Acapulco Gold d’André Forcier
L’homme sans Elvis
par André Roy

Entretien
André Forcier
propos recueillis par Robert Daudelin
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Acapulco Gold d’André Forcier
L’homme sans Elvis
par André Roy

[ 24 images n° 118 p. 10-11 ]

Renaud Pinet-Forcier dans le rôle de Proutt. Forcier nous offre une tranche de réel extravagant qui décloisonne les frontières entre réalisme et magie.

Le producteur hollywoodien Hank Sturzberg (Mark Krasnoff).
On ne peut pas ne pas penser, quand Robert (Bob) Garrigues se présente à nous dès les premières images du film, tout juste avant le générique, au début de certains films québécois qui ont donné naissance à notre cinématographie, comme Le chat dans le sac, de Gilles Groulx, ou À tout prendre, de Claude Jutra, par cette manière qu’avaient les acteurs de s’identifier, pour ensuite dérouler une histoire aux allures autobiographiques. Nous pensons d’autant plus à ces films inauguraux que Acapulco Gold a été produit hors des lois actuellement instituées de la production de films, comme les Groulx, Jutra et quelques autres de l’époque (on peut également citer Gilles Carle et sa Vie heureuse de Léopold Z.) avaient détourné certaines règles de production de l’Office national du film et trafiqué une commande de court métrage en celle d’un long métrage, tant le besoin de fiction était à ce moment-là impératif. Après presque cinq ans d’attente auprès des organismes d’aide de l’État (Sodec et Téléfilm Canada) pour un autre projet intitulé Les États-Unis d’Albert, André Forcier a décidé d’investir tous ses biens dans le film et, avec des amis, de produire lui-même ce long métrage, d’ailleurs sous la raison sociale ô combien pertinente « Les films du paria ». Ayant été mis à l’écart – ce qui ressemble tout autant à une punition qu’à un mépris –, lui, André Forcier, qui nous a donné probablement les plus beaux films de notre cinématographie, a foncé et, avec une caméra vidéo et des décors naturels, des copains et collègues, il a tourné cette histoire abracadabrante (mais n’est-ce pas sa marque de fabrique ?) qu’est Acapulco Gold.

Poussé dans la marginalité, le cinéaste ne pouvait nous offrir que cette sorte d’ovni, difficilement classable, une comédie qui n’est ni satirique (Forcier aime décidément trop ses personnages pour s’attaquer à leurs mœurs et croyances et les ridiculiser) ni parodique (l’auteur n’a ni à s’imiter ni à imiter les autres), comme celles qui peuplent trop nos écrans depuis quelque six, sept ans (depuis les premiers Boys, en fait). Il nous donne une tranche de réel extravagant qui décloisonne les frontières entre réalisme et magie, suscite intérêt et scepticisme et appelle à croire cette histoire basée sur des faits vrais, à la regarder avec ironie et détachement – si on veut bien se laisser entraîner par l’arbitraire (ainsi Bob Garrigues se désincarne et se réincarne pour aller dans un autre lieu, son fils ne possède aucun gène) et le baroque créés par la situation de départ. Le comique relève de la part d’incongruité présente dans la banalité sociale (des gens qui vivent sur la Rive-Sud, banlieusards qui forment plus que la moitié de la population de la grande région montréalaise) : un dénommé Garrigues a déjà rencontré Elvis Presley à Acapulco, en 1991, soit quatorze ans après l’annonce du décès du chanteur, et voudrait convaincre, vingt ans après, un producteur californien, un dénommé Sturzberg (que l’ancien directeur général de Téléfilm Canada suive mon regard), de produire un film sur ce hasard incroyable. Cet Elvis aurait pris les oripeaux d’un colonel avant de mourir et d’être enterré à Acapulco un mois après sa rencontre avec Garrigues (la figure du colonel, que ce soit celle qu’on trouve dans Bar salon, L’eau chaude l’eau frette ou Kalamazoo, revient donc encore une fois hanter l’œuvre de Forcier). Mais on ne trouve pas la tombe du colonel. Bob est l’homme sans Elvis, celui qui a été trompé, comme on en trouve d’ailleurs beaucoup dans les films du réalisateur.

