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| Les fantômes des trois Madeleine Entretien avec Guylaine Dionne propos recueillis par Gérard Grugeau Les fantômes des trois Madeleine (de Guylaine Dionne) |
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![]() La petite Marie-Madeleine (Maxine Visotzky-Charlebois). |
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| Entretien avec Guylaine Dionne propos recueillis par Gérard Grugeau [ 24 images n° 103-104 p. 76-82 ] |
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| 24 images: Les fantômes des trois Madeleine est votre premier long métrage. Quel cheminement vous a amenée au cinéma? Guylaine Dionne: Au départ, jétais intéressée par le journalisme. Je me voyais en Tintin, grand reporter, parcourant le monde. À 17 ans, jai participé à un programme déchanges avec Jeunesse Canada Monde. Je me suis retrouvée du jour au lendemain en Bolivie avec une petite caméra Super 8 à filmer les femmes dans les rues. Javais emprunté aussi une caméra à la télévision bolivienne pour faire des courts reportages. Jai vendu ces stock shots à Radio-Québec à mon retour. Jai fait aussi de la photo et jai travaillé un peu en arts visuels. Je suis finalement rentrée à Concordia pour étudier en cinéma. Toutes les formes dart mintéressaient et dune certaine façon, le cinéma les rassemblait toutes. On sent derrière le film une nécessité de dire, de nommer des choses. Comment est né le projet ? Après luniversité, jai réalisé des documentaires et jai beaucoup voyagé. Au Mexique, javais rencontré Gabriel Figueroa, le directeur photo de Luis Buñuel, et toutes sortes de circonstances dans ma vie ont fait que je me suis retrouvée à étudier le cinéma de Buñuel à Strasbourg, en France. À mon retour ici, jai pris le temps de réfléchir et tout ça ma amenée au projet des Fantômes... Comme disait Buñuel, un film vient souvent dun rêve, dune vision. Moi, javais vu trois personnages sur la route. Peut-être que cela correspondait chez moi à un besoin de retrouver ma propre identité, puisque jarpentais lAmérique du Sud et lEurope depuis plusieurs années. À luniversité, mes courts métrages tournaient déjà autour du thème de la famille. Et jai toujours abordé mes films en procédant par un travail de recherche et dapprofondissement de la psychologie des personnages. Cétait donc des personnages qui vous habitaient déjà, qui étaient là comme en suspens? Oui, et à travers trois générations de femmes, javais aussi lidée de parler de lhistoire du Québec. Je viens de Kamouraska et longer le fleuve était pour moi une sorte de rituel. Après tous ces voyages, jétais vraiment impressionnée par la force du paysage québécois, surtout dans la région gaspésienne. Je suis allée faire ma recherche là-bas et jai écrit le scénario sur la route. Jai retravaillé tout ça à Montréal, mais la première esquisse sest faite sur la route. Cétait à lautomne, avant la première neige. La dureté du climat et du paysage, et le rapport des habitants à cet environnement, ont été un choc pour moi. Est-ce que lidée du road movie intimiste était là dès le départ? Mis à part Lîle de Sable de Johanne Prégent, lan dernier, il me semble quon navait pas vu ce genre de film dans notre cinéma depuis La ligne de chaleur dHubert-Yves Rose en 1987. La route simposait compte tenu de ce que je voulais faire vivre aux personnages. Je me suis toujours dit que le meilleur moyen de connaître quelquun rapidement était de partir en voyage avec cette personne. On sort alors du cadre initial. Les barrières tombent et les gens sont plus enclins à souvrir et à se raconter. Il y avait sans doute aussi un peu de moi, qui étais sur la route depuis des années. Être sur la route tout le temps, cest une quête identitaire. On est continuellement en train de chercher. Dailleurs dans le film, le personnage de Marie (Sylvie Drapeau) est toujours dans cette dynamique-là: chercher pour oublier sa souffrance. |
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![]() Madeleine (Isadora Galwey). |
