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| 24 IMAGES: Vous avez créé, il y a près de vingt ans, le personnage d'Elvis Gratton avec, en premier lieu, la volonté de faire le portrait du colonisé québécois? PIERRE FALARDEAU: L'idée a été la même depuis le début: montrer des Québécois aliénés «à l'os». JULIEN POULIN: «Ils l'ont-tu l'affaire, les Amaricains.» C'est cette idée-là qu'on voulait exploiter. Des gens des pays de l'Est, qui étaient membres du jury d'un festival et nous avaient remis un prix pour le premier Gratton, nous avaient fait remarquer que, sans comprendre le québécois, ce qui avait eu le plus de résonance chez eux, c'était la manière dont quelqu'un, dans une société, doit entrer dans un moule idéal. P. FALARDEAU: C'était un prix ex-æquo: les membres du jury qui venaient de l'Est ont voté pour notre film, et ceux qui venaient de l'Ouest ont voté pour un film américain... Comment percevez-vous la notoriété d'Elvis Gratton, qui est vraiment devenu, avec les années, un personnage culte au Québec? Vous, Julien, devez le constater quotidiennement. J. POULIN: Il y a même des jeunes qui me demandent des autographes et qui devaient avoir deux ans quand le premier film est sorti. Mais Gratton peut aussi être utilisé de façon presque perverse parfois. Je vis dans un quartier très cosmopolite et j'ai été surpris les premières fois de me faire aborder dans un français approximatif par des «nouveaux arrivants» comme on dit, qui me lançaient: «J'ai vu votre film!...» Ils riaient, mais je ne savais pas toujours comment interpréter leur réaction. Est-ce qu'on leur a montré le film pour se payer la tête des Québécois? Ont-ils plutôt retenu le côté sympathique du personnage? C'est une chose qui continue de m'intriguer. Il faut dire aussi que le fait que Gratton fasse rire le rend sympathique. Étant donné que dans ce cas-là le comique est presque «documentaire», qu'il ne semble pas aussi «joué» que dans d'autres types de comédie, le spectateur sent peut-être moins la distance entre l'acteur et lui. Dans la vie, on ne se fait pas non plus aborder de la même façon si on a joué Elvis Gratton plutôt que René Lévesque. Si je vais me commander deux côtelettes de porc, le boucher peut me sacrer une grosse claque dans le dos en me lançant un «tabarnak!» P. FALARDEAU: Ou encore, un jour, je vais voir un match de boxe avec Poulin, et un gars dans les estrades lui hurle: «Aye! Pasta dental!» J. POULIN: Par contre, les Bob Gratton qui, dans une taverne, venaient me voir en me disant: «Toé, tu nous as fait rire en tabarnak!», je crois que quand ils auront vu ce film-ci, ils vont se tasser. Et certains qui n'avaient pas saisi que je ne suis pas «pour le Canada» et qui vont maintenant le comprendre, c'est possible qu'ils me disent plutôt: «Toé, mon ostie!...» |
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![]() Bob (Elvis) Gratton (Julien Poulin), avant sa métamorphose en star rock internationale, en compagnie de son inséparable Méo (Yves Trudel). |
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| Il faut dire aussi que ce n'est pas nécessairement le côté comique du personnage que tout le monde a retenu. Elvis Gratton peut aussi déprimer bien des gens. P. FALARDEAU: Nous autres aussi, il nous déprime!... On fait un film comme celui-là parce qu'on est justement profondément déprimé! Ce n'est pas comique; c'est un portrait de nous pas très reluisant! Il y a des petits jeunes qui, la première fois, avaient perçu le film au premier degré. Ils avaient ri des farces et des coups de pied au cul. Mais en vieillissant, ou quand ils arrivent au cégep et que leurs profs leur disent: «Savez-vous ce que c'est, Elvis Gratton? Avez-vous saisi de quoi ça parle?», certains se réveillent. Moi, ça ne me dérange pas que des gens se réveillent seulement