Oubliant grimaces, gesticulations inutiles, grosses blagues et clins d’œil qui alourdissent les comédies québécoises récentes (dans le genre de l’ennuyeux et laid Camping sauvage), le cinéaste se concentre sur la parole même de Garrigues, vrai verbomoteur qui, avec son accent de Provence, ses dialogues en anglais et en espagnol, apparaît comme un extraterrestre (là aussi on pense à un autre film de l’auteur, Au clair de la lune).

Et on ne s’ennuie pas une minute durant la projection, le film roulant sur les chapeaux de roue, sans temps morts – malgré une parole abondante (qui a une véritable fonction de shifter). Comme toujours chez ce cinéaste la parole est importante, elle nourrit la fiction, l’impulse et la propulse. Il y a là une obsession de la langue, une sorte d’enfièvrement qui maintient la vitesse de croisière du film. Garrigues est un conteur hors pair, l’homme de la parole par excellence.

On pourra regretter la poésie qui, par ses jeux de mots, insufflait auparavant l’incongru et l’envolée lyrique dans le cinéma de Forcier. Elle nous manque ici, car c’est elle qui marquait le tragique des personnages en les démarquant à tout jamais du naturalisme et de la caricature. Le film colle quelquefois trop à une réalité médiocre et même bête, sans les possibilités d’échappatoires exaltantes que procurait avant cette poésie. Cela est peut-être dû au mode de production (artisanal, dans tous les sens du mot), au manque de temps et de moyens, aux aléas de l’apprentissage des paramètres d’enregistrement qu’impose la caméra vidéo. Cela aboutit à une œuvre modeste, voire mineure (comme on parle de littérature mineure, c’est-à-dire souterraine), quelquefois maladroite (cadre hésitant, plans de liaison inopinés), mais pas du tout honteuse pour un André Forcier (son monde est instantanément reconnaissable).

L’impression que donne Acapulco Gold est que le réel est un immense et absurde simulacre, dont les apparences ringardes et tranquilles cachent un univers hybride et brinquebalant. En deux mots : un monde surréel. Placé sous le signe du ludique et ne craignant aucun paradoxe, le film relève pourtant d’un cinéma du brut et de l’immédiat : l’essentiel, rien que l’essentiel. Un cinéma sans graisse, sans boursouflure, net, condensé et qui procurera beaucoup de plaisir.

Acapulco Gold
Québec, 2004. Ré. : André Forcier. Scé. : Forcier, Michel Maillot et Mark Krasnoff. Ph. : Daniel Jobin. Chef mont. : Linda Pinet. Mont. : Yan Desjardins. Son : Thierry Morlaas-Lurbes . Mus. : Luc Raymond et Stéphane Girouard. Int. : Michel Maillot, Mark Krasnoff, Julie Maillot, Renaud Pinet-Forcier, Geneviève Brouillette, Alejandro Moran. 82 minutes. Couleur. Prod. : André Forcier pour les Films du paria, Michel Maillot pour le Films de la rue Marquette et Daniel Jobin.
Entretien
André Forcier
propos recueillis par Robert Daudelin

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 118 p. 12-19 ]
En 1975, alors qu’il visitait Montréal à l’occasion du congrès de la Fédération internationale des Archives du Film, Jacques Ledoux, le conservateur de la Cinémathèque Royale de Belgique, avait émis le souhait de voir un film québécois récent. Je décidai de lui projeter Bar salon. À la sortie de la projection, bouleversé, Ledoux nous dit : « Mais c’est Vigo ! » Quelques semaines plus tard, une copie du film d’André Forcier s’envolait pour Bruxelles ; en échange, Ledoux envoya à la Cinémathèque un des plus beaux films de Jean Renoir. Je ne suis pas sûr qu’André ait été au courant de ce troc, mais je pense aujourd’hui qu’il aurait été d’accord sur l’échange en question. Depuis lors André Forcier s’est imposé comme l’un des créateurs les plus originaux de notre cinéma : chaque film présente un lieu nouveau de la planète Forcier. Alors qu’il va bientôt nous proposer, coup sur coup, de découvrir deux films (Acapulco Gold, film artisanal tourné à compte d’auteur que l’on pourra voir cet automne au FCMM, et Les États-Unis d’Albert, en cours de montage), 24 images a souhaité le rencontrer pour nous préparer à ce choc salutaire et tant attendu. R.D.