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| La recherche est indissociable de la mémoire. Quel rapport entretenez-vous avec la mémoire? À la conférence de presse à Cannes, on ma demandé si cétait un film sur le passé ou sur lavenir. Ce qui mest venu spontanément comme réponse, cest quon ne peut pas avancer vers lavenir si on ne part pas du passé. Cest la même chose pour une société. Si on ne fait pas un travail sur la mémoire, on ne peut pas bâtir quelque chose pour lavenir. Ce rapport au passé est essentiel pour pouvoir progresser. «Il ny a de nouveau que ce qui a été oublié», a dit quelquun. Et je crois que cest très vrai. Pour en venir à la structure du récit, la voix off de Marie occupe une grande place dans le film. Pour vous, la reconstruction de lidentité passait-elle immanquablement par lexpression dune parole intériorisée qui sapparente, je dirais, à une sorte de journal intime proche du murmure? Oui. Mais on na pas nécessairement besoin de la voix off pour avancer dans le film. Le personnage de Marie est introverti. Pour moi, Marie, cest un paysage intérieur. Cest dailleurs ce qui mattirait dans le visage et la personnalité de Sylvie Drapeau. Jétais plus à laise en utilisant une voix intimiste, qui donne un véritable climat au film. Je ne voulais pas de confrontation entre ces femmes. Cétait important pour moi pour ce qui est de la psychologie féminine. On ne fait pas des films pour reproduire la réalité, mais pour faire avancer des idées, des individus. Javais envie dun autre dialogue entre les femmes, dune autre compréhension de la vie, dun autre cheminement qui ne soit pas nécessairement de lordre de la confrontation, mais plutôt du respect. Moi, jattendais cette confrontation. Labandon nappelle-t-il pas tout naturellement une rage, même muette, avant toute forme de pacification? La souffrance chez ces femmes dévastées était-elle si grande que la solidarité dans la douleur et la peur de la perte devenaient plus fortes que tout? Oui. Cétait voulu. Je trouve que cest important de donner de la force aux femmes, quelles ne remettent pas leur sort entre les mains de qui que ce soit, quelles fassent un cheminement personnel sans rien attendre de lextérieur. Marie a trouvé une façon dextérioriser sa rage en faisant une boulimie de lidentité, en mettant ses personnages en pots, en se consacrant à la création. Mais pourquoi la confrontation aurait-elle nui à cette solidarité? La colère est aussi constructive. Elle peut rapprocher. Même si le manque va toujours exister et que la recherche de vérité sera toujours dévorante, comme il est dit dans le film. Marie sait quelle napprendra rien de Mado, que celle-ci va reconstruire une histoire dans sa mémoire. On ne peut pas sattendre à autre chose. Si on veut affronter son passé, il faut être prêt à assumer une part de mensonge. On ne peut pas non plus panser des blessures en les entaillant continuellement. Cest un peu un principe de vie pour moi. Lessentiel est dengendrer un processus créatif. Si cette situation amène Marie à une ouverture et la rapproche de sa fille, cest déjà énorme. La confrontation amène parfois une complète incompréhension et une vie pleine de ruptures. Je voulais quelque chose qui ouvre, pour ces générations de femmes, et que la société montre aussi une progression des mentalités. On sort du mensonge à la fin du film. Lenfant sen va voir son père. Si elle a soudain ce besoin de partir à la recherche de ses origines, cest aussi à cause de la démarche de Marie. Cest un processus de cause à effet entre les générations. Il y a beaucoup de monoparentalité au Québec et il y a eu de nombreuses adoptions dans les années 60 et 70. On peut se demander pourquoi. |
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![]() Marie-Madeleine (Sylvie Drapeau) et Pierre (Patrick Goyette). |
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| Ces femmes-là sont victimes de leur époque et de labsence des hommes, même sil ny a pas de charge contre eux. Le clin dil de la boulangerie tenue par des Allemands (comme le père de lenfant) qui sappelle «Niemand» («personne» en français) est significatif à cet égard. Léclatement des familles est un des thèmes du film. Je ne voulais pas charger les hommes. Ce nest pas le sujet ici. Il faut aussi que les femmes cessent de bâtir leur vie à partir dune position de victime. Les femmes sentraident, elles bougent ensemble, elles assument leurs actes. Tout cela en fait des personnes plus fortes. Pour revenir à la confrontation dans la douleur, je lattendais dautant plus que le personnage de Marie se promène avec un livre