De la vidéo parallèle à Elvis Gratton, du documentaire à la fiction, l‘œuvre cinématographique de Falardeau est l’arme d’un combat unique et cohérent.
par Pierre Barrette

Entretien
Pierre Falardeau
propos recueillis par Philippe Gajan et Marie-Claude Loiselle
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Pierre Falardeau
30 ans de cinéma engagé
De la vidéo parallèle à Elvis Gratton, du documentaire à la fiction, l‘œuvre cinématographique de Falardeau est l’arme d’un combat unique et cohérent.
par Pierre Barrette

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 118 p. 38-41 ]

Luc Picard dans 15 février 1839 (2001).

Speak White (1980).
Qu’on se le dise, les journalistes n’aiment pas Elvis Gratton ! Comme ils l’avaient fait pour Miracle à Memphis, les critiques des quotidiens s’entendent tous pour dire l’« insignifiance », la « vulgarité » de La vengeance d’Elvis Wong, le troisième volet de la série des Gratton qui remplit les salles de cinéma du Québec depuis le début de l’été. L’incapacité des grands médias à traiter du phénomène Gratton autrement que par la lorgnette extrêmement réductrice du type d’humour qu’on y pratique – un humour assez gras, certes, mais dont la charge critique du discours qu’il porte est, elle, absolument féroce – témoigne en réalité du malaise profond qui accueille ici les œuvres qui n’ont pas le profil net, policé, cette enveloppe de rectitude artistique et politique qui permet de discuter d’une œuvre sans trop se demander de quoi elle parle vraiment.

À ce Faladerau grossier qui nous lance en plein visage son seau de « marde », on préfère le Falardeau somme toute bien élévé d’Octobre ou de 15 février 1839, qu’on a beau jeu de laisser parler (dans le sens de cause toujours…) si tant est qu’on peut réduire son propos à un nationalisme politique de bon aloi et taxer sa rage d’extrémisme pour mieux la tasser dans un coin. Ce que ne veulent ou ne peuvent pas voir ces journalistes, qui sont ici l’objet des foudres du cinéaste, c’est que depuis trente ans les harangues passionnées, les dénonciations à l’emporte-pièce, les jurons lancés contre le vent par l’auteur de Speak White et du Steak sont autant de coups frappés sur le même clou, le clou de l’aliénation et de la misère culturelle d’un peuple.

Conçu au départ comme un personnage-repoussoir et un contre-modèle, comme la concaténation fantasmée de tous les éléments qui travaillent contre l’émancipation nationale du peuple québécois, Elvis Gratton constitue en quelque sorte le prolongement direct, par la fiction, de l’esprit qui animait dans les années soixante-dix son cinéma militant et engagé. La sortie récente de l’intégrale de l’œuvre en vidéo du tandem Falardeau-Poulin (À force de courage, Anthologie 1971-1995) permet en ce sens de constater la cohérence du regard et l’extraordinaire persistance des thèmes qui traversent le travail de Falardeau de bout en bout de sa carrière. À ceux qui perçoivent au cœur de cette œuvre un hiatus entre l’humour des Gratton et le sérieux des films politiques, les bandes documentaires offrent une clé qui permet de lire les uns et les autres en synthonie, comme les deux faces d’une même recherche fondamentale amorcée bien avant les premières apparitions du garagiste de Brossard. [
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...] Pour lui (Falardeau. NDLR), en effet, la culture est par essence populaire et l’art doit être engagé, sans quoi ils risquent de jouer le jeu de la classe dominante et de devenir une manière pour les intellectuels et les artistes de creuser le fossé qui les sépare du « peuple ». Il démontre ainsi son attachement profond à la culture des petites gens, celle des foires et des expos agricoles, de la lutte et du hockey, le monde des tavernes et des spectacles « cheap » de la Main, mais en même temps, ce qu’il y perçoit en filigrane, ce sont les signes patents de l’aliénation, l’évidence criante d’une acculturation historique, comme si l’anthropologue ne pouvait s’empêcher de détester ce que l’artiste admire. [...]

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 118 p. 38-41 ]
Entretien
Pierre Falardeau
propos recueillis par Philippe Gajan et Marie-Claude Loiselle

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 118 p. 42-47 ]

Elvis Gratton XXX : La vengeance d’Elvis Wong (2004).

Le temps des bouffons (1993).
24 images : Dans les films et vidéos qui vous avez réalisés depuis plus de trente ans, on pourrait distinguer trois veines : les pamphlets comme Speak White ou Le temps des bouffons (la production vidéo), les tentatives plus épiques comme 15 février 1839 ou Octobre, puis la série des Gratton. Ces trois veines participent toutes d’une même logique et ont en commun la même volonté de désigner ce qui entrave notre liberté et nous empêche de voir clair. Chacune d’elle a pourtant une façon très différente de s’adresser au spectateur. Comment une pensée peut-elle s’exprimer formellement de façon aussi différente d’une réalisation à l’autre ?

