propos recueillis par Janine Euvrard

[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 112-113 p.54-62 ]

Le tumulte des cœurs
critique par Jacques Kermabon

Entretien avec Ariane Ascaride
propos recueillis par Janine Euvrard
Cinéaste d’une ville, d’un quartier même, se plaît-il à dire (l’Estaque), Robert Guédiguian est un vif, et en fait le seul cinéaste témoin de la vie de cette cité portuaire qu’est Marseille depuis René Allio. On connaît l’homme pour sa générosité, son engagement, tant politique que moral, qui transparaît dans des films où le regard implacable qu’il pose sur la réalité contemporaine n’empêche en rien les élans du cœur le portant aujourd’hui jusqu’au lyrisme. Cinéaste du peuple, des petites gens, à qui il sait rendre toute leur humaine beauté et leur dignité, il est en ce sens, mieux que quiconque, le fier héritier des Duvivier, Renoir ou Grémillon. C’est pour ces raisons, et bien d’autres encore, que nous lui témoignons un attachement presque inconditionnel.
[...] « 24 IMAGES: De quelle façon le cinéma et votre vie politique sont-ils liés aujourd’hui? »

« ROBERT GUÉDIDUIAN: Je n’ai jamais fait de cinéma militant. Le cinéma militant est pour moi une commande directe en vue de défendre une chose précise avec un objet précis. Je n’ai toutefois rien contre. Si on me demandait de faire un film sur Pôrto Alegre, ce serait du cinéma militant. J’ai plutôt toujours considéré faire un cinéma concerné et responsable. Dans tous mes films, dans chaque image que je fabrique, je me pose la question de son importance et de son efficacité. Je me dis que faire une image, c’est avoir une responsabilité puisque d’autres la verront. J’exagère parfois en disant que chaque image est une idée, mais je me pose toujours des questions d’ordre moral en faisant chacune d’elles. En ce sens-là, je pense que tous mes films sont des films politiques. Même dans un film moins directement politique comme Marie-Jo et ses deux amours, la conscience d’une responsabilité m’a conduit à situer cette histoire d’amour impossible dans un cadre où l’on voit de manière très détaillée, presque documentaire, le boulot des personnages, leur vie quotidienne: ils vont faire leurs courses, ils lavent la vaisselle, ils prennent leur voiture pour aller travailler, ils dorment, ils ne dorment pas, ils se lèvent la nuit. Le fait même de situer une histoire aussi romantique que celle-là chez des gens qu’on peut croiser à tous les coins de rue, qui nous ressemblent, c’est déjà pour moi un acte politique. Je crois qu’il est salutaire de dire aux jeunes: «Les plus grandes passions du monde ne sont pas forcément réservées aux jeunes qui courent sur les montagnes à Heidelberg au début du XIXe siècle ».

Marie-Jo (Ariane Ascaride) et son mari
(Jean-Pierre Darroussin).
« 24 IMAGES: Qu’aimez-vous dans le romantisme? »

« ROBERT GUÉDIDUIAN: Ce que j’aime, c’est précisément qu’il s’apparente au geste révolutionnaire. Vous voyez, je retombe sur mes pattes (rire)! J’ai toujours considéré que dans le geste romantique, il y avait le refus du monde tel qu’il est. Dans le romantisme, tout est toujours ramené sur le plan individuel, donc souvent amoureux: «J’aime cette femme, mais elle ne peut pas m’aimer, parce qu’elle n’est pas libre, elle est mariée, elle en aime un autre, etc.» Généralement, les choses se présenteront ainsi: «Je me suicide ou je me suicide pas», «Je pars, ou elle se suicide». Mais ça, c’est une situation qu’un romantique n’accepte pas. Il dira plutôt: «Non, ça ne va pas, je vais changer cette situation!» C’est donc la non-acceptation du réel et, plus que cela, la non-acceptation du néant, de la mort, qui le définit. Le geste révolutionnaire est pareil, sauf que ses motivations sont d’ordre collectif. Il y a là aussi un refus du réel tel qu’il est, en plus d’un refus de l’injustice sociale, politique, historique, etc. En fait, la psychologie d’un révolutionnaire et celle d’un romantique sont semblables et partent d’un même point de vue utopique qui consiste à dire: «Je rêve à la possibilité de l’impossible».