de Jean Cocteau et que celui-ci voyait son art comme un moyen de senfoncer en soi-même, dans «une mine inconnue», au risque de «rencontrer le grisou». Tout dépend de ce quon fait de cette douleur. Si on prend pour exemple les structures narratives dAtom Egoyan, on nest plus dans le plot point, la confrontation. Dans The Sweet Hereafter, ce qui importe cest le mal que laccident dautobus et la disparition des enfants a fait à la communauté. Ce film est un peu le résultat de toutes les recherches antérieures, de tous les tâtonnements du cinéaste. Jaime bien au cinéma être dérangée, ne pas recevoir ce que jattends. La question que vous me posez me la été à toutes les étapes du projet. On voulait que les personnages saffrontent. Je me suis battue tout le temps contre cette idée. Daccord pour aller dans les sphères du mensonge et de la vérité, mais encore faut-il que ça serve à lévolution dune société ou de lêtre humain. Peut-être sommes-nous aussi colonisées culturellement par les hommes, dans notre façon de vivre nos émotions et nos conflits. Quand Mado et Marie se rencontrent, la confrontation et la douleur sont là. On plonge dans le chagrin, le mal qui a été fait. À partir de cette étape, il y a libération. Je ne vois pas ces deux femmes sautodéchirer, sagresser verbalement. Le fait que Marie laisse partir sa fille à la fin, cest une guérison. Des blessures se sont cicatrisées. Ce moment darrachement est dune grande violence physiquement. La confrontation est là aussi. Mais ce nest pas une confrontation traitée traditionnellement, avec des conflits verbaux. Je ne suis pas sûre que les femmes vivent toujours les choses de cette façon-là, entre elles. Et si elles le font, ce sont souvent des comportements appris. Le film est un moment dans lexistence de ces femmes-là. Ce nest pas lhistoire de toute leur vie. Cest ce qui est mal perçu des fois. Peut-être que dans dix ans, le «méchant» de Cocteau finira par sortir (rires). Je ne défends pas du tout ce quon nomme une attitude positive, dans la mesure où cest révolutionnaire aujourdhui dêtre heureux. Cest peut-être la seule révolution quil nous reste à faire, de trouver un peu de bonheur et de paix, et den donner autour de nous. Pour le reste... (rires) Et il y a la notion de temps aussi. Cest du temps réel. On nest plus habitué à cela au cinéma. Lautre jour, mon fils de dix ans qui déteste se coucher le soir, ma dit: «Cest tellement le fun, le cinéma, maman. Les gens dorment pas longtemps.» Le temps qui passe est une notion complètement périmée aujourdhui. On ne lutilise plus. On a parfois limpression que lomniprésence de la voix off traduisait chez vous un manque de confiance dans limage. Je me suis beaucoup questionnée là-dessus au début. Javais fait des visionnements et il marrivait de sentir chez les gens une grande incompréhension. Or, javais envie de toucher le public. Je me suis mise à travailler la voix off et à aimer ça. Au bout du compte, on en est venu à la conclusion que chacun pouvait faire la route avec ou sans cette voix off. Un peu comme un journal de voyage. On nest peut-être plus habitué à ce genre de choses aujourdhui. Moi, ça ne ma jamais dérangée dans les films. Mais vous navez pas eu peur que ce type de narration vienne doubler limage? Jespère que cest rare dans le film. Ce que dit la voix off nest pas nécessairement ce quon voit à limage. On sinterrogeait par exemple sur la question de lobsession de lidentité qui sexprime chez Marie à travers la collection de petits pots dans lesquels elle enferme les êtres. Ça ne me gênait pas du tout de verbaliser le voyage intérieur de Marie, de le mettre en mots, car cest un personnage tourné vers lintérieur. Javais envie de proposer un regard, une vision, un point de vue dauteur. Je trouvais que la voix off renforçait la démarche. Les gens sont peut-être trop habitués à avoir tout spontanément. Je ne voulais pas quon attende quoi que ce soit du film. Il ny a pas de montée dramatique: cest un morceau de vie et un cheminement. Je ne cherchais pas à plaire: cest une interprétation de lexistence. Jai fait des recherches avant le film, notamment auprès du mouvement Retrouvailles. Il y a toutes sortes dhistoires: des gens qui se suicident après avoir revu leurs parents biologiques, etc. Il y a mille façons daborder la vie. Voici la