|
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
![]() |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| Prendre une certaine distance face à lactualité peut être parfois bénéfique. Cela permet de relativiser beaucoup de phénomènes passagers ou qui nécessitent un recul pour être évalués, mais aussi de tempérer la valeur duvres que le temps aura tôt fait de ternir. Or, après cette année dabsence de 24 images année durant laquelle toute léquipe est demeurée à laffût et a conservé toute sa légendaire vigilance (!) , il nous apparaît que quelques-unes des réalisations des derniers mois ne pouvaient être passées sous silence. Ces uvres ont quelque chose à nous dire du monde qui est le nôtre ou alors elles offrent des propositions fortes qui tranchent sur le morne paysage dans lequel elles sinscrivent, nous aidant ainsi à dresser un état des lieux du cinéma mondial. Laspect sinistré du cinéma français notamment est une de ces aspérités du paysage actuel que nous avons voulu observer dun peu plus près. Par ailleurs, nous avons constaté un retour en force du documentaire américain, qui nous a proposé récemment un grand nombre duvres fortes. Nous avons donc voulu aborder la façon dont quelques-unes des plus percutantes dentre elles plongent au cur de zones éminemment obscures de la société américaine. Voici donc, en bref, lessentiel de notre réfexion des derniers mois. |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
![]() Une jeunesse saisie par la grâce dans linstant de sa disparition. |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| Elephant de Gus Van Sant La cérémonie des anges par Pierre Barrette [ 24 images n° 116-117 p.59 ] |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| Gagnant controversé de la palme dor à Cannes en 2003, Elephant de Gus Van Sant est une uvre singulière et forte, portée de bout en bout par la grâce, un coup de force esthétique qui dit davantage sur les désarrois de ladolescence quune bibliothèque entière de psychologie populaire. Évitant les explications ou tout discours qui pourrait donner sens à ses événements, Elephant fascine en outre justement parce quil échappe à toute réduction trop rationnelle. Inspiré librement de la tragédie de Columbine, qui avait vu treize personnes (garçons, filles et professeurs dun high school) mourir dans une fusillade insensée provoquée par deux élèves, le film propose, plutôt quun schéma narratif classique, une sorte de balade intemporelle quoique savamment construite, une dérive marquée par la fluidité des mouvements de la caméra, des corps, des nuages et la juxtaposition des temporalités, chaque scène devenant le morceau dun casse-tête qui, si on pouvait le reconstruire, fournirait un tableau de la réalité plus près du cubisme que du réalisme. Le film est bâti en effet sur de longs plans-séquences, certains fixes mais la plupart en travelling avant, ce qui crée en même temps quun effet de mouvance une impression persistante dapesanteur, de légèreté, comme si les êtres que nous suivons dans les interminables corridors de lécole étaient déjà des anges, en marche vers leur destin. En choisissant ainsi le parti de la forme, Van Sant prenait le risque que son film soit jugé trop poétique par beaucoup de spectateurs, ceux-là même probablement qui attendent dune fiction inspirée dévénements semblables quelle soffre comme un document, un témoignage de plus dans le babillage souvent racoleur des médias auquel contribue, même sil faut en saluer lefficacité rhétorique, un film comme Bowling for Columbine de Michael Moore. Le réalisateur préfère saisir dans les moments qui précèdent la fusillade, en sattachant à la routine des élèves qui déambulent dans les corridors, mangent à la cafétéria, suivent leurs cours, discutent dans les toilettes la vacuité, la normalité, leffroyable banalité du milieu où explosera la tragédie quelques heures plus tard. Ce faisant, et parce que cest la vie de ces jeunes quil trace ainsi à lécran, il fait naître dans les interstices dun récit fragmentaire, répétitif, des figures dune beauté intenable, une jeunesse saisie par la grâce dans linstant de sa disparition. En ce sens, la plus belle image du film est peut-être celle où lon voit