plus former quun seul et même dehors (la fin superbe de Collateral où, du haut dun building, chasseur/chassé ne sont plus que des ombres projetées sur la grande ville). À cet égard, le manque de charisme de Tom Cruise finit par servir cette mise en scène daplanissement des corps sur le décor, en ce quil devient lui-même une forme de surface gris argenté qui se meut comme un rectangle sur les mille ronds colorés de L.A. Sauf que cette bête sauvage percluse de solitude meurt ici comme le Dormeur du val de Rimbaud, « avec un trou rouge au côté droit », tandis quon la croirait assoupie, dans lignorance totale des autres, avec pour tout vallon la dernière rame dun métro. Il est un autre grand cinéaste américain de la stylisation et du lieu, particulièrement de Los Angeles, cest David Lynch. Mais si le Los Angeles de Lynch acquiert comme chez Mann une réelle autonomie plastique, il sen distingue par ses « entrailles ». Cest une ville volontiers hantée, faussement endolorie, grouillante dhistoires dogres, qui semble toujours cacher de nouveaux personnages qui nen seraient pas à leur premier coup près. Dans laquelle finalement, il ne fait pas bon saventurer. Cet équivalent urbain dun bois de Petit Poucet est bien à lexact opposé des films de Mann. Qui embrasse trop, mal étreint Sil se révèle un cinéaste exceptionnel dès lors quil a à mettre en scène du policier, du décor et du binaire, Mann se montre par contre moins inspiré sitôt un surcroît dambition scénaristique affichée. The Last of the Mohicans ou Ali laissent en effet un sentiment mitigé. Du premier, on ne retiendra que le final déjà évoqué et quelques scènes de sous-bois rondement menées (il faut y voir la progression féline des hommes, leur disposition dans le cadre, cette mise au point raffinée qui montre limminence de lattaque). Pour le reste, le cinéaste peine à dialoguer son histoire, à faire vivre ses personnages et surtout à mettre en scène une époque révolue (en témoigne ce plan étonnamment niais où trois pêches placées dans un vase, une carriole qui passe au fond et une robe blanche aux contours imprécis sont censées véhiculer lHistoire). De façon plus générale, on pourrait dire que le danger chez Mann, sa limite peut-être, cest le morcellement, la brièveté du plan, le montage virtuose qui tente dentrelacer de multiples actions (les dix premières minutes dAli pourtant si célébrées restent assez vaines). Sans le secours de la durée, son extrême formalisme a les arêtes parfois tranchantes dun esthétisme creux. Les plus belles scènes dAli sont assurément les plus longues, les moins fragmentées (la première nuit damour, les joutes verbales avec le fidèle journaliste) ou celles qui suspendent ouvertement le temps (larrivée en Afrique). Hors ces moments, le film multiplie dinutiles coquetteries de style : blancs brûlés, plans très courts, mises au point fouineuses faisant mine de saisir du vrai (procédé dautant plus factice que les plans sont à linverse ultra-composés). Jusquaux combats de boxe proprement dits qui manquent cruellement de point de vue trop de contrechamps dans les travées, trop de styles de mise en scène différents (caméra à lépaule, subjective, ralentis), variété des angles à en perdre la vue. Tout linverse du Gentleman Jim de Raoul Walsh où le gracieux jeu de jambes dErrol Flynn avait valeur dunique point de vue stylistique. Ces réserves étant faites, il est permis de voir en Mann lun des cinéastes américains les plus passionnants daujourdhui, lun des rares en tout cas qui continue à user du plus beau secret hollywoodien dautrefois. Quand, jusquà la fin des années cinquante, le formalisme des plus grands réalisateurs américains transfigurait à lui seul la minceur de nimporte sujet et que lépaisseur humaine sy gagnait par des rapports dimages. Mann en est bien le digne héritier lorsque à son tour, sans esbroufe ni vaine virtuosité, mais gardant lil sur les hommes, il transcende le film de genre et tente de faire sienne cette maxime de Bresson : « Cest dans sa forme pure quun art frappe fort ». |
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| Par groupes de deux : Insider (1999), Heat (1995) et Collateral (2004). | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
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![]() Roger Van Hool et Bulle Ogier dans Rendez-vous à Bray dAndré Delvaux. |
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| Travelling arrière Retour à Bray par Robert Lévesque [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 120 p. 51 ] |
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| Des scènes de films passent dans ma tête, Laurore de Murnau, Au fil du temps de Wenders, Lannée dernière à Marienbad de Resnais, Roma de Fellini, La mort dEmpédocle de Straub et Huillet, Le voyage des comédiens dAngelopoulos, Suddenly Last Summer de Mankiewicz, elles reviennent, fixées, transformées, accoutumées, magnifiées... Sils défilent dans ma cinémathèque mentale, ces films-là, comme celui sur lequel on sarrête : Rendez-vous à Bray dAndré Delvaux, cest pour des raisons diverses, lévidence du génie, bien sûr, aussi les circonstances dans lesquelles je les ai vus, avec qui je les ai découverts, où (Roma à Rome dans un cinéma semblable à celui du film), à quel âge, en quel état desprit; ce nest pas toujours pour la réussite que je les adopte. [...] [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 120 p. 51 ] |
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