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| Entretien avec Robert Morin propos recueillis par Philippe Gajan Quiconque meurt, meurt à douleur Un malaise salutaire : arpenter la frontière entre la fiction et le réel critique par philippe Gajan |
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| 24 images: Vous travaillez à la frontière entre fiction et documentaire, mais par là vous jouez sur une ambivalence qui peut exister dans l'esprit du spectateur. Robert Morin: Quand je parle de fiction ou de documentaire, c'est une terminologie que j'utilise. L'un comme l'autre sont des genres. À un moment donné, au sein du code cinématographique, certains ont voulu arrêter des termes, alors qu'en réalité, tout n'est que symbole. Une image sur un écran est un symbole. En ce sens, je ne vois pas de différence entre les deux puisque la fiction comme le documentaire, sont des documents au sens où ils nous fournissent des informations sur le réel. Au fond, le but de toute fiction, je parle de la terminologie de la fiction, par opposition à celle du documentaire, les têtes parlantes et les «shows» de chaises, c'est que le spectateur puisse y croire. Donc, d'une part, je cherche à obtenir ce que tout cinéaste de fiction cherche à obtenir, c'est-à-dire faire en sorte que l'on croie ce que je raconte. D'autre part, j'ajoute le petit élément qui fait que, à un moment donné, le spectateur est troublé par l'histoire. Mon but est aussi de déranger! Et dans Quiconque meurt, meurt à douleur, je pense que ce trouble ne s'efface pas immédiatement après le visionnement. D'autres ont dérangé avant moi, Orson Welles avec les Martiens, Peter Watkins avec The War Game En réalité, j'utilise ce que j'appelle un «je» au cinéma au lieu du «il». Et pour des raisons peut-être freudiennes que je ne veux pas analyser, j'aime ça. De la même façon, ce sont les romans au «je» que je préfère. En définitive, c'est simplement une manière particulière de raconter. Au-delà de l'implication du spectateur que vous recherchez, il y a aussi la vôtre et on pense à l'héritage du cinéma direct. Je suis un héritier du direct, je ne le nie pas. Mais j'inclus dans mes films un personnage fictif qui n'est finalement jamais fictif. Le cinéma est toujours subjectif et c'est ce qui me fatigue un peu dans le direct, c'est-à-dire cette façon de se cacher, de nier sa subjectivité. Bien sûr, en analysant ses films, on s'aperçoit bien de la subjectivité de Perrault. Mais au premier abord, son cinéma ressemble à une espèce de réalité qu'une caméra de surveillance quelconque aurait enregistrée. Moi, j'ajoute simplement une étape supplémentaire, ce personnage qui est là et qui parle derrière la caméra.. En fait, j'introduis une espèce de petit décalage qui a cependant pour moi toute son importance. Le dispositif est au départ assez semblable à celui de C'est arrivé près de chez vous, et pourtant le spectateur ne «fonctionne» pas selon le même régime. Non, parce qu'à un moment donné, dans ce film, on n'y croit plus. Cela devient irréel. C'est d'ailleurs un peu comme dans Yes Sir!, Madame... Au début, il est possible d'y croire, mais quand le personnage se met les doigts dans une prise de courant, on n'y croit plus. C'est encore un peu le même principe dans La réception, le film que j'ai tourné avec d'ex-détenus à qui j'ai fait jouer le drame d'Agatha Christie, Les dix petits nègres. Après sept ou huit morts, l'effet de réalité s'évanouit. C'est à ce moment que s'opère la jonction entre le réel et l'illusion, la fiction. Dans Quiconque, le spectateur se dit jusqu'au bout: «ça pourrait être vrai». Votre film présente un aspect assez exemplaire, au sens où on a parfois l'impression d'avoir affaire à des archétypes, un panel représentatif d'otages et de toxicomanes. Ce ne sont pas des archétypes. Notre société en a fait des archétypes mais la drogue, comme l'alcool ou le jeu, est répandue dans toutes les classes de la société. Dans les piqueries, il y a des gens de toute origine sociale. C'est vrai cependant que