après coup. Quand, jeune, je regardais les films de Charlie Chaplin, je ne voyais là-dedans que les tartes à la crème avant de saisir qu'il y a aussi autre chose. Je me rappelle que Patrick Straram nous avait dit, au moment du premier Gratton, que l'on travaillait sur un registre qui demande de l'intelligence au spectateur, alors qu'au Québec les gens ne sont pas habitués de devoir réfléchir lorsqu'ils voient un film. En même temps, il y a des côtés de Gratton que j'aime. Lorsqu'il entre dans le bureau de son gérant (D. Bill Clinton) en disant: «Salut débile, on passait dans l'boute avec Méo, on s'est dit, on va aller tirer la pipe à Bill. Amène-moi don' deux spagatts ben cuits avec de la soupe Campbell aux tomates». Il ne s'excuse pas d'être comme il est. J. POULIN: Mais il y a aussi des dangers dans la caricature comme on la fait avec Gratton. Elle peut rejoindre la réalité d'une telle façon que celle-ci devient aussi grosse que la caricature elle-même. En trouvant l'emballage comique, on peut perdre ce qu'il y a en dessous. Et puis, parfois, les deux peuvent se rejoindre à un tel point que tout devient également gros et équivalent, quel que soit le propos. Mais après la troisième partie du premier Gratton, croyiez-vous avoir enterré le personnage? P. FALARDEAU: En 1985, Poulin voulait en faire un autre et c'est moi qui ne voulais rien savoir. Il a mis un an à me convaincre, et là, quand j'ai été prêt, c'est lui qui ne voulait plus. Il me disait: «Moi, quand je vais au dépanneur le matin, je me fais crier: «Ayyyye... Gratton, sti!!!» J. POULIN: Mais pire que ça, c'est que des réalisateurs me faisaient venir en audition et s'attendaient presque à me voir arriver en Gratton. Pendant 4,5 ans, j'ai été pris à faire Peau de banane, les vendeurs d'assurance ou de chars. Les rôles que Michel Forget ne voulait plus faire... C'est sûr qu'en même temps je suis près de ce type de rôles populaires. Je suis en fait assez col bleu. Alors maintenant, j'assume plus facilement le personnage de Gratton, et je crois que tant que je serai vivant, il va me coller à la peau. P. FALARDEAU: C'est aussi à ce moment-là qu'on a arrêté de travailler ensemble, parce que Poulin ne voulait plus subir les pressions que je subissais. Il me disait: «Moi je veux seulement jouer. Tous vos problèmes de réalisateurs avec Téléfilm Canada et la Sodec, j'en ai rien à foutre!» J. POULIN: En effet, j'ai eu à revivre ça encore, parce que j'ai suivi toutes les étapes (à part l'étalonnage) du nouveau Gratton, et je n'en reviens pas!... D'où vient l'évolution du personnage de Gratton, d'Elvis à la superstar internationale? P. FALARDEAU: En travaillant au dernier film, je me suis dit que je ne voulais pas que ce soit encore un ti-clin. Et puis, les imitateurs d'Elvis, c'était fini. J'ai voulu frapper sur autre chose. On en a donc fait un personnage de rockeur frisé. Aujourd'hui, dans l'aliénation que je vois, la petite bourgeoisie de Brossard, ça ne m'énerve plus. Les Richard Martineau et les Marie-France Bazzo sont mille fois plus aliénés, sauf qu'ils se croient «smats»... S'il y a des colonisés, c'est bien eux! Dans ses textes, Martineau c'est: les États-Unis, les États-Unis, les États-Unis... continuellement cités en référence, et puis Marie-France Bazzo avec ses tendances à New York et ailleurs. Les tendances!... Yaaark!!! Dans Elvis Gratton II, on découvre vraiment une autre vision du personnage. Gratton a toujours à peu près la même personnalité, mais de colonisé local, mis en scène par sa femme, il est devenu un colonisé «planétaire», mis en scène par un gérant américain. P. FALARDEAU: C'est plus proche de la réalité actuelle. Tout est devenu plus gros, comme les colonisés québécois. On a aujourd'hui des Charles Sirois, les gars de Bombardier. C'est encore la même pensée, le