« 24 IMAGES: Vous avez parlé de la mort et j’allais vous poser cette question: Pourquoi la mort est-elle si souvent présente dans vos films? »

« ROBERT GUÉDIDUIAN: Je ne peux pas répondre de manière analytique, mais la mort me hante fortement. Je ne considère pas la vie sans elle, toutes les questions de la vie sont rattachées à elle: notre existence, notre finitude, notre rapport à l’Histoire avec un grand H, nos rapports à nos enfants, à la reproduction, à nos parents qui vieillissent, à la perte des parents. Tout le monde a un rapport différent à la mort, moi j’ai celui-là, j’en parle beaucoup.

« 24 IMAGES: Elle vous fait peur? »

« ROBERT GUÉDIDUIAN: Oui. Je me dis qu’il faut que je fasse un maximum de choses avant, je n’en ai jamais fini! Je suis plutôt un agité nerveux, et l’idée de perdre mon temps est très liée au fait que je suis hanté par la mort. Comme je ne veux pas perdre mon temps, je le remplis au maximum. C’est plus la perte de moyens que la perte de la vie qui me fait peur, le vieillissement m’inquiète plus que la mort. »

« 24 IMAGES: Votre désir d’accompagner l’évolution de la société par le cinéma est très clair. Un film comme Marius et Jeannette par exemple parlait de la fin du monde ouvrier. »

Le cinéma, et c’est peut-être une de ses forces, a une capacité d’enregistrement et d’archivage du réel. Une de mes motivations est donc de pouvoir travailler sur ce qui est en train de changer, de travailler sur un décor qui est en train d’être détruit, qui très bientôt n’existera plus. C’est vrai que pour moi, filmer la destruction de la cimenterie dans Marius et Jeannette, c’est filmer la destruction d’à peu près un siècle et demi de vie ouvrière. À la mesure d’un film, il s’agissait aussi de faire un peu le point sur ce qui pouvait rester de cette culture ouvrière. Il y a des choses à en garder: des valeurs de lutte, de révolte, de générosité, de solidarité, etc., qui sont nées dans ces usines et qui peuvent toujours s’appliquer dans des espaces et des temps différents. Ce sont presque des valeurs absolues, qui peuvent devenir des valeurs universelles. » [...]

[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 112-113 p.54-62 ]

Marie-Jo et Marco (Gérard Meylan).
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Marie-Jo et ses deux amours (de Robert Guédiguian)
Le tumulte des cœurs
critique par Jacques Kermabon


Jacques Boudet en vieil alcoolique.

[ 24 images n° 111 p. 44-45 ]
Ce n’est pas Sérénade à trois (le triolisme sous les atours de la comédie chaste), ni Jules et Jim (la tragédie derrière le badinage), c’est Marie-Jo et ses deux amours. Le titre ne ménage aucun suspense, quand le film commence, nous en sommes là. Robert Guédiguian a redistribué des rôles à sa troupe habituelle. Ariane Ascaride est Marie-Jo, ambulancière, mariée à Daniel (Jean-Pierre Darroussin), chef d’une petite entreprise de bâtiment. Ils ont une fille, Julie (Julie-Marie Parmentier). Marie-Jo aime son mari, mais aussi ardemment son amant, Marco (Gérard Meylan), capitaine de bateau. Le non moins fidèle Jacques Boudet incarne un vieil alcoolique malodorant que Marie-Jo emmène régulièrement dans son ambulance pour des soins, moments qui permettent d’échanger des confidences.

L’allégresse d’aimer et d’être aimée par deux hommes à la fois, ce sentiment de liberté est aussi ce qui l’enchaîne. Au tout début du film, nous découvrons Marie-Jo au bord de la mer pendant une promenade avec son mari et sa fille. Elle est là, tout en étant ailleurs, les yeux perdus vers le large. À un moment, demeurée seule, elle se fait une estafilade sur la veine du poignet avec un couteau. Sait-elle même pourquoi elle le fait?

Partant de cette banale situation qui peut nourrir les tragédies les plus noires et les pantalonnades les plus enlevées – Ciel, mon mari! –, Guédiguian nous livre un de ces mélodrames réalistes dont il a le secret. Qu’importe l’étiquette, en fait, on pourrait remplacer aisément «mélodrame» par «tragédie», la formule veut tenter de saisir ce qui irrigue ce film, le mélange d’un certain artifice et de son ancrage dans la réalité. La sève mélodramatique trouve son acmé dans le lyrisme de la scène finale dont nous ne dirons rien si ce n’est qu’elle fut reprochée par certains à Guédiguian. Nous appartenons à ceux que sa logique a comblés. L’artifice, c’est la convention de dialogues qui, ne dissimulant pas la trace de leur dimension écrite, imprègnent par leur rythme une musique très particulière. Pour autant, l’action ne s’éloigne pas des rives du réalisme. Tous les personnages sont filmés dans leur activité professionnelle. Marie-Jo travaille irrégulièrement, en fonction des appels, et quand elle ne conduit pas des malades elle s’occupe de la comptabilité de la petite entreprise de son mari. Ce dernier maintient un rythme soutenu pour encadrer ses ouvriers. Quant à Marco, il part en mer plusieurs jours d’affilée et demeure à d’autres moments chez lui. Ces variations dans les emplois du temps, dans les interstices desquels les personnages trouvent les plages de leurs plaisirs, permet tout un jeu de revirements scénaristiques, un permanent déplacement des occasions de bonheur et des moments d’incertitude.