mienne. Je nai pas voulu faire lhistoire de tout le monde. Dans Secrets and Lies par exemple, cest autre chose. Je me suis laissé la liberté de déplacer les éléments du récit jusquà la fin. Il faut faire la route avec les personnages. Javais peur que les conflits viennent bloquer le processus du ressac, car le film, cest ça aussi: un ressac. Le fleuve, la mer sont utilisés dans ce sens-là. On avance, on recule. Cest mouvant, mais ça ne bouge pas comme un raz-de-marée ou une tempête. Cest le mouvement du fleuve. Et je trouve que la voix off renforce cette idée. Si javais disposé de plus de temps pour faire le film, peut-être quil y aurait eu une épuration. Le film aurait peut-être été meilleur, du moins, différent. Si javais rajouté deux ou trois scènes plus mouvementées, les subventions seraient peut-être arrivées aussi plus rapidement (rires). Mais ce nest pas la vision que javais du film. À Cannes, les jeunes mont demandé des conseils sur le cinéma. Je leur ai répondu: «Il ny a pas de secret. Soyez intègres dans ce que vous faites, dans ce qui vous tient à cur». Micheline Lanctôt, à Concordia, nous disait toujours: «Ne racontez jamais des histoires que vous ne connaissez pas». Il faut croire très fort à ce que lon fait pour se rendre au bout dun projet. Dici quelques années, la vie maura amenée ailleurs et jaborderai sans doute les choses différemment. La belle métaphore des fous de Bassan autour de lidée de lancrage a-t-elle été un élément déclencheur du récit? Cétait là tout au début. Cest venu en faisant la route. Ma préoccupation pendant toute lécriture du scénario était de retrouver quelque chose de très organique, proche de la terre, ce qui correspond peut-être chez moi à une volonté de menraciner quelque part. Jacques Gerber, le sélectionneur de la Quinzaine à Cannes, ma dit que cétait un film qui lui avait donné envie de vivre. Ça ma bouleversée, car ma quête était de faire un film très organique. Même pendant les ateliers que jai effectués avec France Arbour et Sylvie Drapeau avant le tournage, on a travaillé sur la réunion des corps. Je voulais retrouver le contact humain, une vitalité dans des corps proches de la nature. Car tout cet abandon à lécran devait être très physique et non pas seulement cérébral. Jai peut-être évité la confrontation verbale parce que physiquement elle était là. Cétait une autre façon de la vivre. Il fallait que tout fusionne: les corps, la nature. Je nai jamais envisagé ce film-là en couleur. Je nai pas voulu faire de compromis là-dessus. Le mouvement des corps, la mer, leau... tout ça devait sharmoniser. Le noir et blanc facilitait aussi les transitions entre les époques. Mado embellit ses souvenirs, elle le dit bien. Je ne voulais pas de ruptures dans la texture. Je voulais travailler aussi le plus possible avec des éclairages naturels. Vous parliez de Buñuel tout à lheure. On a limpression que votre cinéma sinscrit dans la lignée de films où le rêve et la réalité sinterpellent lun lautre. Cocteau est aussi présent à lécran, indirectement. Que vous inspirent ces cinéastes qui ont arpenté chacun à leur façon le monde des songes? On intègre toutes sortes de choses, cest sûr, mais il ny avait rien de conscient. Ces cinéastes mont communiqué leur amour du cinéma. Jai le sentiment quà leur époque, il y avait quelque chose de pur dans la recherche, dans la façon de travailler. Ce nétait pas des gens qui étaient nécessairement attirés par la forme, mais ils aimaient leur art. Ils se battaient pour une vision unique du monde. Yves Rousseau avait trouvé que mon court métrage Les frissons dAgathe avait quelque chose de buñuélien. Ça mavait flattée, mais je ne comprenais pas trop à lépoque. Or, Buñuel sest toujours retrouvé sur ma route. Jai rencontré son directeur photo, jai vu tous les films de sa période française à Paris. Mais cest en visionnant ses films réalisés au Mexique que jai compris. Dans Les frissons dAgathe, il y avait une séquence qui rappelait Los olvidados: une vision denfant avec une poule qui arrivait sur une table. Mais cest une série de hasards, peut-être des hasards objectifs, qui est à lorigine de cette rencontre avec lunivers de Buñuel. Quand jai fait mon film documentaire sur les Indiens Tarahumaras dans le nord du Mexique, personne ne voulait aller là. Cest une zone de narcotrafic