la jeune Michelle une adolescente à lunettes et à la complexion ingrate, dont on soupçonne quelle est une espèce de souffre-douleur apparaître incongrûment au milieu dun panoramique au moment où elle regarde le ciel, plantée aux abords dun terrain de football. Sans que rien nexplique ce quelle fait là, nous sommes happés par ce plan vertigineux, qui est comme la représentation saisissante de la marginalité, de lexclusion et de la solitude. Le film de Van Sant, sil navance rien de plus que ce quil montre, propose tout de même quelques pistes, mais le spectateur sait demblée quil ne peut sy engager que sur la pointe des pieds, à rebours presque, tellement les indices disséminés le long du récit sont opaques, formant une sorte de géométrie de lénigme plutôt que la voie bien nette dune argumentation. Ainsi, au détour dune séquence, au milieu dune image, à larrière-plan dune scène, apparaissent sous la forme de traces, damorces, dindices quelques explications vraisemblables à lexplosion de violence qui se prépare sous nos yeux. Est-ce labsence significative de figures dautorité crédibles et fortes, comme pourrait le laisser croire lapparition au début du film de ce père saoul qui vient reconduire son fils à lécole après le dîner ? Ou serait-ce lexclusion dont sont victimes les élèves peu populaires, dont le trop-plein de hargne finit par se retourner contre leurs bourreaux ? Et que penser du documentaire sur le Troisième Reich que les deux jeunes tueurs regardent à la télévision ? Et des jeux vidéo sur lesquels ils sont branchés ? La réussite extraordinaire dElephant tient en quelque sorte à la manière dont le réalisateur réussit à suggérer ces éléments de réponse alors que dans un même mouvement cest tout le film qui en désamorce la logique, et en particulier cette forme ouverte et généreuse par laquelle luvre embrasse la position des adolescents sans leur prêter dintentions. < Elephant États-Unis, 2003. Ré., scé. et mont.: Gus Van Sant. Ph.: Harris Savides. Son : Leslie Shatz. Int.: Alex Frost, Eric Deulen, John Robinson, Elias McConnell. 81 minutes. Couleur. Dist.: Odeon Films. |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| . | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
![]() La caméra de Chéreau humanise tout ce quelle touche. |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| Son frère de Patrice Chéreau La traversée par Gérard Grugeau [ 24 images n° 116-117 p.60 ] |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| Son frère est assurément avec La gueule ouverte de Maurice Pialat lun des films les plus crus et les plus justes jamais tournés sur la maladie et la mort. Plaisir de retrouver un cinéaste inspiré qui annexe ici de nouveaux territoires de lintime tout en arrachant au réel les images fondatrices dune uvre en mutation désormais ancrée dans une maturité apaisée. Présenté au Festival du nouveau cinéma, il est resté sans distributeur au Québec. Nommer sans pathos la maladie, dire linéluctable qui sen vient, regarder la mort en face en prenant le réel à bras-le-corps sans le travestir : voilà ce à quoi semploie avec une rigueur et une évidence exemplaires le dernier opus de Patrice Chéreau. Un plan isolé, emblématique, flottant sur lécume souffrante des jours, reste en mémoire. Lécran est scindé en deux. À gauche, Thomas, le frère aîné malade, tête baissée, laisse entrevoir son corps nu, décharné, assis sur les toilettes de la maison. Les couleurs orangées, chaudes, retiennent dans leurs rets le peu de vie qui saccroche encore aux os. À droite, une fenêtre, un escalier, des couleurs froides, bleutées, comme un linceul qui menace de tout recouvrir. Entre ces deux tonalités qui se heurtent et travaillent tout le film dans une lutte à finir : une frontière à franchir, une traversée à effectuer, laquelle renvoie à la séquence douverture où un vieil inconnu, assis sur un banc face à locéan aux côtés des deux frères liés de force par la maladie, évoque les naufrages en mer et la permanence de la nature qui a toujours le dessus sur lhomme. Belle métaphore de lexistence humaine douloureusement dérisoire que chaque être sefforce de maintenir à flot comme il peut. Mais avant la traversée, avant la délivrance pour