même discours que celui de Gratton en 1980, mais à un autre niveau. Sauf qu'ils ne sont pas habillés comme avant. On sent vraiment à quel point ce Bob Gratton est plus que jamais une sorte de porte-voix pour vous. J. POULIN: Je me souviens d'avoir dit à Pierre, lorsqu'on hésitait à donner une suite à Gratton: «Il y a un avantage avec ce personnage-là: tu as déjà un pied dans la porte. On peut dire beaucoup de choses très contemporaines grâce à lui, et les gens vont aller le voir, vont écouter.» Si on considère le fait que depuis vingt ans au Québec, on cherche à faire un humour consensuel, il va de soi que lorsqu'on pratique un humour engagé comme le vôtre, on se fait aussi des adversaires - ce qu'ici on ne semble pas savoir assumer. J. POULIN: Il n'y a pas que l'humour, mais aussi les créations dites «sérieuses», les téléromans, tout tombe dans ce piège-là. On épure tout. On cherche à rallier tout le monde. P. FALARDEAU: C'est comme les filles de l'Acpav qui me demandaient pourquoi j'étais allé chercher le genre de filles qu'on voit dans le film. Gratton devient une star rock internationale, donc les filles qu'il a autour de lui, ce sont des «plottes» avec des gros «jos», et il en a une différente chaque semaine. Je ne fais pas un film sur mes goûts sexuels, c'est un film sur Elvis Gratton! Et puis, il n'y a pas beaucoup de ce genre de filles-là dans les films québécois... alors, c'est peut-être encore une fois mon penchant pour la provocation qui me fait dire: «Nous, on va en mettre!» J. POULIN: Pour ce qui est du choix de la vedette porno, il faut aussi considérer que comme son rôle n'était pas énorme, il fallait pouvoir marquer dès le départ. Alors, quand le colonel arrive dans le bois avec la fille et la Cadillac, eh bien!, la fille aussi, est Cadillac! C'est comme l'hameçon (ou le ver...) pour Gratton! Le ton direct que Pierre emprunte autant dans ses écrits que dans ses interventions publiques se retrouve encore une fois dans ce film, si on prend pour exemple, dans le discours de Gratton aux journalistes, la manière dont la droite commerçante est prise pour cible. P. FALARDEAU: Ce discours-là, je ne l'ai presque pas inventé. On a juste un peu (mais presque pas) forcé la note. On n'arrête pas d'entendre dire par les hommes d'affaires que l'État devrait être géré comme une business. Et le discours de Gratton en «intellectuel pour le NON», ce n'est même pas exagéré: ils emploient les mêmes mots, les mêmes phrases! J. POULIN: C'est sûr que le côté direct du personnage, ça c'est Pierre. J'aimerais parfois avoir le cinquième de son culot, pouvoir mettre le poing sur la table quand ça ne marche pas et dire «Tabarnak!» Pour moi, dans le fait de jouer le personnage de Gratton, il y a comme un trip de l'illégalité, de l'énormité, qui est très loin de moi. Il me permet d'être ce que je ne suis pas. J'ai une grosse voix, mais dans la vie, je ne pourrais jamais crier «Yeah!», comme Gratton. De moi à «Yeah!», c'est Pierre. Le fond du personnage est très lié à Pierre, comme le fait que Gratton puisse débarquer comme il le fait dans une situation, alors qu'elle se serait éternisée avec un personnage plus low profile. Par contre pour créer Gratton, il s'est aussi servi d'un aspect de ce que je suis et qui le fait rigoler: ma gaucherie. Si on prend une scène comme celle de l'auto par exemple, qui au départ est réaliste, qu'est-ce qui fait que vous décidez de pousser la situation un cran plus loin? J. POULIN: J'ai déjà travaillé quelques fois avec des comiques, et le sens de la dose, il y en a qui l'ont et d'autres qui ne l'ont pas. Pierre, lui, a vraiment bien développé cette dimension dans le dernier Gratton. Chez lui, il y a un effet cumulatif qui fonctionne, parce qu'il sent bien jusqu'où aller et quand s'arrêter. P. FALARDEAU: D'autres séquences