propos recueillis par Pierre Barrette et Marco de Blois

[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 114 p.40-46 ]

Le Nèg' (de Robert Morin)
Paparazzi du sordide
critique par Marco de Blois
Robert Morin habite le paysage du cinéma québécois depuis près d’un quart de siècle, construisant petit à petit une œuvre qui s’affirme comme l’une des plus fortes et des plus singulières de notre cinématographie. Nous l’avons rencontré à l’occasion de la sortie en salle de son dernier opus (très médiatisé, en bonne partie à cause de l’affiche controversée du film), Le Nèg’, qui joue sur les registres combinés de la comédie, du polar et de la tragédie.

Béatrice Picard.
[...] « 24 IMAGES: Il y a un élément dans le film qui nous apparaît à la fois très fort et un peu mystérieux: c’est le personnage du policier qui s’automutile. Quel sens donnez-vous à ce geste? »

ROBERT MORIN: C’est la plaque tournante du film. C’est une façon de dire aux spectateurs: à partir d’ici, il n’y a plus personne de sain. On devine bien que quelque chose ne tourne pas rond chez lui, que quelque chose dans son enfance n’est pas réglé. Et puis plus tard on apprend qu’il a assisté à un accident de chasse avec son père quand il était jeune. Il est prouvé que lorsqu’un enfant voit un accident mortel, il a tendance à prendre sur lui la culpabilité, à se le reprocher. L’automutilation est une manière à la limite banale de répondre à des problèmes de culpabilité. J’imagine qu’il y a là quelque chose de freudien; c’est devenu un de mes fétiches, comme les grenouilles, j’aime mettre une scène d’automutilation dans mes films. Cela opère automatiquement un changement de registre.

« Est-ce uniquement pour des raisons de structure dramatique qu’à certains moments vous privilégiez les dialogues et qu’à d’autres, vous nous faites voir sous forme de retours en arrière, parfois mensongers, ce qui s’est passé? »

À partir du moment où dans un film on trouve des policiers, une enquête, des questions, des témoignages, on est en plein Rashômon. Deux personnages mentent, certainement, mais pas au même endroit, pas sur les mêmes éléments, et la tension dramatique du film vient de cette différence. Une partie de ce que je fais est une recherche sur la dramaturgie au cinéma, cela correspond à une volonté de raccrocher le cinéma à des techniques littéraires: le dialogue, l’ellipse, l’allégorie. Je ne veux pas tout dire, tout montrer. Je ne veux surtout pas faire du Spielberg.

« Justement, ce que vous nommez la partie allégorique du film, et qui correspond aux scènes telles que vues par le personnage du déficient, est très étonnante. Vous avez utilisé l’infographie? »

En fait, les acteurs portent des costumes latexisés. Ici, je suis parti de la vision de Benjy, le déficient. Il est certain qu’on ne pourra jamais savoir comment un fou voit le monde, alors je disposais d’une certaine licence poétique. Il y quatre volets à l’allégorie: elle commence avant le début du récit, avec la mort du chien, graduellement elle se synchronise par rapport au récit, et puis à la fin elle le dépasse, en créant une sorte d’épilogue. Habituellement, on utilise ce genre de traitement comme des enluminures, alors que moi je voulais lui donner un sens, je ne désirais pas utiliser l’infographie de façon gratuite. J’ai aimé cela, il y a là un côté très ludique mais il faut dépasser cet aspect et atteindre une signification. Déjà, je pense à mon prochain film, et j’ai le goût d’utiliser l’infographie à nouveau, mais ma principale préoccupation est de savoir comment je vais lui donner un sens.

« Pourquoi avoir choisi spécifiquement, parmi tout le répertoire québécois, la chanson Donnez-moi des roses comme leitmotiv des séquences allégoriques du film? »

Je voulais un élément qui enferme le déficient dans sa bulle, et je lui ai donc mis un casque d’écoute sur les oreilles; Donnez-moi des roses est la chanson qui tourne dans son baladeur. Mais à l’origine, c’est venu d’une frustration personnelle. Je voulais la chanter à ma belle-mère pour son anniversaire, je l’avais apprise sur la guitare, mais aussitôt que j’ai commencé à la chanter, un mononcle chaud qui avait pas mal plus de voix que moi m’a complètement enterré. Je me suis assis et je me suis fermé la gueule (rires). [...]

[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 114 p.40-46 ]
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Le Nèg' (de Robert Morin)
Paparazzi du sordide
critique par Marco de Blois


Jacques Boudet en vieil alcoolique.

