propos recueillis parClaude Racine
[ 24 images n° 93-94 - p. 18-19 ]
Cinéaste au verbe et à la plume acérés, Pierre Falardeau n'a besoin de nulle présentation. Celui que l'on peut voir, en quelque sorte comme l'héritier naturel de Gilles Groulx, a toujours continué de croire, malgré ce qu'on a appelé si cyniquement «la mort des idéologies», à l'engagement politique de l'artiste. Combat d'arrière-garde ou persistance d'un instinct de survie? Quoi qu'il en soit, «les vrais combats sont toujours d'arrière-garde», disait Marguerite Yourcenar.

Marie-Claude Loiselle
 
Pierre Falardeau sur le tournage d'
Octobre.
Responsabilité

On vient tous au monde dans un lieu et à une époque qu'on n'a pas choisis, mais il faut qu'on tienne compte de la société où l'on vit. Moi, je suis né au Québec, en 1946. En 1960, j'avais quatorze ans; c'est à ce moment-là que le RIN a été formé, et ce qu'il revendiquait m'a sauté en pleine face comme une évidence. Si j'étais né en Palestine, il me semble que ma job serait de m'intéresser au sort de mon peuple; si j'étais Irlandais, Basque, Sud-Africain ou Algérien aussi. Si j'étais Noir américain, je me serais certainement battu pour mes droits. Si j'étais Français ou Blanc américain je ne sais pas trop ce que je ferais... Mais je suis Québécois et ce qui me semble anormal, c'est de ne pas s'engager. Je ne peux pas comprendre ça! On ne peut pas considérer les cinéastes comme s'ils étaient en dehors de la société. Quand j'ai commencé à m'intéresser au cinéma, dans les années 68-69, les films auxquels j'avais accès et que j'aimais, ceux de Groulx, Perrault, Brault, Arcand, étaient engagés. Presque tout le monde était dans cette mouvance-là, et c'est plutôt ceux qui ne l'étaient pas qui avaient l'air d'oiseaux rares, comme Carle par exemple qui faisait figure de loner
. Ce sont donc les cinéastes de l'époque qui m'ont montré la voie.

Une chose qui m'ennuie, c'est de ne pas sentir plus d'appui des autres cinéastes, comme il y en avait eu dans les années 70 avec le Comité d'action cinématographique, par exemple. Je n'y étais pas tellement impliqué parce que j'étais encore vidéaste à l'époque, mais ça m'a fait plaisir qu'André Pâquet m'appelle pour que je me joigne à ce comité, avec Groulx, Lamothe, Chabot, Bulbulian. J'aimais me retrouver dans un groupe qui avait des intérêts communs. L'idée de ce comité était intéressante, mais n'a jamais débouché sur quoi que ce soit. Quand on se rencontrait, nos échanges finissaient toujours en chialage contre les institutions qui diminuaient les subventions... Les questions de structures des institutions ne m'ont jamais intéressé. Au cours des ans, on a mis en place de nouvelles structures, mais les problèmes de la société, eux, demeurent. Si ce comité n'était là que pour mener une lutte corporatiste, c'était sans intérêt.

Désengagement

Dès l'élection du Parti québécois, en 1976, les cinéastes ont cessé de s'intéresser à l'indépendance du Québec en se disant qu'il y avait un parti qui venait d'être élu pour la faire. Le PQ nous a aussi renvoyés chez nous en nous disant: «Laissez faire, on s'en occupe». Ensuite en 1980, je me souviens d'avoir été invité à faire partie d'un jury du Conseil des Arts à Ottawa environ deux mois après le référendum, et il n'y avait aucun projet qui venait du Québec. Les gens là-bas se demandaient tous ce qui se passait. Je leur ai dit: «Vous étiez contents de gagner? Eh bien, vous voyez le résultat!» Le fait d'avoir perdu le référendum, ce n'est pas juste une défaite politique, c'est toute une société qui se défait, qui se trouve freinée dans son élan. Toutes les années 80 ont été teintées par cette dépression collective. Et puis, on a vu arriver une série de films sur les exclus: les prisonniers, les robineux, les femmes battues, les drogués, les infirmes. C'est de ce côté que s'est déplacée la seule force d'engagement qui restait...

Certains voudraient pouvoir créer ici comme dans n'importe quel pays normal, mais nous ne sommes pas dans un pays normal! On ne peut donc pas agir normalement!... Je n'ai jamais senti non plus mon engagement en tant que cinéaste comme un frein à la créativité, comme bien du monde qu'on entend dire: «Ah, si on pouvait régler cette lutte-là pour pouvoir enfin passer aux vraies choses, au vrai Art...» Je sais bien que pour une certaine critique, si c'est engagé, ce n'est nécessairement pas de l'art. Je n'ai jamais compris ça... En évoluant de mon côté, j'ai lu, j'ai vu le travail d'autres artistes dans l'histoire de l'humanité, et les uvres que j'aime sont souvent des uvres engagées. Je pense aux muralistes mexicains, par exemple: Rivera, Siqueiros, Orozco, c'est de l'hostie de belle peinture! parmi ce que le vingtième siècle a produit de plus grand. Goya aussi à son époque... et bien d'autres. Jamais l'engagement n'a nui à leur art!... Au cinéma, La bataille d'Alger de Pontecorvo est un film important dans l'histoire et il n'y a pas de doute que c'est une œuvre d'art
.