viennent de ce que j'observe. Une fois, j'étais allé faire du ski de fond avec Poulin: je le regardais aller et je n'en revenais pas. Alors j'ai écrit une séquence où Gratton traverse une clôture en ski. Poulin n'était pas sûr que c'était comique, mais moi je l'avais vu faire... J. POULIN: Mais tout ça a nécessité un travail de répétition auquel il faut rajouter l'expérience qu'on a acquise de part et d'autre, une équipe technique qui comprend mieux les codes, les demandes... Les gars, ils sont rapides: «Vous voulez une clôture pour pratiquer. Je vous arrange ça.» Et ce n'est pas long. À l'époque du premier Gratton, on serait allé, Pierre et moi, à son chalet pour trouver une clôture, comme on se rendait à l'aéroport de Mirabel le matin pour répéter la séquence du casier. On essayait toutes sortes de choses, différents types de chaussures, de bottes, avec toutes sortes de poudres sous les semelles, etc. Tandis que maintenant, on a répété un mois, mais avec des accessoires et de vrais acteurs. P. FALARDEAU: Parfois l'écriture, ce n'est pas grand-chose. C'est juste un point de départ. Mais ensuite Poulin y ajoute du sien, puis le directeur artistique, puis la costumière, le monteur sonore, etc., et peu à peu ça prend forme. J. POULIN: Il faut dire que le fait de travailler sur un film qui est très attendu, si cela mettait énormément de pression sur Pierre et moi, pour l'équipe technique, c'était stimulant. Par son côté pamphlet dont nous parlions, ce film n'a quand même rien à voir avec ce qu'on attend habituellement d'une comédie au Québec... P. FALARDEAU: Quand on a fait un premier visionnement-test, je crois qu'arrivés à la séquence de la salle de montage à la fin du film, les fonctionnaires se sont mis à capoter! Le film avait beau être vraiment très près du scénario déposé, on dirait que, tout d'un coup, ils se réveillaient. Ils s'imaginaient peut-être rire tout le long, mais on ne fait pas du Ding et Dong ou du Massicotte!... Il y a aussi différents niveaux d'humour dans le film. Parfois, c'est du Tati, à d'autres moments du Chaplin, puis ailleurs du Roméo Pérusse. Il y a aussi des gags de merde, des gags cheap. Il faut dire aussi que si j'ai toujours aimé les films de Tati ou de Chaplin, c'est qu'ils parlent de quelque chose. On peut penser, au Québec, à des humoristes comme Jean-Guy Moreau ou Yvon Deschamps. J. POULIN: Moi, je vois ce qu'on fait un peu comme les caricutures de Chapleau en page éditoriale d'un quotidien. P. FALARDEAU: J'aime aussi que le spectateur rigole vraiment durant certaines scènes. Il m'est arrivé d'avoir un peu honte de ça, et pourtant c'est un beau métier: faire rire le monde, détendre l'humanité qui «se fait chier» sans arrêt. Il y a par contre des moments où le film devient presque triste dans le portrait de société accablant (mais véridique) qu'il dresse. Qu'on pense au squeegee avec son petit nommé Sti, qui incarne cette sorte de réduction du langage dans lequel beaucoup s'enferment - ou dans laquelle on les enferme -, ou encore à ces deux adolescents qui emmènent leur bébé manger du junk food. J. POULIN: Je me souviens d'être allé manger un hot-dog avec mon petit gars et avoir remarqué que les gens qui étaient là brunchaient le dimanche aux hot-dogs, avec un teint pas très en santé... Ce que les gens mangent dans ces endroits-là ne peut certainement pas les aider à se réveiller. C'est comme en prison où on donne des patates et beaucoup de féculents aux prisonniers. Les gars deviennent eux-mêmes comme des grosses pâtes molles. La scène de la salle de montage, à laquelle vous faisiez allusion, vous permet-elle de dire nettement ce que vous aviez à dire ou a-t-elle servi seulement à terminer l'histoire? P. FALARDEAU: On n'a, en effet, jamais su comment finir. J'avais proposé une autre fin à Poulin dans