à plus de 20 heures de route de Mexico. Cétait dangereux, un sujet difficile qui touchait à lanthropologie. En me documentant, jai découvert quAntonin Artaud avait vécu là et jai fait ce séjour en communion complète avec son écriture. Il ny avait rien de faux dans ce quil racontait. Jai toujours eu des petites taches surréalistes dans ma vie. Jusquà ce que jarrive à Strasbourg, où il y avait une rétrospective Buñuel, plus une exposition de Dali. Jai beaucoup lu sur Buñuel. Cest quelquun qui navait aucune prétention au sujet de son travail. Il a touché à tout. Il a fait de la télévision, des films de série B... Limportant pour lui était de travailler. Ses films mexicains offraient une esquisse de ses uvres à venir. Je crois beaucoup au travail. Si on veut arriver à élaborer une vision artistique, il faut passer par un long processus de recherche. Sinon, on tombe dans la colonisation culturelle et tout le monde se retrouve à faire le même film. Ce qui est intéressant, cest davoir une interprétation personnelle de la vie. Buñuel et Cocteau comptent peut-être parmi les derniers créateurs avant le déferlement de cette colonisation culturelle. Mais en tournant, je nai jamais eu la prétention de chevaucher lunivers de Buñuel. Cest tellement quelque chose à part. Ce qui mattire chez ce réalisateur, cest sa démarche. Ses films partaient souvent dun rêve, dun songe. Après venaient se greffer là-dessus des personnages, puis des dialogues. Il a toujours dit quil nétait pas un homme de lettres. Il travaillait avec des coscénaristes. Il ne croyait pas que sa force était dans lécriture. Il avait souvent des visions, et moi je travaille un peu comme ça. Beaucoup par intuition. |
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![]() Mado (France Arbour) . |
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| Jimagine quil y a eu sur votre film un gros travail de montage. Vous disiez avant lentrevue que certaines séquences, en pleine nature, avaient été tournées lors dun premier voyage. Comment sest organisée la matière du récit? Je ne remercierai jamais assez le documentaire pour ça. Jai toujours senti quil y avait là quelque chose de très vrai, de très spontané. Quelque chose qui nous empêche dêtre déconnectés de la vraie vie, des destinées humaines. Le cinéma de nos jours est de moins en moins en prise sur le réel. Nous sommes guettés par le danger de raconter tous la même histoire. La structure du film a été complètement changée au montage. Il fallait que ça aille avec le ressac et quil ny ait pas de blocage. Il fallait que ce soit un souffle. Et je ny suis pas arrivée avant la dernière version. Si on coupe le son, je trouve que maintenant, le film coule visuellement, que tout est fluide. Il faut jouer avec la matière, ne pas avoir de structure préconçue, de scénario figé davance. Surtout pour un premier film. On avait de la difficulté à suivre les personnages au début. On mavait dit entre autres que le personnage de Marie était par moments dune grande ouverture et, à dautres, totalement fermé. Moi, je voulais que le personnage souvre progressivement. À ce moment-là, il y avait des flash-back partout dans le film et cest ce qui bloquait. Ces flash-back éparpillés venaient briser ce rythme vers la libération. On a donc décidé de les mettre au début du film. À partir de là, à travers lidée dun voyage qui en amène un autre, le cheminement devenait possible. Le voyage devient alors celui de la petite Madeleine. En bons cartésiens, les lecteurs de scénario me disaient: «Mais ça donne quoi, ce voyage?» Moi jai tenu mon bout. Cest du cinéma. Pourquoi vouloir toujours faire quelque chose dans un but très concret? Cest tellement le reflet de notre époque actuelle et de notre débâcle actuelle (rires). On dirait quon na plus le droit de vivre quelque chose de différent, le temps dun film. Pour moi le cinéma, ce nest pas seulement dépeindre une réalité. Cest donner à voir aussi ce quon voudrait que la vie soit. On sétait bien préparé avant le tournage à cause du peu de moyens et du petit nombre de jours de tournage dont on disposait. On avait fait le voyage deux fois pour les repérages. Cest un film que je visualisais bien. Mais cest vraiment au montage que je me suis confrontée à la matière, un peu comme pour un documentaire. Je sais par expérience