Il faut dire qu'il y a aujourd'hui une aura qui entoure le cinéma, un peu comme le rock'n'roll en musique. Ça attire les gens qui sont intéressés par le jet set. Les musiciens ont le même problème que les cinéastes. Dans les années 70, ils pouvaient faire de la musique différente, c'était plus ouvert, alors qu'aujourd'hui, il n'y a même plus de place où ils peuvent jouer. Tout devient un peu semblable, tout est «marketé».

Gaétan Hart et Pierre Falardeau pendant le tournage de
Steak.
« J'ai toujours fait des films sur des gens qui se battent, qui essaient de s'en sortir. »
S'indigner

Moi, ce qui me fascine, c'est que dans les années 70, on parlait d'idéologie dominante et qu'aujourd'hui on n'en parle plus, alors qu'elle n'a pas disparu pour autant. Elle est toujours là, elle est dans la bouche de tous ceux qui nous disent de ne pas s'engager, de ne pas parler de telle ou telle chose parce que c'est ringard, que ça ennuie le public. Et personne ne proteste! On assimile ce discours-là sans rien dire! Les gens s'imaginent qu'on n'a pas besoin de répondre quand on entend ou qu'on lit des niaiseries dans les médias - comme celles de Richard Martineau et de sa gang, par exemple. Mais si ces niaiseries sont répétées et répétées, elles font leur chemin et finissent par s'imposer! On ne peut pas se laisser assommer par des discours insensés sans réagir! On a beau protester contre les institutions, en disant que c'est de leur faute ce qui nous arrive... Mais pourquoi c'est jamais de notre propre faute? On a une job à faire, les réalisateurs et les artistes, et on ne la fait pas. Les mauvais films que l'on tourne, ça aussi c'est notre responsabilité!

Enfoncer toujours le même clou

Je crois que c'est le poète Neruda qui disait qu'on refait toujours la même uvre. J'ai fait des documentaires, des fictions, un film d'animation, un film comique, mais je parle finalement toujours de la même chose dans chaque film; l'enveloppe est différente, c'est tout. Les gens que j'ai admirés dans ma vie - les artistes, les intellectuels, comme le monde ordinaire - sont ceux qui n'ont pas dévié en cours de route. Il y en a tellement qui se lancent dans toutes sortes de directions, selon l'air du temps... Même si on ne travaille pas sur les mêmes sujets, je me sens proche de cinéastes comme Leduc, Chabot, Giguère par exemple. Ils ont toute leur vie fait le même genre de films. Moi aussi j'ai l'impression de toujours faire le même film.

J'ai toujours fait des films sur des gens qui se battent, qui essaient de s'en sortir. Sur ce plan, je vois Le steak
comme une fable. Gaétan Hart m'a fait réfléchir à ma position d'artiste, lorsqu'il a dit: «Si à la huitième ronde j'en ai plein le cul et que je ne me lève pas de mon banc, eh bien je perds.» Des gens m'ont dit que la fin de la carrière de Gaétan Hart est triste. Ce n'est pas triste!... Lui au moins, il s'est battu!

Je sais qu'aujourd'hui, beaucoup de gens sont désabusés, déprimés. Personnellement, je n'ai pas envie de me tenir avec du monde déprimé. Je me sens encore gamin, et j'ai encore le goût de rêver. Je pense que notre déprime collective témoigne d'un manque de maturité politique. Mais peut-être que tous les peuples sont comme ça... Récemment, en discutant avec un Palestinien de Montréal, je lui demandais: «Êtes-vous déprimé des fois?» Il m'a répondu: «Des fois?... » Lorsqu'on voit comment les Palestiniens doivent essuyer échec par-dessus échec, par-dessus échec, on se dit que là-bas aussi il doit y avoir des gars déprimés en ciboire... Mais on a beau être découragé, la réalité reste la même, et peut-être que ma responsabilité, notre responsabilité en tant qu'artistes, c'est de faire des films crachant là-dessus ou proposant autre chose, mais qui, en tout cas, parlent au moins de cette réalité-là.
Entretien avec Pierre Falardeau et Julien Poulin.
propos recueillis par Marco de Blois et Claude Racine
[ 24 images n° 97 p.4-11 ]

Vive nos chaînes! ou la «grattonisation»
du Québec
par Georges Privet
[ 24 images - n° 98-99 p.16-19 ]