[ 24 images n° 114 p. 42-43 ]
Le dernier film de Robert Morin se rapproche davantage de ses «documensonges» en vidéo que de ses œuvres cinématographiques. En effet, alors que Requiem pour un beau sans-cœur et Windigo présentaient des personnages plus grands que nature, d’inspiration hollywoodienne, Le Nèg’, qui emprunte sa structure dramatique aux romans d’Agatha Christie, est également une incursion ultraréaliste dans le Québec «profond», celui de la misère économique, intellectuelle, affective et sexuelle. La vulgarité de ce Québec, que les citadins n’aiment pas voir, est ici monstrueusement et volontairement grossie par la loupe du réalisateur. Les personnages, bien qu’interprétés par des comédiens professionnels, pourraient être ceux de Ma vie, c’est pour le restant de mes jours, l’un des premiers documensonges de Morin, qui dépeint une partouze arrosée d’alcool. On imagine sans peine ces gens ordinaires, aussi drabes que laids, aussi pathétiques que dérangeants, vivant dans une zone grise entre la banlieue et la grande ville, être suffisamment éméchés et excités pour prendre part aux événements décrits dans Le Nèg’.

Morin se penche ici sur les diverses formes de la xénophobie. Débutant par un incident presque drôle (un jeune Noir démolit un «nègre» de jardin), Le Nèg’ dévoile ensuite un racisme ordinaire, qui dégénère à la fin en racisme violent. Les dialogues et le choix des mots reflètent cette transition. Par exemple, les personnages utilisent le mot «Noir» pour faire bonne figure, mais, aussitôt oubliées les bonnes manières, le mot «nègre» revient constamment à leur bouche. Jamais Morin ne donne un nom au personnage du jeune Noir, ni ne le fait parler. Les personnages butent d’ailleurs toujours sur cette altérité muette, qui déclenche leur furie meurtrière. Certains pourraient accuser le cinéaste d’insensibilité, voire d’ambiguïté, quant au choix de réduire le jeune Noir à une présence silencieuse. En revanche, Morin ne donne à ses personnages aucun moyen de s’en sortir, c’est-à-dire de prendre du recul en s’extirpant de la spirale de la haine dans laquelle ils se sont engagés. Leur façon de penser et leurs agissements, bien que liés à des contingences sociales clairement identifiables (alcoolisme, sous-scolarisation, perte de repères moraux, isolement géographique, contexte d’entreprises agricoles en déclin et de banlieue vieillissante), sont répugnants, et le film est à cet égard sans équivoque. C’est à la fois un ethnographe et un paparazzi du sordide qui filme, pas un moraliste.

Le procédé narratif s’apparente à celui de Requiem pour un beau sans-cœur (l’enchaînement des points de vue), mais il est utilisé de manière moins systématique. La narration s’articule autour du point de vue de quelques personnages (un ancien producteur agricole, deux loustics, un handicapé intellectuel, etc.), qui, tour à tour, la plupart du temps pendant un interrogatoire avec un enquêteur de police, exécutent une sorte de solo. Ainsi, chaque version des faits a droit à un traitement distinct: retours en arrière, conversations en champ-contrechamp et en très gros plan, visite commentée des lieux du crime, images subjectives et irréelles. Morin semble prendre plaisir à «jazzer» librement avec les conventions du langage cinématographique, donnant à son film un aspect rêche et corrosif.

Le cinéma québécois n’avait pas dressé un aussi féroce portrait de société depuis belle lurette. Le film est d’autant plus convaincant que le milieu est dépeint avec justesse, grâce à une direction artistique à la fois discrète et documentée, une direction photo sans apprêts, une caméra braquée sur le réel, et grâce surtout aux comédiens et à la façon dont ils s’expriment (les dialogues mettent en relief une effarante pauvreté de vocabulaire). Au fil des ans, en arpentant les terrains du Québec avec sa caméra vidéo, Robert Morin a développé une conscience aiguë du vrai petit monde «ordinaire». Si Le Nèg’, qui monte en épingle un fait divers absolument banal, reste un film inquiétant, c’est que, même dans ses excès, il est constamment empreint de véracité. n

LE NÈG’
Québec 2002. Ré. et scé.: Robert Morin. Ph.: Jean-Pierre Saint-Louis. Mont.: Lorraine Dufour. Son: Marcel Chouinard, Louis Collin, Hans Peter Strobl. Mus.: Bertrand Chénier. Dir. art.: André-Line Beauparlant. Int.: Iannicko N’Doua-Légaré, Béatrice Picard, Emmanuel Bilodeau, Robin Aubert, Vincent Bilodeau, René-Daniel Dubois. 92 minutes. Couleur. Dist.: Christal Films.
Dossier Robert Morin
[ 24 images n° 102 ]
Entretien avec Robert Morin
propos recueillis par Philippe Gajan
[ 24 images n° 91 p. 28-33 ]