Pierre Falardeau : Pour moi c’est toujours le même film, comme si je n’en avais fait qu’un seul dans ma vie. D’ailleurs, quelqu’un me faisait remarquer combien le dernier Gratton et Le temps des bouffons sont pareils. En tout cas, je n’ai jamais essayé de faire des pamphlets. Mes films ont été réalisés comme ça parce que je pense comme ça.

Pour ce qui est de la forme des Gratton, souvent les gens me reprochent que ces films n’aient pas de début, de milieu et de fin, qu’il n’y ait pas de développement comme dans Octobre par exemple. Mais je le sais très bien ! C’est autre chose, ce sont des collages. Ces films-là me permettent de renouer avec ce que je faisais dans des vidéos comme Pea Soup, où je collais des choses les unes à côté des autres, ou avec l’inspiration des films de Groulx que j’admirais. Mais je voyais aussi que c’étaient des films difficilement accessibles.

24 images : Vous savez quand même où vous vous situez quand vous tournez un Gratton par rapport à vos vidéos ou à 15 février 1839. Dans le cas des Gratton, vous ne pouvez tout de même pas nier qu’il y a là une volonté de faire avant tout des films populaires ? Votre intention est quand même de toucher le maximum de gens.

Pierre Falardeau : Tout comme avec les autres films !… Si j’avais écouté certaines personnes, qui justement sont préoccupées de ne pas perdre « le bon gros public » (comme elles l’appellent de façon méprisante) et de gagner un maximum au box-office, j’aurais enlevé tout ce qui est politique de mon dernier film pour ne garder que les tartes à la crème. Je serais incapable de faire du cinéma avec la seule idée de divertir. Dans Gratton, il y a un côté très populaire et en même temps il y a aussi un côté plus exigeant. Je sais qu’il y a des gens qui se demandent par moments de quoi je parle. L’autre soir, je suis allé dans une salle parmi le public, et il y en a qui avaient l’air de chercher en ostie ! Quand je parle du Parti libéral ou de la Palestine et d’Ariel Sharon… Mais parmi ceux qui ne comprennent pas tout ce que je raconte, si, avec un film comme ça, je peux arriver à en éveiller quelques-uns, des plus jeunes et des moins formés, c’est déjà ça. Si je fais des films qui ne concernent que ceux qui le sont déjà, à quoi bon ? [...]

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24 images : Vous vous considérez en fait comme un passeur qui tente de rendre accessibles des choses qui a priori ne le sont pas. Ce qui ne vous empêche pas de condamner l’élitisme…

Pierre Falardeau : Je ne condamne pas l’élitisme ! La forme des œuvres de Pasolini par exemple, n’est pas toujours simple à déchiffrer. À l’époque, j’allais voir tous les films de Pasolini et je ne comprenais rien. Je ne sais pas pourquoi j’allais les voir, mais j’y allais. Et c’est vraiment bien plus tard, en lisant ses écrits, dans lesquels il explique ce qu’il tente de faire, que je les ai considérés différemment – bien que je ne les aie pas revus. Les films de Gilles Groulx non plus ne sont pas simples. Aujourd’hui, je trouve ça simple, mais je me rappelle être allé voir Entre tu et vous, qui était présenté au cinéma Amherst avec deux « vues de cul » (Gilles, il devait être heureux de ça!), et moi, qui étais un admirateur de Groulx, au bout de dix minutes j’ai vu que la salle était vide. Les films de Groulx sont complexes et même s’ils m’ont fortement influencé, je n’ai pas voulu aller dans ce sens. Je considère que les gens ont le droit, même s’ils ne vont pas à l’école, d’avoir accès à des notions qui peuvent leur permettre de comprendre le monde. Je trouve important de parler de choses compliquées à des gars de la construction. Dans mes cours à l’université, j’étais perdu devant bien des théories comme celles de Lévi-Strauss ou de Chomsky, mais ce que j’ai compris du structuralisme par exemple, j’ai voulu l’intégrer à mon premier film, Continuons le combat, en le traduisant en mots de tous les jours. Pour le dernier Gratton, j’ai dû voler des idées à Pasolini et à d’autres, accrochées au fil de mes lectures. Quand Gratton dit : « Autrefois, on faisait tourner ce qui se vendait. Maintenant on va vendre ce qu’on fait tourner », c’est une phrase empruntée telle quelle à Bourdieu.

On m’accuse de faire de l’anti-intellectualisme primaire alors qu’en fait, j’en ai contre un certain intellectualisme. Autant je trouve qu’il y a beaucoup de prétention chez certains qui vont se dire artistes, autant chez ceux qui prennent la pose de l’intellectuel, je trouve qu’il y a beaucoup de poudre aux yeux. J’entends parfois des professeurs d’université, bardés de diplômes, qui sont de vrais crétins. Mais il y en a d’autres, comme Guy Rocher ou Pierre Vadeboncœur, que je peux écouter pendant des heures. Je ressentais la même chose devant Pierre Perrault ou Gaston Miron. Quand je lis Baudrillard, il faut que je pédale pour le suivre, mais le langage ne sert pas juste à masquer l’incompétence. La matière qu’il aborde est parfois compliquée. [
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[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 118 p. 42-47 ]