À cette dynamique des sentiments, que l’espace et le temps conjuguent, font écho la variation des points de vue et une dialectique du voir et du savoir. On excusera une formule trop abstraite, le film, lui, est on ne peut plus concret, charnel, proche des corps et des cœurs. Marie-Jo aimerait pouvoir confier à son mari sa liaison — elle la lui dit tout haut alors qu’il dort —, partager avec lui ce bonheur, elle voudrait aussi que son amant connaisse sa famille. Cette envie lui paraît logique et elle met en scène la rencontre sous la forme d’un petit scénario qui singe un heureux hasard. Mais quand, plus tard, fruit de ce rapprochement, elle entend, cachée dans un recoin de l’appartement de Marco, sa fille évoquer à ce dernier l’amour de ses parents avec admiration, tout d’un coup, sa liaison lui apparaît selon un autre point de vue et elle ne peut retenir ses sanglots face à sa trahison. Le poids de la réalité varie infiniment selon ce qu’on en sait ou en dit. Tant que Daniel ignore la liaison de sa femme, tous les deux s’aiment comme toujours, dansent, rient, font l’amour. À partir du moment où, par inadvertance, il la découvre, sa vie bascule même s’il fait tout pour ne rien laisser paraître, pour que la vie continue comme avant.

Rien n’y fait. Ils ont beau unir toutes les forces de leurs amours, mobiliser tous les efforts de compréhension du monde, le poison de la tragédie s’insinue peu à peu dans leur vie. Marie-Jo avoue, honteuse, à Marco que l’idée de la mort de son mari lui est venue à l’esprit, malgré elle.
Tous ces non-dits, les désirs contradictoires, les aveux tus, les songes qui portent vers l’autre quand on est avec l’un, ce qu’on sait et qu’on ne peut pas dire, tous ces silences laissent place à l’intensité des regards. On ne compte pas les moments de séparation quand l’un s’en va sous le regard de l’autre. L’impact de ces regards ne fait pas que laisser planer le tumulte des sentiments qui assaille les personnages. Plus largement, ces instants suspendus, ces points de suspension impriment au film une vitesse particulière. La campagne environnante, la mer, l’horizon, les lieux familiers, Guédiguian prend le temps de les filmer. Ils sont plus qu’un décor. Et si l’on croit y percevoir un brin de mélancolie, on serait bien en peine de démêler les raisons de ce sentiment qui ajoute à l’émouvante beauté de ce film.

Marie-Jo et ses deux amours
France 2002. Ré.: Robert Guédiguian. Scé.: Guédiguian et Jean-Louis Milési. Ph.: Renato Berta. Mont.: Bernard Sasia. Int.: Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan, Julie-Marie Parmentier, Jacques Boudet. 124 minutes. Couleur. Dist.: Christal Films.
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propos recueillis par Janine Euvrard

[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 112-113 p.63-65 ]
Ariane Ascaride est née à Marseille, d’un père d’origine italienne et d’une mère marseillaise. «Montée» à Paris pour entrer au Conservatoire, elle a eu deux professeurs à qui, dit-elle, elle doit beaucoup: Marcel Bluwal, qu’elle considère un peu comme son père, et Antoine Vitez. Le hasard a fait qu’elle est arrivée dans cette institution la même année que Jean-Pierre Darroussin. Elle est la rayonnante figure féminine autour de laquelle gravite la bande fraternelle que constitue depuis vingt ans la «famille Guédiguian».
[...] « 24 IMAGES: Ma dernière question concerne Marie-Jo. Je dois dire qu’en tant que femme, vous m’avez terriblement touchée. C’est la première fois qu’on vous voit nue et vous êtes magnifiquement bien filmée. Comment s’est passé pour vous ce tournage où vous êtes filmée par votre mari dans les bras d’un autre homme? C’est une première expérience pour Robert et vous. Cela a-t-il été plus facile parce que vous vous connaissez tous si bien, ou au contraire, plus difficile? »