Thomas qui séloigne déjà du monde des vivants, il y a le temps brutal de la barbarie sans limites, avec le sang du malade qui « se vide de sa substance vitale » (Patrick Besson) malgré les perfusions, ponctions et autres mutilations. Il y a le temps lent de lagonie et de lattente qui «coule comme une fatigue de fond» et que Chéreau vole caméra à lépaule, filmant toujours à la bonne distance les corps affolés qui se débattent et les visages noyés deffroi, ou lambivalence cruelle des sentiments avec ses affects dévastateurs et ses intimités foudroyantes, ou encore la précarité du désir qui sémousse inexorablement et laisse les corps épuisés au bord du gouffre. Entre lhôpital, les lieux de la vie et de lenfance, à partir du récit du frère cadet appelé au chevet du condamné, les strates temporelles se font écho naturellement et se superposent sans chronologie apparente autour dun corps-repère que lon observe avec une fascination un peu morbide à différents stades de sa déchéance. Dans lombre, la maladie est là, agissant comme un révélateur chimique qui expose de façon clinique, presque documentaire, le chaos organisé de lhôpital et les limites dune science mise en échec face à un corps-objet quelle martyrise à lenvi. Tentaculaire, le mal contamine tout lespace et avive les tensions, repoussant violemment à la périphérie la famille inadéquate, les conjoints encombrants, pour enfermer les deux frères (Bruno Todeschini et Éric Caravaca, bouleversants de vérité) dans un face à face exclusif qui passera de la confrontation amère à une véritable complicité amoureuse avant datteindre des rivages pacifiés, apaisés, au-delà de limplacable béance de labsence. On connaît bien sûr la matière fiévreuse dont se nourrit habituellement le cinéma convulsif de Chéreau. Si, au prix de tous les inconforts, lauteur de La reine Margot et de Ceux qui maiment prendront le train se plaît toujours à filmer le choc impudique des corps et le bouillonnement des âmes pour en débrouiller les mystères fuyants, force est de constater que son cinéma, qui est avant tout le lieu du réel et de la vie à létat brut, se déleste aujourdhui de ses scories pour tendre vers une épure salutaire. À cet égard, Son frère sinscrit dans le prolongement direct dIntimité tout en se radicalisant encore dans le dépouillement. Adaptation très libre du roman éponyme de Patrick Besson et coécrit avec sa fidèle complice Anne-Louise Trividic, qui excelle par ses dialogues à éclairer sans concession les aspérités de lâme humaine, Son frère est porté par une acuité renouvelée du regard. En filmant en Super 16 pour la télévision avec une équipe légère et une rapidité dexécution inusitée, le cinéaste Chéreau, ardent alchimiste des corps, affine dans lurgence son inlassable quête du comment coexister ensemble dans le plan. Construite autour des acteurs, tous remarquables, sa mise en scène aussi vampirique que généreuse relaie le remarquable travail décriture en amont pour amener le récit ailleurs, plus loin, là où la vie saigne et hurle sa rage muette en eaux troubles. Âpre et impitoyable, traquant le point aigu des scènes, la caméra de Chéreau humanise ici tout ce quelle touche, tout ce quelle bouscule, tout ce quelle caresse. Cest sans doute là linsigne beauté et la grandeur de sa position paradoxale. Et si le dénouement de Son frère nous laisse hébétés dans « la blancheur insoutenable de la douleur », une étrange sérénité nous habite au sortir de la salle. Comme un éblouissement tranquille, une promesse de fraternité à chérir. < Son frère France, 2002. Ré. : Patrice Chéreau. Scé. : Chéreau et Anne-Louise Trividic, daprès Patrick Besson. Ph. : Éric Gautier. Mont. : François Gedigier. Int. : Éric Caravaca, Bruno Todeschini, Maurice Garrel, Nathalie Boutefeu, Catherine Ferran, Sylvain Jacques. 87 minutes. Couleur. |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
![]() |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
