David numérique contre Goliath hollywoodien
propos recueillis par Gérard Grugeau et André Roy

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 122 p. 32-38 ]
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Dans la première partie de notre dossier sur la diversité culturelle (table ronde, n° 121), Sylvie Groulx se montrait sceptique sur le rôle de la technologie numérique dans la lutte contre la mainmise de Hollywood. Paru au même moment, le livre d’Hervé Fischer, Le déclin de l’empire hollywoodien, semblait répondre à l’interrogation de la cinéaste par une affirmation enthousiaste et prophétique : le numérique sera le Waterloo du cinéma américain tel qu’on le connaît actuellement. Sur cette hypothétique victoire de la diversité culturelle – et donc des minorités – sur l’impérialisme hollywoodien, nous avons voulu confronter les propos d’Hervé Fischer avec ceux d’un cinéaste, Paul Tana, pour qui le cinéma doit relever d’une nécessité, c’est-à-dire d’une utilisation lucide de ses moyens techniques et financiers. Nous pensons que la problématique de la diversité culturelle au cinéma n’est pas seulement une affaire de gros sous et de moyens techniques, mais également de création et d’esthétique. Est-ce que le numérique représente une voie royale pour le documentaire ? Est-il une démocratisation de l’outil pour un cinéma fait par tous et pour tous ? Donnera-t-il une nouvelle chance aux cinématographies minoritaires en les libérant des contraintes économiques lourdes de l’industrie ? Ou bien est-ce un moyen pauvre pour des cinémas nationaux qui continueront de survivre dans la précarité ? Permettra-t-il d’inventer de nouvelles formes ? Est-il une innovation irréversible ? Changera-t-il notre manière de voir les images en mouvement ? Sera-t-il récupéré par l’industrie, qui imposera alors universellement ses normes ? Ces questions et bien d’autres, on le constatera ici, dépassent évidemment la réflexion sur la mondialisation et la diversité culturelle. Elles nous ramènent, en fait, à nous interroger sur la nature même du cinéma : est-ce de la pellicule et de l’enregistrement ? Ou ne serait-ce pas plutôt de l’enregistrement et de la projection ? C’est peut-être là aussi que se révèle la grandeur de cet art : ne jamais se clore sur des acquis, mais se vivre comme une terre en continuel défrichement, être de la pensée et de l’action qui jamais ne s’essoufflent, un chantier ouvert qui autorise toutes les mutations sans qu’il perde son essence. – A.R.
24 images : Lors de la table ronde sur la diversité culturelle, dont la transcription est parue dans le numéro précédent de 24 images, nous nous étions demandé si le numérique était une alternative à envisager dans la lutte pour la survie des cinémas nationaux. Si on extrapole les propos qu’Hervé Fischer tient dans son livre Le déclin de l’empire hollywoodien, la pellicule 35 mm sera bientôt en voie de disparition. Or, toute mutation technologique où l’on gagne quelque chose s’accompagne aussi d’un sentiment de perte. Un créateur envisage-t-il avec crainte cette perte et l’arrivée en force du numérique ?

Paul Tana : Quand je regarde autour de moi, chez les réalisateurs comme chez les directeurs de la photographie, il y a toute la dimension plastique qui est remise en question avec le numérique. Apparaît à l’écran quelque chose de différent, qui est comme une régression dans la qualité de l’image. Et ce genre de régression survient chaque fois qu’il y a nouveauté. Lorsque la couleur est arrivée, on avait atteint une certaine perfection avec le noir et blanc et on s’est demandé s’il fallait aller ou non vers la couleur. Et depuis quarante ans environ, la couleur s’est affinée, et faire du noir et blanc aujourd’hui relève presque du maniérisme. Effectivement, on vit actuellement une transition incroyable. Que faire avec le numérique ? Que penser de ses caractéristiques plastiques et de ses possibilités technologiques ? J’ai la certitude, peut-être naïve, que le numérique est en train de réinventer le documentaire. Quand on voit le film extraordinaire de Wang Bing, À l’ouest des rails, où il y a un formidable travail sur la durée, on se dit que seul le numérique a pu permettre le tournage d’un tel film, même sur le plan financier. On est dans l’immédiateté du moment, comme c’est le cas également du film de ces deux jeunes cinéastes français qui étaient à New York le 11 septembre en train de tourner un documentaire sur un pompier. Ils ont été littéralement projetés dans le feu de l’action – c’est le cas de le dire – en suivant ce pompier qui travaillait ce jour-là. On a pu voir avec les caméras numériques ce qu’on n’aurait jamais pu voir avec des caméras 35 mm, ne serait-ce qu’à cause de la continuité. Même dans la poussière, dans le noir complet, ils ont continué à tourner une sorte de long plan-séquence. Et le rapport à l’espace et à l’événement est inouï.

24 images : C’est aussi possible avec la fiction, comme l’a montré Alexandre Sokourov dans L’arche russe avec son plan de 90 minutes, ce qui ne s’était jamais fait. Est-ce qu’il y a un avenir pour un cinéaste dans le filmage en numérique ?