« ARIANE ASCARIDE: Les deux. Lorsque j’ai lu le scénario et que j’ai vu qu’il y avait ces scènes de nu, ma première réaction a été celle d’une comédienne lisant un scénario. Je me disais que si on parlait d’un amour vrai, d’un amour fort, on ne pouvait pas faire l’impasse sur des scènes d’amour, qui sont l’expression du sentiment. C’était intellectuellement très clair dans ma tête. J’ai aussi été très émue que Robert ose me mettre en scène nue, dévoiler le corps d’une femme et dévoiler mon corps. Au contraire d’avoir été choquée, j’ai été touchée. Après, au fur et à mesure que le tournage approchait, c’est devenu plus compliqué. Les rapports que j’ai avec Jean-Pierre (Darroussin) et Gérard (Meylan), qui allaient être mes partenaires, sont compliqués. Nous avons une très grande amitié fraternelle les uns pour les autres. Je ne sais pas comment vous dire ça… Ce n’est pas du tout de la provocation, mais je crois que je les aime, c’est quelque chose de complètement platonique. Je les aime, d’amitié, d’amour, je n’ai pas le mot exact. Leur présence est fondamentale dans ma vie. Je ne pourrais pas vivre sans eux. Les choses sont très claires entre nous, nous sommes dans une relation de respect les uns envers les autres. J’adore leur femme, leurs enfants, qui ont aussi une grande importance pour moi.

Le premier jour du tournage des séquences d’amour avec Gérard, j’ai paniqué un quart d’heure avant d’y aller. Je ne voulais plus. Ce n’était pas un caprice de comédienne, mais j’avais peur que cela casse quelque chose, et je savais, même si c’était lui qui avait écrit le scénario, que ce serait violent pour Robert aussi. Rien n’est jamais innocent! On s’est retiré quelques instants, Robert, Gérard et moi, et Robert m’a dit: «Écoute, il faut qu’on le fasse, c’est pour le film, il faut y aller». Jean-Pierre et Gérard m’ont énormément aidée. Je savais que c’était aussi extrêmement difficile pour Gérard. Je les ai regardés et je me suis dit que je ne pouvais pas leur faire ça, et on y est allé. Renato Berta (le directeur photo) qui est un homme d’une intelligence, d’un tact, d’une élégance et d’un humour très doux, a été d’une grande importance dans cette histoire. Gérard et moi, nous nous sommes beaucoup regardés, et c’était pareil avec Jean-Pierre. Les choses se sont passées dans le silence, à travers nos yeux.

Avec Gérard Meylan dans
Marius et Jeannette.
À la fin de la première prise, Robert nous a virés, et je pense qu’il avait raison. Nous étions tellement tendus que nous n’étions pas bons. Et puis, c’était bien de l’entendre nous virer. Il ne fait jamais ça, c’était autre chose qui était exprimé: le choc était dur pour lui aussi. Petit à petit les choses se sont bien passées, toujours avec beaucoup de respect. On savait qu’on était en train de faire quelque chose qui devait être beau, il ne fallait pas se tromper, il fallait passer par-dessus nos pudeurs; il fallait arriver à être impudiques, mais pas exhibitionnistes. Finalement, ce qui a été le plus difficile, c’est l’impudeur des sentiments, qui nous amenait plus loin encore. Dans la séquence où je dis à Jean-Pierre dans l’escalier que je m’en vais, Jean-Pierre me regardait tout le temps et je le regardais, et chaque fois que Robert disait: «Coupez», je disais à Jean-Pierre: «Je vais pleurer». C’était très difficile. Ce silence, ce regard, juste de dire oui, oui, tout est là. Je suis très fière de ce que nous sommes arrivés à faire. Gérard et Jean-Pierre sont allés très loin, car je peux vous dire que dans la vie, ils sont extrêmement réservés — et Robert l’est aussi. Qu’on ait réussi tous les quatre à sortir toutes ces choses-là, c’est une belle victoire! »

« 24 IMAGES: Se sent-on changé, a-t-on avancé, est-on différent après un tel tournage? »

« ARIANE ASCARIDE: Les personnages laissent toujours des souvenirs dans votre corps, comme des petites marques, ça vous apprend toujours quelque chose. J’ai comme principe de ne pas faire venir le personnage vers moi mais d’aller vers lui. Il me fait toujours découvrir quelque chose que j’ai en moi, sur quoi je n’ai peut-être pas toujours réfléchi. Ce personnage-là m’a confirmé que, comme on n’a qu’une vie, il est important, même si c’est difficile, d’être sincère. »

[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 112-113 p.63-65 ]