propos recueillis par Marcel Jean
photo: Jacques Dufresne

[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 109 p. 30-35 ]
Véritables cinéastes-cultes, les Brothers Quay ont contribué, à travers une série de films étranges et fascinants, à modifier la perception qu’on avait du cinéma d’animation. De bouche à oreille, leur réputation a franchi le cercle des initiés de l’animation pour rejoindre celui, plus large, des cinéphiles. Leur venue à la Cinémathèque québécoise, fin octobre, a constitué un événement important: en trois séances, il a été possible de plonger au plus profond d’une œuvre complexe et troublante, qui revient hanter chaque spectateur longtemps après la projection.

Mais, surtout, le regroupement de tous les films des jumeaux Stephen et Timothy Quay aura permis de constater l’ampleur du chemin parcouru par ces cinéastes au cours des vingt dernières années. Car avec eux on va du cinéma d’animation à une idée plus large, plus riche et plus complexe du cinéma, qui ne s’embarrasse pas de frontières techniques. Ainsi, In absentia (2000), un opus majeur dans leur démarche, occupe un territoire singulier et résiste à toute forme de typologie.

En entretien, les Brothers Quay s’échangent la parole avec fluidité, l’un ajoutant une phrase à celle à peine terminée par l’autre. Lorsque l’un élabore sa pensée, il n’est pas rare que l’autre lui souffle les mots. Par conséquent, il est difficile de faire la différence entre ce qui vient de Timothy et ce qui vient de Stephen. «Ne vous compliquez pas l’existence, m’indiqueront-ils. Écrivez simplement Brothers Quay à côté de nos réponses.»
[...] « 24 IMAGES: Dans l’histoire du cinéma d’animation, un grand nombre de cinéastes se sont référés à la danse. Je pense notamment à McLaren. »

« BROTHERS QUAY: Nous sommes tous des danseurs ratés. Cela étant dit, il y a ce lien entre la danse et la musique qui nous apparaît majeur. Ce sont deux arts affranchis des structures littéraires. Et l’animation aspire à cela, le cinéma peut se définir dans cet environnement formel. »

« 24 IMAGES: Notamment s’il est sonore plutôt que parlant. »

« BROTHERS QUAY: Oui, ce qui nous ramène à la musique, qui est peut-être la plus parfaite des formes d’expression. »

« 24 IMAGES: Mais pour revenir à la danse, je me suis beaucoup intéressé moi-même au fait que le cinéma d’animation et la danse sont deux arts du mouvement, à la différence que dans le cas du cinéma d’animation les mouvements ne sont ceux de personne. Qu’il y a donc cette absence de corps qui affecte l’animation. Et il y a, dans votre œuvre comme dans
celle de Svankmajer, une volonté manifeste de contrer cette absence à travers une série de références au corps. Comme lorsque Svankmajer utilise des ossements ou que vous utilisez la viande, la chair. »

« BROTHERS QUAY: Nous avons lu ce que vous avez écrit à ce sujet
(1). Nous nous étions dit que vous aviez absolument raison. C’était très beau. En fait, en lisant votre nom, nous avions brièvement cru qu’il s’agissait d’un texte écrit par Marcel Jean, le surréaliste, l’ami de Breton, celui qui est mort récemment.

Mais c’est un aspect extrêmement intéressant, cette question du corps. C’est quelque chose que nous savons, au plus profond de nos mains, mais c’est au-delà de la conscience. Quand on anime en trois dimensions, quand on travaille avec des objets ou des marionnettes, c’est la main qui prend le pouvoir. C’est en soi une idée troublante. C’est quelque chose qu’on découvre intuitivement, à un certain moment de son travail, à travers sa propre expérience de la matière et de l’animation.

C’est probablement légèrement différent pour Svankmajer qui, en tant que surréaliste militant, s’est trouvé confronté à la théorie, avec l’analyse de tout cela. Vous savez, la construction de ses films est très réfléchie, elle est concise et précise. C’est comme un coup de poing. Ce n’est pas notre cas où les choses sont plus mouvantes et où, par conséquent, ce que vous appelez notre travail sur le corps est moins réfléchi. »

Street of Crocodiles (1986).
« 24 IMAGES: Est-ce là la principale différence? »

« BROTHERS QUAY: En fait, Svankmajer est un cinéaste narratif tandis que nos films sont, disons-le franchement, plutôt faibles sur ce plan. Il a un sens puissant de l’histoire, du concept narratif. C’en est presque effrayant. Dans nos films, prenons l’exemple d’In absentia, le spectateur sait qu’il a fait un voyage, qu’il a exploré un espace, mais il ne peut pas résumer ce qu’il a vu en une phrase. On peut le faire avec les films de Svankmajer. Ils fonctionnent comme ça. Pas les nôtres. »

« 24 IMAGES: Vos films ne nous laissent pas le choix: il faut faire l’expérience de les voir et de les entendre. On ne peut les réduire à une suite de mots, à un ou plusieurs concepts. »

« BROTHERS QUAY: Quand nous devons résumer nos films pour le British Film Institute ou à d’autres fins, c’est une véritable torture. Nos films sont allusifs, élusifs et fragmentaires. Ils n’existent que dans la forme, que dans le moment de la projection. C’est un peu comme lorsqu’on ouvre la fenêtre et qu’on sent une odeur fugitive. Le temps de se demander ce que c’est, elle est déjà partie et elle ne reviendra plus. Pourtant, elle était bien là, présente, intense, mais pendant un si court moment… »

« 24 IMAGES: N’y a-t-il pas là une parenté avec la musique? »

« BROTHERS QUAY: Tout aspire à la musique! La musique, c’est ce qu’il y a de mieux. Un langage presque mathématique, une notation d’une grande complexité et d’un haut niveau d’abstraction, et un résultat qui opère au niveau des émotions pures.

Mais la poésie est aussi une forme d’expression extrêmement stimulante. À cause de la rythmique, qui nous ramène encore à la musique, mais aussi à cause de la concision. Vous pouvez explorer un univers entier en trois lignes. Comme avec les haïkus. Le haïku est une forme passionnante. C’est graphique, il y a un rythme, mais le contenu global est si oblique, à la fois mince et gigantesque… Cela défie la logique. On dirait un parfum. » [...]
  1. Marcel Jean, Le langage des lignes, éditions Les 400 coups, 1995, p. 93 à 104.

[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 109 p. 30-35 ]