que lobjectivité nexiste pas en documentaire. Je sais quon peut faire tout dire à une image. À partir de ce principe, on travaille la matière et le film se fait là, sur la table de montage. Cest une dure école, mais il ny a pas dautre façon. Aube Foglia et moi, on était découragées par moments (le montage sest échelonné sur six mois) et un jour, on a senti quon était allées au bout et que le film était là. Cétait très valorisant comme sentiment en fin de compte. Que retenez-vous de votre expérience cannoise? Jai été très bien préparée et très bien entourée par tout le monde. Jacques Gerber mavait dit que les gens de la Quinzaine aimaient tous le film. Mais, il mavait aussi prévenue que Cannes, cest difficile... et que le film était un film fragile. Il lavait choisi parce que pour lui, cétait une vision unique. Cest ce que la Quinzaine recherche. Ils prennent aussi les films dans lesprit dune continuité. Cest un pari sur lavenir quils font. Je ne mattendais pas du tout à être sélectionnée. Cest un grand privilège. La Semaine de la critique mavait aussi approchée, mais la Quinzaine avait déjà retenu le film. Je crois que les gens ont été touchés par Les fantômes... et quaussi cette vision du Québec les a intéressés parce quelle est parfois proche du documentaire. Toute mon équipe a considéré ça comme un cadeau, de se retrouver là-bas. Voir tout le groupe de filles sur la scène a été un grand moment de bonheur, de plaisir pour moi. Le film a été présenté trois fois devant des salles pleines. On a fêté au champagne (rires). Malgré les critiques du lendemain, je referais le film aujourdhui de la même façon. Je nai pas la prétention davoir fait un film parfait, loin de là. Mais le film correspond à ce que javais en tête au départ. Je crois que, souvent, la critique est elle aussi prise dans cette colonisation culturelle qui se répand sur tous les écrans. Les médias nont pas vraiment souligné que la Quinzaine tente de revenir à son esprit initial de découverte, en sélectionnant des films qui proposent un esprit de liberté et dindépendance par rapport à ce que produit lindustrie. Comment situez-vous votre film dans la production québécoise actuelle? Il doit, jimagine, sinscrire dans un courant: celui dun cinéma indépendant qui cherche à être diffusé. Voir un film de 600 000 $ sélectionné à la Quinzaine, cest peut-être encourageant pour tous les créateurs qui travaillent dans ce créneau. Il faut laisser passer le temps, je crois. On verra dans cinq ans ce quil restera de tout ça. Jai remarqué à la Quinzaine cette année que plusieurs cinéastes étaient issus du documentaire. Il y a une nette volonté de la part de la Quinzaine de choisir des sujets qui sont davantage ancrés dans la vie. Une nouvelle génération de cinéastes émerge et travaille dans ce sens. Et il y a un public que ça intéresse, un public qui aime le cinéma. On a besoin de vérité aujourdhui et le cinéma témoigne de cette quête de vérité. |
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| Les fantômes des trois Madeleine (de Guylaine Dionne) Le parfum du désir critique par Gérard Grugeau [ 24 images n° 103-104 p. 81 ] |
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![]() Une poésie simple qui transcende la douleur. |
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| Tel un baume apaisant, le premier long métrage de Guylaine Dionne est un film fragile et risqué qui exalte la vie et appelle sereinement notre regard à convertir la douleur en beauté et à jeter les bases dune nouvelle communauté humaine, féminine dessence et pacifiée. Film fragile tant ce cinéma radicalement arrimé à ses choix narratifs et esthétiques entend ici travailler à lélaboration et au dévoilement dun regard personnel sur lexistence en se structurant librement autour du passé et du présent, du réel et de limaginaire, du monde et de lintime. Film risqué tant, par ces partis pris exigeants et contraignants, luvre finit par céder à un excès de conceptualisation tendant à brimer lexpression libératrice dun flux vital qui ne demandait quà sourdre davantage. De par ses béances, ses manques, Les fantômes des trois Madeleine prend parfois des allures de château de sable menacé deffacement par la montée des eaux. Le film nen paraît alors que plus attachant, comme si lincomplétude tremblée dune forme