j'avais des intentions en rassemblant ces gens-là. Mais ce n'était pas celle d'être représentatif; mes raisons étaient d'ordre politique. Et pour cela, il me fallait des gens articulés. Je voulais donner la chance à ceux que j'ai choisis de pouvoir «japper» contre la société. Il n'y a pas assez de discours politiques. Notre société est un monde ouaté, vivant dans un État-providence qui prône le consensus. Nous vivons sur un nuage et nous voulons y rester. Donc, le fait que mes personnages soient représentatifs ou non n'a pas tellement d'importance, mais par contre cet échantillonnage est tout à fait plausible. J'ai simplement faussé les cartes en choisissant des gens qui avaient des choses à dire et qui d'ailleurs l'ont dit à leur façon. Quelqu'un qui vit dans la conscience qu'il va mourir, qui vit cela tous les jours, est beaucoup plus intéressant que quelqu'un qui se croit immortel! Votre cinéma est peuplé de marginaux. Par contre à qui est-il destiné? Idéalement, bien sûr à tout le monde. Mais dans la mesure où je suis marginalisé moi-même en tant que cinéaste, alors forcément ce sont les intellectuels qui le regardent. Je n'ai jamais voulu faire du cinéma pour intellectuel! Mais nombre de mes films n'ont jamais été montrés hors des milieux intellectuels, des festivals ou des lieux comme ça. Pourtant, le peu de fois qu'il m'a été donné de les présenter à des gens qui n'avaient pas forcément de culture cinématographique, l'histoire a été parfaitement comprise! Mais comme, effectivement, ce que je fais n'est pas classique, à tout point de vue je me trouve en marge en tant qu'auteur. Mon public n'est pas composé en général de marginaux, mais si ces films peuvent le frapper, eh bien tant mieux puisque je le confronte à des gens que lui-même place en marge de la société. Pour le plaisir de faire des drames, de divertir! Se divertir ne veut pas nécessairement dire rigoler. C'est plutôt se placer devant quelque chose, et pendant un certain temps, s'oublier, oublier ce qu'on est et être dans une histoire. Se divertir est une drogue. Même dans Quiconque, le spectateur s'oublie, il est dans une histoire, en l'occurrence dans une piquerie, et il est interpellé. Est-ce que c'est vrai, est-ce que ce n'est pas vrai? Ceci dit, il faut prendre le mot divertissement au sens large et on peut le faire de bien des façons, on peut injecter dedans bien des choses. Dans Quiconque, j'avais envie de dire des choses, mais en divertissant et non pas en avertissant. On peut faire feu de tout bois et on peut aussi faire drame de toute chose. Le principe d'un bon drame est de divertir et moi, ça m'intéresse d'en réaliser à partir d'éléments sociaux ou politiques. Je le sais, je suis comme cela: on peut me parler de n'importe quoi si c'est «emballé» dans une histoire. C'est sans doute le compromis qu'il m'est le plus difficile de faire. Je veux bien raconter une histoire qui commence à A et qui finit à Z. Je veux bien essayer de faire quelque chose qui n'est pas ésotérique, c'est-à-dire quelque chose que les gens sans culture cinématographique peuvent suivre. Mais je n'arrive pas à me résoudre au traitement classique, champ-contrechamp. Il y a des limites aux compromis, à ce qu'on peut faire pour intéresser les gens, les rassurer. Je veux bien les rassurer sur le plan du contenu, mais pas sur le plan du langage. Le langage a une responsabilité envers lui-même, c'est d'évoluer et d'accepter d'évoluer. C'est tout à fait faisable d'amener le spectateur petit à petit à décoder d'autres façons de raconter. D'une certaine manière, il faut être capable de continuer à communiquer tout en faisant évoluer la langue. Moi, je veux bien continuer à parler à tout le monde, mais je ne me résous pas à leur parler comme ma mère me parlait quand j'étais enfant. Le clip a fait beaucoup de bien dans ce cadre-là. Il a débloqué ce langage qui était embourgeoisé comme chasse gardée du cinéma. Comme le cinéma est un art bourgeois, son langage était pris dans le carcan de la bourgeoisie. En France tout