![]() Un sentiment dévidence et de clarté émane de Uzak. |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| Uzak de Nuri Bilge Ceylan Échos du monde par Jacques Kermabon [ 24 images n° 116-117 p.61 ] |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| À lencontre dune industrie qui senivre de son efficacité économique et de ses avancées technologiques, Nuri Bilge Ceylan permet de garder espoir dans le cinéma. Avec une équipe réduite, une simplicité de moyens, parce quil prend le temps de regarder, ce cinéma laconique et finalement sentimental sait laisser advenir un peu de la vérité du monde. Uzak appartient à ces films qui découragent lanalyse. Non que labord de cette production turque soit trop complexe ou culturellement trop lointaine, cest tout au contraire le sentiment dévidence et de clarté qui émane delle qui rend assez vain tout commentaire. Le mot de « réalisme » a roulé dans tant de courants théoriques et suscité trop de controverses pour quon puisse aujourdhui linvoquer sans ajouter à la confusion. Mais peut-être nest-il pas absolument indispensable de donner un nom à ce qui pourtant nous semble se jouer entre, pour ne citer queux, des auteurs comme Emmanuel Finkiel (Voyages), Edward Yang (Yi Yi) et Nuri Bilge Ceylan. Pour abusif que soit ce rapprochement ces auteurs ne racontent pas les mêmes choses, nont pas le même rapport à lHistoire , il veut indiquer une certaine délicatesse dans la relation quils instaurent entre la caméra et les personnages mis en scène, une expression nourrie de détails insignifiants, toute une trame ténue tissée de gestes, de regards en suspens, de mots de tous les jours comme volés à la vie. Ces films, usant avec extrême parcimonie du champ-contrechamp, trouvent une fluidité, une circulation propre à laisser au spectateur un confortable temps découte et de regard, espace tout à la fois de perception sensible et de pensée. « Uzak » signifie « distant », il renvoie à la façon de filmer qua Nuri Bilge Ceylan, jouant volontiers du panoramique, interposant le plus souvent à un moment son personnage au premier plan entre nous et le paysage qui se déploie. Par cette mise à distance, il nous tend un miroir car, comble de linsolite, cette vie dIstanbul sous la neige nous est familière. Mahmut, le personnage principal, est photographe, il vit seul dans un appartement confortable, moderne (télévision, chaîne hi-fi, Internet ). Yusuf, son cousin, après avoir été licencié, arrive de leur village dans lespoir de trouver un emploi et, dans cette attente, vit chez Mahmut. Les rapports qui vont se tisser entre eux, cet affrontement dégoïsmes, source de rancurs domestiques mesquines et dincompréhensions mutuelles, sancrent dans un quotidien dautant plus comique quil est sans éclat. Cela va de chaussures mal rangées à dautres désordres laissés par le cousin de province. Dépeignant ce quotidien, Uzak croise, sans les asséner, des motifs qui entrent par effraction et diffraction. Au détour de scènes muettes, de conversations avec des amis, on apprend combien Mahmut a abdiqué toute ambition artistique, on comprend ailleurs que sa vie sentimentale est un fiasco, que la femme quil a aimée autrefois ne peut plus avoir denfant à cause dun avortement quil avait exigé Alors oui, on peut dire quil est question de barrières sociales et culturelles, des espoirs abandonnés, du chômage, de la difficulté daimer, de la solitude, du temps qui passe, des regrets et de mille autres traits liés à la condition humaine, au sel et à lamer de la vie. Simplement, la force du film est de ne jamais faire de ces éléments les moteurs explicites du drame mais de nous les faire entendre en échos de rencontres, dactes égrenés au fil de vies qui sécoulent, se croisent, séloignent. À nous de composer cette matière à partir des signes distillés çà et là, des conversations, des actions, des regards, des sons. La caméra doit demeurer le plus souvent impavide, le temps que le sens diffuse, donnant le sentiment dexplorer la conscience de personnages aux visages impénétrables. Tout se joue dans les échos dune scène à lautre, dans les raccords, mine de rien. Nuri Bilge Ceylan na pas son pareil pour nous faire comprendre, le temps dun regard, dans la distance dune porte entrebâillée, la rupture soudaine entre les deux cousins. Ou plus tard, à laéroport, dans le rythme avec lequel, après un furtif regard de son ex-compagne dans sa direction, il fait se cacher Mahmut derrière une colonne, il restitue le sentiment que la femme, en