laquelle il arrêtait de jouer, enlevait sa perruque et se mettait à regarder la foule en disant: «Tu ris de quoi, grosse vache? Tu ris de moi? Tu me trouves comique? T'es-tu regardée?», etc. Il y avait quatre pages d'insultes comme ça! J. POULIN: Je lui ai dit: «Pierre, regarde-moi sans perruque. Moi, c'est Julien Poulin. Si je n'ai plus de personnage, je ne suis pas capable de dire ça. Alors on s'est mis à chercher une autre fin. Une chose qui m'a bien découragé, c'est quand j'ai appris qu'Elvis Gratton était le film fétiche de Jean Charest! Pendant sa campagne électorale, on m'appelle chez moi et on me dit que l'équipe Charest, réunie pour une assemblée de jeunes, aimerait bien que je donne un coup de fil en direct. Je me disais que ça n'avait pas de sens que quelqu'un comme lui n'ait rien compris à ce point-là! Alors, dans le dernier Gratton, je tenais à ce que le propos soit clair. Tu aimes ou tu n'aimes pas. Et même que j'achalais Pierre avec ça: «Surtout, ne coupe pas le monologue. Coupe le ski s'il le faut, mais pas le monologue!» Et la question de l'image fabriquée, je trouvais ça important. Le désir de rallier sans cesse tout le monde est tellement fort au Québec que vous n'avez pas envisagé que l'humour puisse affaiblir la portée du propos, empêchant le film de toucher les cibles que vous visiez? P. FALARDEAU: Dans le cas de Charest, peut-être qu'il n'est tout simplement pas assez intelligent pour comprendre le film... J. POULIN: ...ou peut-être que Charest, c'est comme Elvis et qu'il est utilisé par son comité!... Mais comme je le disais tout à l'heure, c'est en effet le danger de la caricature, que la réalité la rejoigne pour venir la désamorcer. |
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| Il faut dire aussi qu'avec le temps, le fait que le premier Gratton ait été tellement vu et revu a pu le rendre, d'une certaine façon, inoffensif. Cela risque d'être d'autant plus frappant pour bien des gens de constater, dans le nouveau film, que ce personnage-là n'est pas seulement un clown. Il y a dans Elvis Gratton II quelque chose de corrosif, une volonté de combat. P. FALARDEAU: Il y avait ça aussi dans l'autre film. Le premier Gratton avait été tourné après le référendum de 1980. Il était né d'un immense dégoût, de l'envie de vomir sur tous les Elvis Gratton. J'ai ensuite recommencé à travailler à une suite simplement pour manger, parce que je ne pouvais pas faire mon film sur les patriotes. Et puis, un jour je me suis dit: «Je vais leur payer une crisse de traite. Je ne vais pas faire un film juste pour le fun ou pour gagner ma vie.» J'ai compris que je pouvais faire ce que je voulais avec ce sujet-là. Le projet a passé à Téléfilm Canada comme dans du beurre. Mais cette fois, c'est à la Sodec que les discussions ont commencé: au sujet du scénario, de l'histoire, de la psychologie des personnages, de la supposée xénophobie (parce qu'on se moque de quelques allophones et de Mordecai Richler), de l'image que les Québécois allaient avoir d'eux-mêmes! On me reprochait que ce ne soit pas une image positive! Alors, le fait que la Sodec n'ait pas embarqué a eu comme conséquence de nous obliger à tourner le film en 29 jours plutôt que 35, ce qui fait qu'on devait parfois tourner trois séquences dans la même journée. Dans ces conditions, il arrive que tu finisses tout croche une séquence parce qu'on te pousse dans le dos pour passer à la suivante, et puis, tu finis par te planter aussi dans la suivante, parce que la pression est trop forte. Parfois, c'est moi qui me suis planté, d'autres fois ce sont les techniciens ou les comédiens. Quelques gags ne se trouvent pas dans le film à cause de ça... Il y a une séquence où Gratton essayait son costume et, en se penchant, il déchirait sa cape, il se prenait ensuite dans sa guitare, puis