particulièrement, le cinéma est un art bourgeois. Récemment, de nombreux films nous ont permis de nous rendre compte que des paumés, des «prolos» vivent en France. Le clip est en partie responsable de cela. La France a désembourgeoisé son art cinématographique. En tous cas dans ses sujets, puisqu'elle n'a pas tout à fait désembourgeoisé son langage. Mais déjà, le sujet est important, et le langage suivra peut-être. Sortir du road movie traditionnel, du champ-contrechamp! Je veux bien faire des compromis encore une fois mais à un moment donné, il faut tirer un trait. Il faut aussi que je me fasse plaisir, et pour moi cela revient à jouer avec le langage: quelle caméra choisir? où la mettre? Comment changer de point de vue? |
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![]() Alain dans le rôle de Coolman. |
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| Il y a aussi le film lui-même qui impose l'image vidéo, votre conscience de l'image quand, par exemple, vous confrontez une image d'un journal télévisé à l'image du film qui vient de se dérouler. Ma conscience, mais encore une fois mon plaisir de faire un pied de nez à la télévision, de reconstituer l'image d'un journal télévisé. Et c'est aussi un geste politique. La prise d'otages a duré 30 heures et elle est présentée aux nouvelles en quinze secondes. Mais avant tout, il y avait cette envie de faire un journal qui ressemblerait à un vrai journal télévisé. Et je crois d'ailleurs que cela fonctionne: il y a ce reportage et on passe ensuite à la plus grosse omelette au Canada bon! Le cinéma est un art, et un art ne peut pas toujours être expliqué. Surtout quand on parle de ses aspects formels. Parfois ce sont des choses qui s'imposent, que l'on ressent. Le jour où je serai capable de justifier le choix des couleurs que j'utilise ou tout autre choix, mon film manquera probablement de vie. C'est important que les films soient vivants, qu'ils interpellent. Le «vivant», dans votre cas, c'est aussi utiliser les matériaux du réel. Je fais trois sortes de films, j'aime à dire que je tire sur trois cibles. L'une de celles que j'ai le plus exploitée est d'essayer de faire jouer des gens qui avaient vécu des drames analogues à ceux que j'avais conçus. Quiconque meurt, meurt à douleur, La réception, Toi t'es-tu lucky, Le mystérieux Paul, j'ai fait plein de films avec des acteurs qui ne sont pas des acteurs. Et je suis arrivé à mon dernier. Je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus que dans Quiconque... J'ai donc le sentiment d'avoir épuisé cette veine. Mais il y a deux autres voies que j'aime explorer. Il y a d'abord celle du je, le je au premier degré comme dans Yes Sir!, Madame..., Gus est encore dans l'armée ou Le voleur vit en enfer. J'organise ces films tout seul avec une petite caméra et cela peut prendre des années. Cette veine n'est pas tarie et j'ai encore quelque chose en tête. La troisième voie que j'explore est celle du long métrage classique, 35 mm, c'est-à-dire Windigo et Requiem pour un beau sans-coeur. Là encore, il me reste à explorer. Mais quand j'aurai épuisé les trois veines, il sera temps pour moi de prendre ma retraite. Trois veines, trois chemins à parcourir, mais pourtant beaucoup de points communs. Les thématiques se recoupent, bien entendu, mais c'est l'aspect formel qui est très différent. Dans un film 35 mm, il est parfaitement illusoire de vouloir s'approcher du réel. Automatiquement, le format nous empêche d'y croire. Il est visible que cela n'est pas de la vidéo, que ça ne peut pas être fait par des amateurs. Une image, un propos: en 35 mm il faut construire son histoire différemment. Et c'est parfait ainsi. Dans les deux autres veines, c'est possible de jouer avec cette espèce de rapport flou entre le réel et la fiction, pas en 35mm. Requiem..., comme Windigo n'ont jamais eu l'air du réel, ce sont de pures fictions. Vous disiez avoir épuisé une voie avec Quiconque meurt, meurt à douleur, que vous ne pouviez aller plus loin. Pourquoi? La première raison, la plus