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![]() propos recueillis par Gérard Grugeau [ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 111 p. 42-44 ] L'éclipse et l'éternité |
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| PESSIMISME Mes films ne sont pas pessimistes. Je suis un homme optimiste. Si on regarde mon film dans 50 ans, on verra comment nous vivions à notre époque. Et si je crois que le monde existera encore dans 50 ans, cest que je suis optimiste, parce que les choses ne vont pas très bien aujourdhui. Ce film est optimiste parce quil parle dêtres humains véritables, damitié, déternité et de la nécessité de se comprendre les uns les autres. Cest un film très chaleureux en ce sens. Si vous allez voir un film de guerre et si vous êtes à lécoute de votre cur, je ne crois pas que vous allez rentrer chez vous et vous suicider. Bien au contraire. BARBARIE Il y a dans mon pays des gens qui ont faim et froid, qui sont à bout de forces et qui nont rien. Ces gens-là en veulent à la terre entière, à tous ceux qui dorment au chaud et qui mangent à leur faim. Survient quelquun qui leur dit de détruire le monde. Peu importe que cette voix prenne la forme du fascisme, du communisme ou dautre chose. Ces gens vont alors passer à lacte, parce quils nont plus rien à perdre. Leur condition est ce quil y a de plus terrible. Dans le film, ils reculent après le saccage de lhôpital, parce que ce sont des humains. Ils ne sont pas nés pour être des criminels ou des assassins. Tout le monde est innocent, je ne veux pas juger qui que ce soit. Et ces gens ne peuvent pas détruire le monde entier de toute façon. Ils nen sont quune partie. LÉTERNEL RETOUR De nombreux cinéastes ne sintéressent quà lhistoire quand ils font un film. Moi, je ne sais pas ce que cest quune histoire. Parce que je pense que lhistoire que lon raconte aujourdhui sest déjà produite dans les temps anciens, que tout a déjà eu lieu il y a 2000 ou 4000 ans. Les crimes, les joies tout cela a déjà existé sous différentes formes. Cest lhistoire de lhumanité. Mais il existe dautres formes dhistoire. Le temps, la nature, les animaux ont, eux aussi, leur propre histoire. Doù limportance de ne pas écouter que lhistoire des hommes. Il faut explorer toutes ces perspectives et il faut que tout cohabite et résonne. [ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 111 p. 42-44 ] |
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![]() Janos (Lars Rudolph) face à lil de la baleine: lhomme interrogeant sa propre solitude fondamentale et son rapport à léternité. |
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![]() Janos (Lars Rudolph) et «les clochards célestes» sapprêtant à mimer le système solaire. [ 24 images n° 111 p. 44-45 ] |
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| Les harmonies de Werckmeister L'éclipse et l'éternité critique par Gérard Grugeau À linstar de la musique souvent associée aux mathématiques et à lastronomie, le cinéma de Béla Tarr fréquente les territoires du mystère et de lineffable. Son dernier opus, Les harmonies de Werckmeister, recèle sa part énigmatique et ouvre sur tous les délires interprétatifs. Risquons-nous. Dans une première séquence très forte, qui semble programmatique de la fiction et de limmanence dun mal à venir, un homme (le facteur Janos Valuska) entreprend de faire mimer le système solaire à une tablée de pauvres hères, cuvant leur alcool dans un sinistre bouge dune petite ville de la plaine hongroise, engourdie sous le ciel délétère dun hiver sans fin. À la faveur de ce ballet éthylique, ces «clochards célestes» tournoyants en viennent à reproduire une éclipse totale de soleil, ce moment de dérèglement ultime «où toute lumière séteint pour les hommes et où tout semble perdu». Lobscurité peut alors semparer du monde, annonciatrice du chaos et du déchaînement de forces à la fois irrationnelles et, hélas, par trop humaines. Cet avenir funeste et inévitable prendra ici la forme de larrivée dun cirque, offrant en pâture à une population de «damnés» aux abois cernée par la misère létrange spectacle dune énorme baleine empaillée. Derrière cette attraction dérisoire, un mystérieux personnage de lombre: le Prince, faux prophète de son état, qui rêve à de noirs lendemains dans lincandescence des ruines et qui, aidé objectivement par une femme ambitieuse et manipulatrice (Hanna Schygulla), précipite la petite localité dans leffroi dune apocalypse de la destruction et de lordre restauré. Pris dans cette tourmente incontrôlable de fin du monde, deux hommes liés par lamitié et un même rapport à léternité marcheront un temps au même pas (séquence éblouissante) avant que leurs chemins ne bifurquent. Ce sont Janos (Lars Rudolph), passeur de la fiction et sorte didiot dostoïevskien à linnocence encore tout enfantine malgré un visage vieilli prématurément, et monsieur Eszter (Peter Fitz), vieil intellectuel reclus et musicologue obsessionnel, sacharnant à remettre en question les théories dAndreas Werckmeister qui, en inventant la gamme tempérée basée sur un compromis et un «mensonge», a entraîné le divorce entre la physique et la musique, et bouleversé lordre naturel. Dans cette quête dune unité perdue, qui les amène à se colleter avec une sorte de «connaissance par les gouffres», réside sans doute lune des clefs de cette partition dévastée et dévastatrice, adaptée du roman de László Krasznahorkai: La mélancolie de la résistance. Entre harmonie et dissonance, ordre et désordre, visible et invisible, vérité et mensonge, se jouent et se rejouent éternellement linsondable destinée de lhumanité et du cosmos. Et cest à ce désastre appréhendé, traversé de fulgurances visionnaires et dun grand rire sardonique, que nous convie le