déchirait une manche... On avait répété avec la costumière, ça fonctionnait parfaitement, et quand on est arrivé pour tourner, le costume avait été cousu avec la mauvaise sorte de fil et il ne se décousait plus. J. POULIN: Pour tourner cette scène, on avait trois costumes et trois couturières prêtes, avec trois machines à coudre, en cas de devoir la refaire plusieurs fois. On avait répété, chorégraphié la scène, ça marchait. On avait seulement deux heures pour la tourner et à cause d'une mauvaise information sur la qualité du fil, la scène a été mise à la poubelle. Est-ce à cause de ce manque d'argent que vous avez eu l'idée de faire du «placement de produits» dans le film? P. FALARDEAU: Un jour Bernadette, ma productrice, m'annonce qu'il manque de l'argent et qu'on va devoir faire le show dans un sous-sol d'église... C'est une star rock internationale: il faut quand même que le show ait l'air de quelque chose!... «Et le char, êtes-vous sûre que vous voulez une limousine? - Mais Gratton ne va quand même pas se promener en minoune!...» Ce n'est pas ça, l'histoire! On voulait aussi que le costume du personnage soit couvert de collants promotionnels, et comme je venais de lire sur le placement de produits dans les téléromans - où on est même rendu à écrire les textes en fonction de ça -, je me suis dit qu'on allait agir par l'absurde. On a appelé ceux qui s'occupent de placement de produits en leur disant: «Vous placez vos produits où vous voulez, quand vous voulez, au plafond, mur à mur, partout.» Mais quand ils ont eu lu le scénario, la plupart des réactions ont été: «Vous n'êtes pas sérieux! Vous riez de nous pendant cent pages et en plus vous voulez qu'on mette de l'argent dans votre film.» J. POULIN: Il faut quand même dire qu'on a fait ça parce qu'on avait vraiment besoin d'argent. Mais les commanditaires ont ri de nous. La compagnie Fido a choisi la place la plus efficace pour placer son nom sur le costume, et qu'est-ce qu'elle a donné en échange? À peu près quatre cellulaires pour le plateau. Molson a donné quelque chose comme 40 000 $, mais si on considère que le film sera probablement vu pendant cinq ou six ans par des petits gars dans leur cave, qui voudront probablement prendre de la Dry comme Gratton, ils ne l'ont pas payé cher, leur nom à l'écran... P. FALARDEAU: Mais au départ, quand on a voulu avoir recours au placement de produits dans le film, on voulait qu'il y en ait partout: «Prenez le vieux qui est en train de mourir à l'hôpital, et servez-vous-en pour annoncer des pneus, du ketchup, des céréales, tout ce que vous voulez. Allez-y, mettez-en!» C'est ce qu'ils font de toute façon dans la réalité. J. POULIN: Nous on pensait qu'à cause du mythe d'Elvis Gratton, ils embarqueraient tous, qu'on manquerait de place. Ça n'a pas été le cas. P. FALARDEAU: Au moins s'ils avaient tous dit non, j'aurais été content. Je me serais dit: «Ça y est, on est irrécupérable.» Même pas! Quand certains se sont mis à dire oui, j'ai vu à quel point ils peuvent récupérer n'importe quoi. J. POULIN: Mais, cette fois-là, ils ont récupéré à vil prix... et c'est ça qui me met en tabarnak! Ils ont toujours raison, les sacraments! Mais vous n'avez pas l'impression qu'à cause de ça, et malgré toute sa charge dénonciatrice, le film peut devenir comme un serpent qui se mord la queue? P. FALARDEAU: C'est sûr que c'est une prise de position philosophique assez difficile à tenir. Même que je n'en suis pas sûr... mais je vis avec les contradictions que ça entraîne. Christian Larouche, le distributeur, pour lancer le film, voulait faire une tournée Gratton financée par Molson, comme il avait fait avec Les boys en organisant des matchs de hockey. Alors là je lui ai dit: «Aie là, tabarnak! Wow!» Ça suffit! |
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