Paul Tana : Le film de Sokourov est une proposition audacieuse sur le plan esthétique. Il a joué avec les possibilités techniques et plastiques du numérique et il a essayé de trouver une adéquation. Mais paradoxalement, et pour faire référence à Hervé Fischer qui écrit que le numérique va nous ramener Méliès, je pense que le numérique va plutôt nous ramener à ce que le cinéma était dans sa plus grande expression, c’est-à-dire à la tradition des frères Lumière et à cette attention à la réalité physique, concrète. Dans les années 1920, le peintre Fernand Léger soulignait la fonction extraordinaire du cinéma qui permettait de voir en gros plan un pied sous une table ou un bouton sur un faux-col, ce qui ne pouvait pas se faire au théâtre. Au fond, on a Méliès actuellement et les majors nous le restituent tous les jours. Pour revenir au numérique, Hollywood est plongé dedans. Est-ce qu’on peut aller plus loin sur le plan technologique que ce qui a été fait avec Polar Express ? Mais moi, comme cinéaste québécois, je ne peux pas me permettre un Polar Express. Par contre, je pourrais me permettre un documentaire de neuf heures comme Wang Bing. La question est d’apprendre comment regarder le réel d’une façon encore plus concrète et précise avec le numérique. Ce nouvel outil nous amène à nous poser énormément de questions et on ne peut encore répondre à toutes. Les cinéastes devront inventer leur propre technique de filmage. Leur cinéma devra inventer sa propre technologie, comme Godard qui, quand il tournait À bout de souffle avec la caméra à l’épaule, sans son synchrone, a inventé son cinéma. Michel Brault l’a fait aussi avec Pour la suite du monde. La question demeure toujours la même : qu’est-ce qu’on peut faire avec une caméra et, surtout, qu’est-ce qu’on peut faire de nouveau ?

Hervé Fischer : Ce que je peux ajouter à ce qu’a dit Paul, c’est qu’on ne peut séparer la perception du réel de la technologie, la culture de la technologie. Nous avons appris à voir avec Poussin, avec les impressionnistes, avec Nadar, avec Méliès, etc. Il y a toujours un effet de la technologie sur la perception, et une relation étroite entre les deux. Et le réel est aussi très changeant. Chaque fois qu’on invente une nouvelle technologie, on redécouvre la précédente ou on l’évacue. Ainsi, l’apparition de la bicyclette a changé la perception du paysage qu’on pouvait avoir à cheval. On ne regarde pas de la même manière, ni même les mêmes choses à bicyclette qu’à cheval, parce que la relation physique n’est pas la même. Avec le cheval, on sent la respiration, la chaleur de l’animal, et cela dirige autrement notre perception. Avec la bicyclette, notre perception est plus mentale. L’objet technologique change notre rapport au monde, qui est un rapport imaginaire avant tout. Et ce que j’ai voulu dire, quand je parlais de Méliès dans mon bouquin, c’est qu’il n’était pas un réaliste. Il était de la culture de la prestidigitation, de la magie, du cirque, des effets spéciaux, et il voulait surprendre son public. Pour moi, le numérique a libéré dans un premier temps la production cinématographique du réalisme, qui a dominé durant tout le XXe siècle, comme la photographie a libéré la peinture qui est devenue alors abstraite. Le numérique nous a redonné l’idée que nous sommes des magiciens de la lumière, ce qui n’exclut pas le réalisme, mais ouvre l’éventail des possibilités de voir la réalité. On n’est plus esclave d’une lumière naturelle, d’une figure naturelle. C’est comme ça, d’après moi, qu’on renoue avec Méliès. Je pense en particulier au dessin animé fait par ordinateur. On renoue avec Méliès pour ce qui est de la distribution aussi. Méliès était pris avec ses bobines 35 mm et il allait les montrer dans les foires, sur les places publiques. La légèreté qu’il avait pensée avec le cinéma, sans la machinerie et la lourdeur du marketing, de la gestion complexe des salles, etc., le numérique nous la donne aussi. Un Québécois qui n’a pas d’argent ou quelqu’un du fin fond de l’Amazonie peut travailler hors d’un studio, monter son film par ordinateur, y faire des effets spéciaux et le distribuer ensuite dans d’autres circuits. On peut aujourd’hui envisager une légèreté de la machinerie et du commerce grâce à la caméra et à la distribution numériques. Je peux aller faire une célébration du cinéma pour 25 personnes dans une petite salle ou dans une grange perdue en Abitibi sans être prisonnier d’une structure technico-commerciale. Le système actuel du cinéma est si lourd commercialement, tant dans sa production que dans sa distribution, qu’il ne peut qu’être entraîné vers l’inertie. On peut être nostalgique de la pellicule argentique, de la bobine de film, et je le comprends car cela fait partie de deux attitudes normales : une première, qui est celle de l’accoutumance à une culture perceptive, et la deuxième, qui est celle de la résistance à ce qui est inconnu – car on est devenu extrêmement dépendant d’une technologie. Un film d’animation fait avec des objets et un autre fait par ordinateur peuvent avoir la même valeur artistique. Être contre le numérique n’est pas nécessairement être un méchant conservateur réactionnaire ; c’est tout simplement dire que moi, cela ne m’intéresse pas car je ne crois pas que la force de l’art soit liée au progrès technique. [...]

