On peut toujours rêver un film sans l'avoir vu.
par Réjane Bougé

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 111 p. 30-33 ]
Une de nos animatrices de radio parle régulièrement de cinéma, se vantant chaque fois de ne pas avoir vu les films. Elle l’affirme sans arrogance mais avec un brin de coquetterie. Le réalisateur lui raconte l’histoire ou quelqu’un de sa famille. Cet ersatz lui suffit. Chaque soir, l’indicatif égrène les sons en cascade de Keith Jarrett entendus dans le Journal intime de Moretti. (N’a-t-elle pas eu la curiosité d’aller y jeter un œil? Dommage!) Sans compter que le titre de son émission est emprunté à Bergman. (Cela m’étonnerait quand même qu’elle n’ait pas pénétré dans le gynécée rougeoyant de Cris et chuchotements.) Sait-elle que ce réalisateur a aussi signé Le silence? Référence à proscrire pour qui doit placoter, j’en conviens. D’ailleurs l’animatrice sait se taire, elle ne palabre pas. Pas trop. Parce qu’on en reconnaît le timbre et la prosodie, elle a ce qu’on appelle une voix. Pour ma part, je trouve agaçant qu’elle malmène à ce point les accents toniques, restituant les mots en un ruban chantonnant et grêlé. Mais, faute d’avoir trouvé le modèle qui l’a inspirée, je lui accorde le mérite d’avoir créé cette voix qui est tout sauf sotte. Notre commère a souvent de l’esprit. Un soir d’hiver, elle présente la pièce musicale finale du Goût des autres. Les notes de Non, rien de rien qui se détachent en staccato de la fanfare télescopent dans ma tête la scène où apparaît un Jean-Pierre Bacri devenu glabre, tentant ainsi de plaire à son prof d’anglais; du même coup, je pense qu’il faudrait signaler cette moustache coupée à une personne aveugle qui écouterait ce film.

Je crois avoir souhaité aller au cinéma avec Anne qui est aveugle avant d’entendre cette voix jouer à ne rien voir. Pour voir. Voir ce que je verrais. Avec plus d’acuité. Voir ce que je serais obligée de voir. Et d’entendre. Mesurer donc ce que je percevrais mieux et ce qui, du cinéma, reste dans d’aussi extrêmes conditions. Depuis toujours m’intriguent l’autonomie de nos sens et les expériences qui les isolent. «Les secours que nos sens se prêtent mutuellement, les empêchent de se perfectionner»: ces propos exprimés par Diderot dans sa Lettre sur les aveugles sonnent juste. (Au métro Champ-de-Mars, la verrière filtre le soleil; assise dans un wagon, je vois un mince rai s’imprimer sur ma main; la chaleur fugace que je sens vient-elle de mes yeux?) La mythologie qui nimbe les aveugles est touffue. Hors de pouvoirs divinatoires loufoques, il m’apparaît normal de leur prêter une ouïe plus fine. L’ouïe, le sens le plus orgueilleux selon l’encyclopédiste – la vue étant le plus superficiel –, devient plus justement pour un Michel Chion «un sens aussi subtil qu’archaïque, laissé pour une très grande part dans les limbes de l’innommé».
(2)

Anne, mon amie Anne, ne voit plus rien venir depuis près de vingt ans. Elle ne perçoit plus le bleu qui miroite dans les barbes les plus noires. Les vagues lueurs qui se profilent sur l’écran de sa nuit américaine ne lui permettent pas de départager une scène éclairée d’une scène sombre. En perdant la vue, Anne a aussi perdu le souvenir de ses rêves. En fait, ils ont mis quelques années à s’ajuster au flou qui l’environne. Comme une pile se vide de sa charge, le subconscient d’Anne a fonctionné avec des réserves d’images qui, faute de se renouveler, se sont peu à peu épuisées. Bien qu’elle n’y trouve pas une énorme satisfaction, Anne a continué à aller au cinéma de manière épisodique, sa guide la plus fidèle étant sa mère. Quand elle me parle de films, elle hésite: les a-t-elle vus avant de devenir aveugle ou après? Sachant par mes rêves que les images inventées se lestent d’autant de poids que d’autres bien réelles, je comprends son embarras. Cette plongée dans le monde des voyants que je lui propose sera source de frustrations. Mais, Anne, qui se refuse tout autant à vivre comme si elle voyait qu’en aveugle modèle, est curieuse.

Pour notre complicité, elle accepte. Ensemble, nous irons «voir» – je mords dans le verbe – des films. Selon la formule consacrée, je serai ses yeux. Me stimule cette gloutonnerie qu’implique l’idée de voir pour deux et d’ouvrir grand mes oreilles, comme si je devais avaler de tous les orifices.

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 111 p. 30-33 ]

La parabole des aveugles,
Pieter Bruegel l'Ancien, 1568.