qui se cherche renvoyait indirectement au thème même du film: celui dun profond besoin dancrage au sein dun paysage et dune collectivité et, partant, au sein dun art difficile dont Guylaine Dionne se fait indubitablement une haute idée. Porté par une volonté ferme de donner forme à un univers aux multiples résonances, Les fantômes des trois Madeleine plonge au cur de lintimité meurtrie de trois générations de femmes réunies à loccasion dun voyage qui les mène de Montréal à Percé. Il y a là la grand-mère victime dune «époque gouvernée par Dieu» qui a dû renoncer à son unique enfant, la fille artiste qui découvre sa mère après 30 ans de séparation et la petite fille imaginative, en mal de père. Abandon, quête didentité, réappropriation dune mémoire commune, libération intérieure: tels sont les thèmes graves autour desquels sarticule ce road movie sur les liens du sang dont la forme prismatique renvoie au lent processus de la restructuration du moi chez trois femmes unies par un même prénom et hantées par les fantômes dun temps révolu. Trois destins émouvants donc, qui sentrecroisent et se nourrissent les uns les autres dans lincertitude dun passé à exorciser, dun présent à habiter et dun avenir à construire. Lestée dun mal intense et diffus, la fiction refuse ici de «crier ses secrets à tue-tête», pour reprendre les termes de Jean Cocteau. Comme si, entre lenracinement (les fous de Bassan installés dans la durée et la permanence) et lenvol (le besoin dautonomie et de liberté de ces femmes désinvesties delles-mêmes), le récit cherchait à arpenter mezza voce dinfinis territoires intérieurs tout en dessinant une nouvelle cartographie humaine avant tout physique et instinctive. Cest sans doute dans cette subjectivité pleinement assumée, dans ces moments de rapprochement des corps où le film tente de se dire avec un autre type déconomie narrative (par leur seule présence, France Arbour et Sylvie Drapeau existent demblée dans le plan) que le filmage, tout en points de vue diffractés, atteint une véritable libération du regard. Et ce, même si la polyphonie organique recherchée avec les éléments naturels demeure parfois en retrait de lessence des choses faute dun ancrage plus viscéral dans la matière du monde de personnages flottants, se débattant dans leur prison intérieure. À cheval entre passé et présent, aiguillonné par ses échappées dans limaginaire, ses rituels et ses légendes, le récit avance selon le principe des vases communicants cher aux surréalistes. Tout communique et se contamine au fil des séquences, brouillant ainsi les repères spatiotemporels. Omniprésente, une voix hors champ (celle de Marie, la fille) accompagne les personnages dans leur tentative de sonder les abîmes de la mémoire et de réinventer la vie au présent. Là réside sans doute le maillon le plus faible du film, dans cette friction constante avec les mots qui prennent en charge lévolution dun récit déjà trop souvent enclin à se préserver des aspérités. Comme si la forme surexplicative du journal venait parfois combler a posteriori les trouées dune histoire fragmentaire en pointillé, insuffisamment incarnée dans les êtres quelle met en scène. Ne cédant jamais sur son désir de voir le cinéma sculpter de nouvelles solidarités nourries du «lait de lhumaine tendresse», Guylaine Dionne nen arrache pas moins au réel des fragments lumineux et libres, empreints dune poésie simple qui transcende la douleur. Dans son exigence dabsolu, son cinéma, qui aspire à une forme de matérialisme, capte alors une myriade de reflets, un lacis de traces, à partir desquels la mémoire gagne résolument du terrain sur loubli pour laisser émerger le «parfum du désir». Un désir fort dexister dans le monde, que les fictions à venir viendront sans nul doute conforter. LES FANTÔMES DES TROIS MADELEINE Québec 2000. Ré. et scé.: Guylaine Dionne. Ph.: Nathalie Moliavko-Visotzky. Son: Ismael Cordeiro. Mont.: Aube Foglia. Int.: Sylvie Drapeau, France Arbour, Isadora Galwey, Kathleen Fortin, Maxim Gaudette, Isabelle Blais, Monique Joly, Jean-Guy Bouchard, Luc Proulx, Patrick Goyette, Maxine Visotzky-Charlebois. 87 min. Noir et blanc. Prod.: Guylaine Dionne et François Landry (pour Filmo) et Michael Mosca (pour France Film). Dist.: Les Films Equinox. |
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