simple, c'est que quand je termine un film, j'ai l'impression de ne plus rien avoir à dire. L'autre raison est que pour les autres films de cette veine, il y avait toujours ce sentiment d'un fondu enchaîné entre l'illusion du réel et la fiction. Dans Quiconque..., l'illusion du réel dure jusqu'à la fin du film. Il n'y a pas de moment trop farfelu comme dans Yes Sir!, Madame... Peut-être serait-il possible d'inventer une histoire, structurellement parlant, où on partirait dans une pure fiction avec des comédiens, identifiés comme tels, pour arriver à filmer leur vraie vie où il se passe des événements incontrôlables. Mais pour l'instant, je ne vois pas comment je pourrais aller plus loin dans l'illusion du réel, je ne veux pas répéter la même formule indéfiniment. Vous donnez l'impression de vivre le cinéma comme une exploration. Une certaine partie en tout cas. Cette veine-là, comme celle d'une personne seule derrière une caméra, oui. Quant à la veine du cinéma de fiction, c'est de l'exploration de spectacle. Quelle histoire m'intéresse vraiment et comment la rendre? Tout en laissant au spectateur le sentiment que c'est une fiction, comment l'intéresser? Mais là, je n'en ai réalisé que deux, il me reste beaucoup de terrain à explorer. En fait, tous les cinéastes courent après eux-mêmes, après un unique thème. J'ai l'impression d'être relié par une corde à un poteau et de courir autour. Au fond, tout le monde a son propre ancrage. Quant au mien, je suis bien obligé de le décoder, vu le nombre de films que j'ai faits, et je vois bien que les gens qui m'intéressent sont ceux qui vivent dans la conscience de leur anéantissement. Et je ne pense pas pouvoir m'éloigner un jour de ce poteau-là puisque c'est moi. Demain matin, je ne peux pas me glisser dans le thème central de Fassbinder, c'est-à-dire la domination des bourgeois sur les «prolos». Brel pouvait écrire plein de chansons sur le thème de la vieillesse, Félix Leclerc sur l'enfance. Tout le monde a son poteau avec sa corde, et dispose de sa propre latitude. Même si, peut-être, à la fin de mes jours, je serai enroulé autour du poteau et je ne pourrai plus bouger! |
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| Quiconque meurt, meurt à douleur (de Robert Morin) Un malaise salutaire : Arpenter la frontière entre la fiction etle réel par Philippe Gajan [ 24 images n° 91 - p. 31 ] |
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![]() Valéri et Patrick dans le rôle de Peaches et Gepee. |
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| Robert Morin est le cinéaste - cinéaste, vidéaste, nous utiliserons ces mots comme synonymes dans ce texte - des morts en sursis. Les toxicomanes de Quiconque meurt, meurt à douleur, comme Régis Savoie dans Requiem pour un beau sans-coeur ou la communauté amérindienne de Windigo et même Earl Tremblay dans Yes Sir!, Madame..., ont en partage cette qualité. En retour, et tout se passe comme si l'un n'allait pas sans l'autre, ils font preuve d'une lucidité accablante par rapport à la société dont ils se sont dissociés. Leur révolte a cela de fulgurant: elle est à la fois provoquée par les événements et assumée comme quelque chose de nécessaire et d'ultime. C'est pourquoi Robert Morin peut parler d'une vie plus vraie que nature, une vie sublimée par la conscience de la mort. Et de fait, dans Quiconque meurt, meurt à douleur, les toxicomanes semblent plus que jamais en possession de cette étincelle qui prend sa source dans la désespérance. Ils sont vivants, et c'est par là que s'introduit la critique sociale. Leur révolte naît d'une contradiction qu'ils tentent de mener jusqu'au bout. D'une part, ils affrontent en la stigmatisant une société qui légalise certaines drogues mais en interdit d'autres, et d'autre part, ils la fuient en cherchant l'oubli que leur procure la consommation de drogues dures. Et c'est précisément ce qui fait des toxicomanes des insoumis. Leur insoumission est donc le moteur du récit et elle nous conduit petit à petit à une inversion complète des