partance pour le Canada, a sans doute cru apercevoir lhomme qui a partagé sa vie. Il nest pas si vain que de temps en temps, des cinéastes se souviennent des capacités dévocation des images, et aussi des sons. Nuri Bilge Ceylan appartient à ces auteurs avec lesquels il faut désormais compter. À Cannes, les plus curieux dentre les critiques avançaient avec lassurance des initiés que ce dernier opus était moins réussi que les précédents soit, pour mémoire, La petite ville (1997) et Nuages de mai (1999). Voilà un indice de notoriété qui ne trompe pas. < Uzak Turquie-France, 2003. Ré., scé, prod. et ph.: Nuri Bilge Ceylan. Mont. : Ayhan Ergürsel et Nuri Bilge Ceylan. Son : Ismail Karadas. Int.: Muzaffer Özdemir, Mehmet Emin Toprak, Zuhal Gencer Erkaya, Nazan Kirilmis, Feridun Koc. 105 minutes. Couleur. Dist. : Mongrel Media. |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
![]() |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
![]() S21, la machine de mort khmère rouge de Rithy Panh. |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| Des nouvelles de France par Jacques Kermabon [ 24 images n° 116-117 p.69-70 ] |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| Jécoute toujours avec beaucoup dadmiration ceux qui sont capables de restituer en quelques formules les évolutions fortes, les points faibles, les traits saillants, les perspectives davenir dune filmographie nationale. On me dit quà létranger, on repère assez vite un film français au point même parfois de sen gausser. Ici, à Paris, je me sens terriblement myope, incapable de voir autre chose quun ensemble disparate truffé de tellement dexceptions quelles découragent toutes mes velléités de synthèse. Par quel bout prendre le cinéma français pour en mieux rendre compte ? Le premier mot qui me vient à lesprit est « engorgement ». Au cours du festival de Paris, qui sest tenu début avril dans une légitime indifférence, une des rencontres dont il était émaillé posait cette question : « Tourne-t-on trop de films en France ? » La formulation un brin provocante se plaint-on que la mariée soit trop belle ? nen désigne pas moins une réalité : depuis 2001, la France a dépassé le cap symbolique des 200 productions annuelles(1). Même le cinéphile le plus assidu trouve difficilement le temps de voir tout ce qui lui est proposé. Combien de fois nous surprenons-nous, trois semaines après la sortie dun film qui avait su éveiller notre désir, de constater quil ne passe plus que le vendredi à 14 h dans une minuscule salle dun quartier éloigné. Et quand, par exemple pour les césars, on consulte la liste de la production annuelle, on nest même plus surpris de lire des titres de films dont lexistence nous avait échappé. Pour exister, un film doit miser sur une sortie coûteuse, frapper fort et vite. En mars-avril sont ainsi sortis Immortel, dEnki Bilal, 400 copies, Les choristes de Christophe Baratier, 522 copies, Agents secrets de Frédéric Schoendoerffer, 370 copies, Lincruste de Corentin Julius et Alexandre Castagnetti, 400 copies. Le 7 avril, à trois jours des congés de Pâques, il était difficile déchapper à Jean-Jacques Annaud et à ses Deux frères, la plus grosse production de lannée (59,66 millions deuros), sortie sur 739 copies. Chez les professionnels, on appelle cela la bonne santé du cinéma français, auscultée à chaque instant par le Centre national de la cinématographie, lequel communique chaque mois un bilan comparatif des entrées, avec force camemberts et autres repères tangibles(2). « Les premiers films dopent le cinéma français », titrait, dans son numéro du 16 avril, lhebdomadaire Le film français. Nétaient pas là signalées de ces premières uvres fragiles aux maigres budgets, celles, prometteuses à propos desquelles on dit que lauteur a voulu tout y mettre et quon défend avec une once de commisération, mais de vrais succès populaires qui dépassent allègrement toutes les espérances. Podium, adaptation par lauteur lui-même, Yann Moix, de son roman qui relate litinéraire dun sosie de Claude François, a dépassé la barre des 3,5 millions dentrées. Des personnes de confiance me lont décrit comme dune vulgarité affligeante. Malabar Princess de Gilles Legrand a créé la surprise