Une de nos animatrices de radio parle régulièrement de cinéma, se vantant chaque fois de ne pas avoir vu les films. Elle laffirme sans arrogance mais avec un brin de coquetterie. Le réalisateur lui raconte lhistoire ou quelquun de sa famille. Cet ersatz lui suffit. Chaque soir, lindicatif égrène les sons en cascade de Keith Jarrett entendus dans le Journal intime de Moretti. (Na-t-elle pas eu la curiosité daller y jeter un il? Dommage!) Sans compter que le titre de son émission est emprunté à Bergman. (Cela métonnerait quand même quelle nait pas pénétré dans le gynécée rougeoyant de Cris et chuchotements.) Sait-elle que ce réalisateur a aussi signé Le silence? Référence à proscrire pour qui doit placoter, jen conviens. Dailleurs lanimatrice sait se taire, elle ne palabre pas. Pas trop. Parce quon en reconnaît le timbre et la prosodie, elle a ce quon appelle une voix. Pour ma part, je trouve agaçant quelle malmène à ce point les accents toniques, restituant les mots en un ruban chantonnant et grêlé. Mais, faute davoir trouvé le modèle qui la inspirée, je lui accorde le mérite davoir créé cette voix qui est tout sauf sotte. Notre commère a souvent de lesprit. Un soir dhiver, elle présente la pièce musicale finale du Goût des autres. Les notes de Non, rien de rien qui se détachent en staccato de la fanfare télescopent dans ma tête la scène où apparaît un Jean-Pierre Bacri devenu glabre, tentant ainsi de plaire à son prof danglais; du même coup, je pense quil faudrait signaler cette moustache coupée à une personne aveugle qui écouterait ce film.
Je crois avoir souhaité aller au cinéma avec Anne qui est aveugle avant dentendre cette voix jouer à ne rien voir. Pour voir. Voir ce que je verrais. Avec plus dacuité. Voir ce que je serais obligée de voir. Et dentendre. Mesurer donc ce que je percevrais mieux et ce qui, du cinéma, reste dans daussi extrêmes conditions. Depuis toujours mintriguent lautonomie de nos sens et les expériences qui les isolent. «Les secours que nos sens se prêtent mutuellement, les empêchent de se perfectionner»: ces propos exprimés par Diderot dans sa Lettre sur les aveugles sonnent juste. (Au métro Champ-de-Mars, la verrière filtre le soleil; assise dans un wagon, je vois un mince rai simprimer sur ma main; la chaleur fugace que je sens vient-elle de mes yeux?) La mythologie qui nimbe les aveugles est touffue. Hors de pouvoirs divinatoires loufoques, il mapparaît normal de leur prêter une ouïe plus fine. Louïe, le sens le plus orgueilleux selon lencyclopédiste la vue étant le plus superficiel , devient plus justement pour un Michel Chion «un sens aussi subtil quarchaïque, laissé pour une très grande part dans les limbes de linnommé».(2)
Anne, mon amie Anne, ne voit plus rien venir depuis près de vingt ans. Elle ne perçoit plus le bleu qui miroite dans les barbes les plus noires. Les vagues lueurs qui se profilent sur lécran de sa nuit américaine ne lui permettent pas de départager une scène éclairée dune scène sombre. En perdant la vue, Anne a aussi perdu le souvenir de ses rêves. En fait, ils ont mis quelques années à sajuster au flou qui lenvironne. Comme une pile se vide de sa charge, le subconscient dAnne a fonctionné avec des réserves dimages qui, faute de se renouveler, se sont peu à peu épuisées. Bien quelle ny trouve pas une énorme satisfaction, Anne a continué à aller au cinéma de manière épisodique, sa guide la plus fidèle étant sa mère. Quand elle me parle de films, elle hésite: les a-t-elle vus avant de devenir aveugle ou après? Sachant par mes rêves que les images inventées se lestent dautant de poids que dautres bien réelles, je comprends son embarras. Cette plongée dans le monde des voyants que je lui propose sera source de frustrations. Mais, Anne, qui se refuse tout autant à vivre comme si elle voyait quen aveugle modèle, est curieuse.
Pour notre complicité, elle accepte. Ensemble, nous irons «voir» je mords dans le verbe des films. Selon la formule consacrée, je serai ses yeux. Me stimule cette gloutonnerie quimplique lidée de voir pour deux et douvrir grand mes oreilles, comme si je devais avaler de tous les orifices.
[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 111 p. 30-33 ] |