Bob Garrigues (Michel Maillot) dans les rues d’Acapulco.

Acapulco à Longueuil, chez Michel Maillot.
[...] Acapulco Gold...
Tout a commencé à l’occasion d’un changement d’huile… Ce n’était pas la forme : mon projet de long métrage (Les États-Unis d'Albert. NDLR) venait d’essuyer un nouveau refus. Et je devais passer au garage. Or, mon copain garagiste a insisté pour me présenter un de ses clients qui était comédien : Michel Maillot, qu’on a connu sous le nom de Michel Mondy et que j’avais vu dans le rôle de Béni-oui-oui, aux côtés d’Albert Millaire, dans la série télévisée Edgar Allan détective, dans les années 1980. En plus, en parlant avec lui au garage, j’apprends que sa femme risque d’être ma scripte sur le film en préparation. Je l’ai donc revu en allant rencontrer sa femme Julie au sujet de mon film et il m’a alors parlé du Mexique qu’il connaît bien pour y avoir été directeur artistique d’une station de télévision pendant un an. Et c’est alors, dans cette dérive mexicaine, qu’il me dit : « J’ai envie de te raconter quelque chose dont j’ai essayé de parler à des amis qui ont ri de moi. Comment réagirais-tu si je te disais qu’Elvis Presley n’est pas mort à la date supposée officielle de sa mort ? » Comme je ne connaissais pas Michel à l’époque, je me suis senti obligé d’être poli et de dire quelque chose du genre : « Oui, je sais qu’il y a un contentieux autour de la mort d’Elvis… » Et j’ai cru bon d’ajouter : « On devrait faire un film avec ça. Ce serait un maudit bon canular ! » [
...]

[
...] Assez, c'est assez !
Étant donné la nature du projet, étant donné surtout les refus que j’accumulais depuis plusieurs mois, c’était important pour moi de ne solliciter, de n’accepter aucun argent venant des institutions. Je ne voulais pas encore une fois me faire recevoir comme un chien dans un jeu de quilles. Même si j’ai été le producteur de mes quatre premiers films, on ne m’a jamais reconnu ce savoir-faire. Au début des années 1980, j’ai même participé à un colloque en Belgique, avec notamment Werner Herzog, sur le métier de réalisateur-producteur. Je ne voulais vraiment rien savoir de ces gens-là. Je me suis dit : « Pour moi, le cinéma institutionnel, c’est fini ! » Et c’est effectivement fini. Après Les États-Unis d’Albert, je ne remettrai jamais les pieds là-dedans ! D’ailleurs être producteur ici, ce n’est pas un vrai métier : ce sont des gens qui gèrent des fonds institutionnels. Moi, je suis un vrai producteur ! Maillot, mon associé pour Acapulco Gold, est un vrai producteur : il a mis son « cash » dans l’affaire, comme moi j’ai mis le mien, j’ai utilisé mon REER. Maillot, qui est un sacré bon acteur, n’avait pas joué depuis longtemps : il voulait jouer. Moi, je voulais tourner. On a sorti notre « cash ». À Acapulco, les gens sur le plateau n’avaient pas de salaire, mais une allocation quotidienne de 100 dollars canadiens. Ce qu’on souhaite maintenant, c’est que ce film-là fasse ses frais et que les artisans soient payés. Si on fait un petit profit, tant mieux !

Tout le monde a pu voyager grâce aux « air miles » des amis. Je voulais, je devais tourner : je me serais flingué si je n’avais pas tourné ! Fallait que je tourne. Tu as déjà dit toi-même : « Je crois aux films qui se font par nécessité ». C’était à cette nécessité-là que j’étais confronté. [
...]

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 118 p. 12-19 ]