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24 images : En lisant votre livre, on peut se dire deux choses différentes par rapport à ce que vous annoncez du futur du cinéma américain. Un : il y a le numérique, mais à côté survivra toujours le cinéma américain. Deux : le cinéma américain a toujours eu un talent remarquable d’adaptation, comme à l’époque du sonore, et il va adopter le numérique, créer en numérique, imposer ses normes et diffuser en numérique par ses propres réseaux et, comme il aura probablement en plus une qualité supérieure à celle de ce qui se fait ailleurs, le public continuera à suivre Hollywood, à voir ce qu’il produira et diffusera en numérique. C’est le côté pessimiste ou réaliste de la question. Vous, vous êtes optimiste, pour ne pas dire utopiste, et vous croyez que le système va s’effondrer.

Hervé Fischer : Que Hollywood adopte la distribution numérique à un certain moment ou ne l’adopte pas, il va s’effondrer quand même. Et alors, n’étant plus le même, le cinéma américain retrouvera son public, aura des budgets plus modestes et des préoccupations artistiques, et non plus uniquement financières et commerciales. Au sein même des mammouths hollywoodiens que forment les sept grandes majors, que j’appelle la Bande des sept, il y a déjà le commerce du numérique : Sony vend des caméras, Disney est dans l’animation par ordinateur. Et il y a à côté Microsoft qui a fait un regroupement des industries du numérique et qui est en lutte directe, frontale avec Hollywood pour la conquête du marché des produits numériques et qui refuse les contraintes que Hollywood demande, à savoir, entre autres, que Microsoft mette sur le marché des lecteurs de DVD qui empêchent systématiquement toute copie. C’est absurde commercialement et techniquement. Et c’est là que je dis que l’empire se fissure et qu’il ne peut colmater toutes ces failles qui se produisent en son sein. Naturellement, son effondrement créera une crise brutale. Le jour où ça ne tiendra plus malgré des investissements qui se comptent presque en milliards et que les recettes espérées n’arriveront plus à combler ces investissements, ce sera la faillite.

24 images : Cet empire défaillant ne risque-t-il pas d’être remplacé par un autre ? Comment voyez-vous ce nouveau rapport de forces entre Hollywood et les autres groupes, déjà très puissants, comme Sony avec ses normes, ses équipements ?

Hervé Fischer : Mais ça va péter ! Même Kodak est en train de s’impliquer parce qu’il ne veut pas laisser toute la place aux caméras, aux supports numériques de Sony. Le symbole de l’argentique qu’est Kodak fait aujourd’hui des campagnes de promotion de matériel entièrement numérique. La pression actuelle est énorme et on ne pourra pas la contenir très longtemps. Après, la mise en place suivra probablement plusieurs schémas : la distribution par DVD, la distribution par satellite, etc. DigiScreen, créée par Daniel Langlois, développe un support disque dur grand comme une cassette vidéo traditionnelle sur lequel on peut mettre dix, quinze films, et dans quelques années, 20 ou 30, ce qui pourrait constituer, par exemple, la programmation de tout un festival. On pourra mettre la boîte dans l’autobus et l’envoyer dans toutes les régions, dans mille salles différentes, pour un budget dérisoire. Il y a, en plus du DVD et du support disque dur, Internet large bande, le satellite. Il y a tellement de véhicules possibles pour fonctionner autrement qu’avec la vieille bobine 35 mm. Il y a aura certainement des petits malins qui essaieront de créer des empires, mais ce sera des petits empires parmi d’autres, si je puis dire. En Inde, par exemple, qui a toujours résisté à Hollywood, il y a un problème énorme avec la bobine 35 mm à cause de la chaleur, de la mousson, des distances, et le numérique va permettre aux grandes entreprises de production de cinéma indien, qui resteront les mêmes, de multiplier leur marché par cent et de diviser leurs coûts par mille. Le numérique ne changera probablement pas la structure du cinéma commercial qui existe en Inde. La Chine, pour des raisons certainement politiques, va adopter le numérique pour pouvoir contrôler son marché. Ce sera l’État, là, en Chine, qui continuera pendant un certain temps et par le numérique de contrôler la production et la distribution du cinéma chinois. Donc, pour revenir à Hollywood, il se peut que le système hollywoodien persiste dans la production mais, avec le numérique, il ne pourra plus avoir le monopole, il sera un joueur parmi les autres. Il peut être encore un joueur brillant, super intelligent, avec des montages financiers remarquables et des films qui seront des produits de marketing séduisants pour les grands publics, mais il va redevenir un joueur qui n’aura plus la machine qui lui a permis d’être hégémonique. [...]

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 122 p. 32-38 ]