en devançant Big Fish de Tim Burton en première semaine. Les choristes est aussi un premier film et Une vie à tattendre, réalisé par un ancien journaliste du magazine Studio, Thierry Klifa, avec ses plus de 800 000 entrées, constitue un autre succès. Et de brandir létendard du cinéma populaire de qualité. Ce nest pas faux. À côté de linsipide Deux frères, la veine sentimentale de Une vie à tattendre tient plutôt la route et, dans leur genre, Agents secrets et Les choristes remplissent largement leurs contrats. Le premier, peignant le monde des renseignements comme un entrelacement de décisions opaques, de parties déchecs qui mettent des vies en danger, trouve une voie, un réel suspens en opposant le facteur humain aux froides logiques politiques. Lautre, adapté de La cage aux rossignols de Jean Dréville (1945), relève du bel ouvrage. Laction se déroule en 1949, les tractions Citroën sont garanties dépoque. Les acteurs, tous excellents, Gérard Jugnot en tête, font mouche entre formules de tous les jours et mots dauteur, la musique adoucit les murs et nous fait monter les larmes aux yeux. Un spectacle. On ressent toujours un peu de douleur de voir autant de spectateurs se précipiter sur des productions aussi éloignées de ce que nous estimons être le meilleur du cinéma. Une résistance économique sorganise. En avril sest tenu à Paris un Salon des refusés qui regroupait une programmation duvres documentaires quaucune chaîne de télévision na présentées. On réfléchit à des modes de diffusion alternatifs. Des groupes de cinéastes réclament avec de plus en plus de force la possibilité de limiter le nombre de copies dun film, arguant, à juste titre, que la plupart des productions ne peuvent soffrir une coûteuse vitrine promotionnelle et que certains films ne peuvent trouver leur public que sur le long terme, à la faveur dun bouche à oreille favorable. Tous ces arguments sont légitimes, ils nempêchent pas quen toute honnêteté, on reste bien en peine dopposer à ce cinéma du samedi soir des uvres à la hauteur. Ceux qui, récemment, nous ont le plus comblé et surpris sappellent Resnais (Pas sur la bouche), Rohmer (Triple agent), Straub (Une visite au Louvre). La jeune génération na pas encore trouvé ses marques. On espérait Orso Miret à Cannes (après De lhistoire ancienne, 2000, il vient de terminer Le silence). Faudra-t-il attendre Venise ? On aimerait avoir des nouvelles de Pascale Ferran, on guette les prochains films dArnaud Desplechin, dEmmanuel Finkiel, de Laurent Cantet, des frères Larrieu, de Christophe Blanc. Parmi les récentes sorties, Wild Side, de Sébastien Lifshitz, a déçu. Cette relation damour triangulaire entre une transsexuelle prostituée, un prostitué bisexuel et un Russe clandestin, plongeur dans un restaurant, qui pourrait virer au sordide ou au racolage, tend au contraire vers une certaine pureté et une authenticité des sentiments. Hélas, le parti pris dentremêler présent et éclats du passé, ce côté pages arrachées à litinéraire de ces personnages tourne court. On sent combien la mise en scène cherche une manière de représenter les scènes de sexe dune façon singulière, combien, à dautres moments, la caméra immobile tente de restituer du naturel, mais tout cela, plus appliqué quinspiré, demeure au stade des intentions. Mais finalement il suffit dun film pour maintenir la flamme du cinéma français. Jen citerai trois. Deux émanent de la chaîne Arte : le documentaire de Rithy Panh et le premier long métrage de fiction dArnaud des Pallières. Pour dire lhorreur du génocide cambodgien, S21, la machine de mort khmère rouge, confronte, dans un des anciens centres de détention et de torture aujourdhui à labandon, les mémoires de bourreaux et de rescapés en les incarnant dans des gestes, des scènes, des commentaires de documents. Cest linhumanité filmée à hauteur dhomme pour penser limpensable. De son côté, des Pallières a signé en solitaire Adieu, un récit polyphonique qui entrecroise plusieurs destins daujourdhui, un homme contraint de fuir lAlgérie et une famille de paysans dont un des fils vient de mourir. Dune rigueur magistrale et dun rythme envoûtant, Adieu orchestre paroles, textes, musiques, témoignages, silences, émotions, questionnements