cinéma radical de Béla Tarr. Si laction des Harmonies de Werckmeister se déroule à une époque indéterminée, il nest peut-être pas inutile de rappeler que le livre de László Krasznahorkai est paru en 1989, au moment de leffondrement des régimes socialistes à lEst. Ici dailleurs, lespace dune brève évocation, les taches créées par le disque de la lune sur le soleil avant «le crépuscule effrayant» de léclipse laissent entrevoir de façon presque subliminale la faucille de lex-empire soviétique. On peut certes avancer que le récit des Harmonies de Werckmeister reflète son temps et se construit sur les cendres de lutopie communiste tout en semblant redouter lavènement dune nouvelle barbarie. Mais le cinéma ambitieux de Béla Tarr déborde et transcende le cadre purement conjoncturel de lHistoire et du politique. Porteur de sa propre cosmogonie qui embrasse vie humaine et vie universelle, il sinscrit dans une vision du monde ample et dense, exempte de toute dimension métaphysique, qui semble renvoyer, comme le suggère brillamment lhistorien du cinéma hongrois András Bálint Kovács(1), au mythe de léternel retour. Ce mythe développé par les pythagoriciens, repris notamment par Nietzsche, nest pas sans rappeler aussi Jung et sa théorie des archétypes de linconscient collectif. Tout dans lunivers est soumis à la loi de léternel retour. Tout est cycle et se traduit par un renouvellement incessant des êtres et des choses. Tout conspire au cataclysme et à leffondrement final à partir duquel tout renaît. Sans doute nest-ce pas un hasard si limage de la baleine, liée à léternité, se retrouve au cur des Harmonies de Werckmeister. Dans le mythe de Jonas, la baleine est larche du déluge et lentrée de Jonas dans le ventre du cétacé est symbolique dune période dobscurité entre deux états, dune sorte de mort initiatique qui se transformera en re-naissance au sortir de ce gouffre de néant. Janos/Jonas, ici, nen sombrera pas moins dans la folie, alors que monsieur Eszter qui aura cédé au compromis devra composer avec le quotidien d'une ville militarisée et renoncer à sa quête dabsolu (le piano «tempère» sera réaccordé). Dans le cinéma de Béla Tarr, lhomme prisonnier des cycles infernaux de lHistoire sabîme dans linfinitude du temps. Sa vie est la répétition ininterrompue de gestes et dactes inaugurés par dautres. Et ces actes, parfois déclenchés par quelque messie maléfique porteur de fausses utopies, entraînent leur lot dillusions sanglantes et de «délires neufs qui sachèvent en servitude» (Cioran). Il faut voir dans Les harmonies de Werckmeister linterminable plan sublimement terrifiant où, à linstigation du Prince, une foule aveugle en colère, à qui la vie a ôté toute dignité, marche sur un hôpital avec lintention vengeresse de le mettre à sac et dy humilier plus faible que soi. Seule lapparition bouleversante dun homme décharné qui renvoie aux insurgés limage dérisoire de leur propre finitude, voire celle des horreurs concentrationnaires de lHistoire, mettra un terme au carnage et amènera un repli silencieux. Lumière et ténèbres, anéantissement et re-devenir: tout est double dans lunivers de Béla Tarr. Tout renvoie à son contraire dans limmensité dun temps circulaire où les hommes aux prises avec la dimension tragique de leur existence, meurent de leur vouloir vivre. Tous les films de Béla Tarr coscénarisés avec László Krasznahorkai depuis 1987 (Perdition, Le tango de Satan et Les harmonies de Werckmeister) véhiculent cette conception dun monde travaillé par la répétition de ce qui pré-existe et sera éternellement rejoué selon des scénarios plus ou moins différents. Tous baignent dans une même esthétique de la déliquescence du réel et du mensonge généralisé. Comme si lunivers voué à lentropie et à lépuisement se diluait inexorablement dans une sorte de malédiction atmosphérique (la pluie, le froid, la grisaille) teintée de misère morale. Chez Béla Tarr, le temps gonfle, se dilate pour se faire éternel. Le cinéaste sculpte ce temps saturé à coups de longs plans-séquences complexes et magistralement chorégraphiés qui absorbent «la lenteur des matières», installent une sorte de monotonie accablée et angoissante. Pour reprendre la formule de Serge Daney à propos du cinéma de lex-«empire immobile» soviétique, on pourrait dire que le cinéma contemplatif de Béla Tarr, qui sancre dans le réel (voir entretien) et le matérialisme le plus concrets, «regarde la matière saccumuler et sengorger une géologie déléments, dordures et de trésors, se faire au ralenti»(2). Dune plasticité rare, ces blocs de temps réel étirés et fluides (moins de 40 plans ici, pour ne pas casser le réel) senchaînent pour créer une totalité organique puissante qui fascine jusquà lhypnose. Dans un même mouvement souterrain qui emporte tout et cristallise, la forme unie à lesprit réalisent losmose parfaite entre les espaces physiques, les paysages intérieurs et les interrogations morales et philosophiques à luvre dans le paysage ambiant. La photographie de Gábor Medvigy à la fois contrastée et déclinée dans une gamme infinie de gris, de même que la musique parcimonieuse de Víg Mihály qui nous enveloppe soudainement de la brume élégiaque de ses accents mélancoliques, contribuent à ce «supplément de voir» recherché par le cinéaste pour atteindre le vif de lâme. En explorateur impitoyable dune condition humaine absurde, Béla Tarr nous plonge dans une débauche de solitude et de désespérance ontologiques. «Entre le tact et lenfer», il happe notre regard pour mieux nous livrer au vertige de la lucidité. Pour lui, comme pour le moraliste Cioran, le désespoir semble encore «le plus normal des états, le plus gratifiant».
LES HARMONIES DE WERCKMEISTER |
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