rôles. Les représentants de l'ordre moral, les médias et leur bras armé la police, pris en otage, affirment peu à peu leur démission devant une situation qui leur échappe complètement. Le policier, puis le caméraman se dédouanent tour à tour de leurs responsabilités en arguant du fait qu'ils ne sont qu'exécutants. Il est frappant de voir comment de juges, celui qui porte la caméra, celui qui porte une arme, deviennent jugés comme les instruments d'un pouvoir tyrannique et hypocrite. Pourtant, Quiconque meurt, meurt à douleur n'est pas un film manichéen et encore moins un film à thèse. La réalité est affaire de point de vue et l'uvre de Morin lui est dès lors entièrement dévouée. C'est par la conscience de son moyen d'expression que Robert Morin prend position et interroge en définitive le coup de force de ceux qui tentent quotidiennement de s'approprier le réel notamment à la télévision sans cesse dénoncée ici. Ainsi, le film adopte la forme du reality show, littéralement: spectacle de la réalité, pour mieux la prendre en otage. En kidnappant la frontière floue entre la fiction et le réel, Robert Morin parvient à la mettre en perspective. Car Quiconque meurt, meurt à douleur n'est pas tant un film qui choque qu'un film qui distille un malaise. Ce malaise naît de l'impossibilité pour le spectateur de se retrancher derrière une certitude, celle de pouvoir se dire : «c'est une fiction» ou bien «ceci est la réalité». C'est en cela que le film représente un exercice limite, puisque à son tour, il réalise un coup de force. À la différence près que cet exercice est réflexif. Lorsque les images rassurantes, presque fades en comparaison, du journal télévisé prennent la place des images tremblotantes, comme saisies sur le vif dans la piquerie, on mesure peut-être mieux que jamais la banalisation du réel que distille notre téléviseur. Certes le trait est ironique, et Robert Morin, en faisant suivre le reportage de la prise d'otages, brossé en quelques secondes, d'un sujet sur la plus grosse omelette au Canada, ne s'en cache pas. Mais cette ironie est aussi appropriée à une volonté de mise en perspective. Le plus grand danger n'est pas tant l'afflux d'images que le confort qu'elles procurent, c'est-à-dire la mise à distance du spectateur qui n'a plus ainsi à affronter ce qu'il regarde. Ce faisant, Robert Morin s'affranchit de tout recours à des catégories. Fiction vérité? La restitution d'une expérience ne peut se faire que sous la forme d'une fabrication. Mais le cinéaste, en faisant appel au vécu des protagonistes du drame, leur donne au moins une chance de participer activement à sa reconstitution. Ainsi, les inévitables questions concernant la manipulation et le voyeurisme se trouvent intimement liées à la confection du film. Loin d'être évitées, ces questions sont au cur même du dispositif filmique. C'est en se confrontant à elles, et bien sûr en assumant parfaitement sa subjectivité de metteur en scène, que Robert Morin parvient à donner un nouveau sens à la pratique cinématographique. Car Quiconque meurt, meurt à douleur est un film sur les regards: celui du cinéaste, ceux des acteurs du drame mais peut-être avant tout celui du spectateur. Ce dernier n'a plus sa place habituelle, il lui est dorénavant impossible de se retrancher dans la passivité que procurent les catégories traditionnelles. Par la fiction s'impose le jeu des identifications, alors que par l'aspect documentaire/document vient la mise à distance dont nous parlions à propos des images télévisuelles. Le spectateur est tiraillé pendant, mais aussi après la projection, puisque le film ne s'arrête pas avec elle. Provoquant à la fois attirance et répulsion, Quiconque meurt, meurt à douleur est un film qui remet en cause la place du spectateur et donc son engagement. QUICONQUE MEURT, MEURT À DOULEUR Québec 1997. Ré. et scé.: Robert Morin. Ph.: Jean-Pierre Saint-Louis. Mont.: Lorraine Dufour. Mus.: Guy Leblanc. 90 minutes. Couleur. Dist.: Film Tonic. |
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