sentimentaux et métaphysiques, au plus près de la matière du monde et mis en perspective à travers un kaléidoscope dinterrogations. Diffusé en avril sur Arte, Adieu devrait sortir en septembre sur grand écran. Lesquive, enfin, deuxième long métrage dAbdellatif Kechiche (La faute à Voltaire), est sans conteste la révélation de ces derniers mois. Il vaut plus que ce que la rumeur colporte, Marivaux en banlieue parisienne, confrontation de langages, de deux mondes. Relié directement au cur dune réalité contemporaine, là où la cité palpite, aime et souffre, Lesquive ne restitue pas pour autant une copie servile de ce monde, mais au contraire le restitue à travers une mise en scène à lintelligence sensible. Il réinsère cet univers trop souvent donné comme autre, pittoresque, dans le mouvement des sentiments universels sans rien lui faire perdre de sa singularité et de sa richesse. Entre un cinéma populaire en bonne forme et un art et essai plutôt atone, au moment où vous lisez ces lignes, le Festival de Cannes a peut-être déjà redistribué les cartes. À lheure où jécris, la sélection sous les yeux, je nen ai pas lintime conviction. <
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
![]() |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
![]() The Weather Underground de Sam Green et Bill Siegel. |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| Le documentaire américain en expansion par Gilles Marsolais [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 116-117 p. 71-73 ] |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| LAmérique et ses contradictions En réalité, on trouve les traces plus évidentes de cet effritement du rêve américain dans des « petits » films. uvre atypique, emblématique du vide existentiel dune nation, Elephant de Gus Van Sant, qui à sa façon assure le relais du pamphlet virulent de Michael Moore sorti lannée précédente, Bowling for Columbine, est de ceux-là Bref, ce mouvement difficile à cerner est-il lamorce dune lente transformation qui annoncerait un retour du balancier politique, ou nest-il que leffet illusoire dune brève parenthèse après les événements que lon sait et qui disparaîtra avec les premiers rayons de la reprise économique ? Bien malin qui pourrait trancher, car au pays de la pensée monolithique les mentalités évoluent lentement. Surtout dans le contexte actuel où une proportion importante dAméricains croit encore que linvasion américano-britannique de lIrak était justifiée et perçoit son président belliqueux comme un soldat de Dieu(1), et où lon apprend que le budget annuel de la « défense » américaine prévu pour 2005 est de 500 milliards de dollars, soit exactement léquivalent du budget militaire du reste de la planète, tous pays, peuples et nations confondus ! Ce détour par la fiction simpose pour mieux comprendre la pertinence et lintérêt du nouveau courant du cinéma documentaire américain qui contrecarre les stratégies du discours officiel afin de cerner une image plus juste (et pas juste une image) de lAmérique et de ses contradictions. En effet, cest plutôt du côté du cinéma documentaire que lon trouve, sans trop chercher, les portraits les plus fidèles des murs et coutumes de nos voisins du sud, et les signes les plus tangibles dun possible changement des mentalités, ou à tout le moins les critiques les mieux articulées de certaines institutions, et de leur dysfonctionnement, sinon du système dans son entier qui régit le pays de lOncle Sam. The Smith Family, voire Capturing the Friedmans dAndrew Jarecki, The Weather Underground de Sam Green et Bill Siegel, The Fog of War dErrol Morris, sans oublier les coups déclat de linimitable Michael Moore, dont le récent Bowling for Columbine sest retrouvé aux oscars, sont quelques-uns des titres qui viennent à lesprit. Ces longs métrages documentaires, et combien dautres, constituent un phénomène en soi et méritent à ce titre que lon sy arrête en ces pages et dans les prochains numéros, ne serait-ce que pour les débats quils peuvent susciter. [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 116-117 p. 71-73 ] |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
![]() |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||