propos recueillis par Marie-Claude Loiselle
photo:
Bertrand Carrière

[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 109 p. 42-48 ]
Mariages est non seulement le plus éblouissant et solide premier long métrage que notre cinéma nous ait offert depuis longtemps, il est peut-être aussi, tout simplement, la fiction québécoise la plus enthousiasmante de ces dernières années. Connue depuis le très beau Nuits d’Afrique (1990) comme une de nos meilleures court métragistes, Catherine Martin affirme plus que jamais avec Mariages un art de la mise en scène tout en finesse et en précision, porté par une vision poétique singulière.*
[...] « 24 IMAGES: L’anecdote dont s’inspire Mariages se déroulait en réalité dans les années 30. Pourquoi avoir choisi plutôt de situer l’histoire à la fin du XIXe siècle? »

« CATHERINE MARTIN: Je dirais pour une raison, avant tout, picturale. J’avais envie de filmer ces robes sabliers, aux contours bien définis. J’aime beaucoup les gravures d’Edvard Munch où toutes les lignes sont très renforcées tout en restant souples. Ce n’est jamais froid. Je voyais aussi en moi, comme dans un rêve éveillé, une femme portant une longue robe verte, qui remontait inlassablement une colline. Cette image me poursuivait tellement qu’à un moment donné, j’ai fait un dessin de cette femme. On aurait dit qu’il fallait qu’elle sorte de moi. Mais je n’ai jamais cherché à faire que l’époque à laquelle se déroule le film soit traitée de façon réaliste. Tout au long du tournage, je n’ai pas cessé de répéter à tout le monde qu’on ne tournait pas Les filles de Caleb (cela dit sans mépris pour la série…). Je voulais surtout évoquer la fin du XIX
e siècle, en la réinventant totalement, et pour cela, je me suis beaucoup inspirée d’un peintre danois de cette époque, Wilhelm Hammershøi, principalement pour l’intérieur de la maison du notaire, que je voulais très monochrome, dans les teintes de gris, afin de suggérer ce sentiment d’oppression propre à l’austérité de cette période victorienne.

Le synopsis s’est construit, en fait, à partir d’éléments épars, qui se sont regroupés au fil de mes recherches, mais la robe verte, elle, demeurait bien présente. L’histoire d’Yvonne m’a tellement hantée que je n’arrive pas vraiment à comprendre pourquoi. Cela s’explique peut-être en partie par le fait qu’il y a eu tellement de ces femmes sacrifiées. C’est étonnant combien, déjà au moment où je faisais lire le scénario, on a pu me raconter d’histoires de famille.

Je voulais également me rapprocher de ce lieu important de l’identité, c’est-à-dire la sexualité; ici celle de la jeune femme dont je raconte le trajet intérieur. Pour moi, la sexualité est le lieu obscur de l’identité de chaque être humain. Mais je voulais que sur ce plan aussi ce soit avant tout suggéré, à travers l’eau, la terre, l’humidité et tous ces éléments qui évoquent le désir, la sensualité, la sexualité. »

« 24 IMAGES: On sent que vous êtes préoccupée par la question de la complicité entre femmes de différentes générations. Ainsi, on retrouve un peu cette même solidarité féminine dans Les dames du 9
e et Mariages. »

« CATHERINE MARTIN: Au XIX
e siècle, les liens entre les générations étaient beaucoup plus nombreux. J’ai travaillé sur ces deux films en parallèle à un moment de ma vie où ce qui m’intéressait le plus était d’aller vers le territoire de la mère. De ma mère, mais aussi de la mère plus universelle, considérant que nos grands-mères, nos arrière grands-mères nous ont beaucoup apporté. À leur manière, elles nous ont montré le chemin. J’ai longuement réfléchi à la question des origines, en cherchant à savoir ce qui m’a été transmis, d’où je viens, donc d’où l’on vient, parce que je pars du «je» en espérant toujours avoir une portée plus vaste. Mariages se passe aujourd’hui dans un endroit indéfini (il a été tourné, pour une raison de budget, près de Montréal, dans la région de Mascouche), mais tout au long de mon travail sur le projet, les paysages qui me nourrissaient étaient ceux d’où vient ma mère, près de L’Îslet-sur-mer, sur la Côte-du-Sud: le fleuve, ses marées, ses couchers de soleil, qu’elle a vus toute sa vie. Elle m’a transmis l’amour de cette région-là et du fleuve.» [...]

Intérieur du peintre danois
Wilhelm Hammershøi (1908).
[...] « 24 IMAGES: Anastasie n’est d’ailleurs pas montrée comme une apparition. Le monde dans lequel vivaient les gens de cette époque est un univers sacralisé, mais où il n’y a pas de distinction entre le naturel et ce que nous nommerons le surnaturel. »

« CATHERINE MARTIN: Même si on parle de miracle et que les gens voient cette femme comme une sainte, cette transformation d’une morte en statue de sel n’est pas non plus complètement liée à la religion. Je voulais surtout mettre l’accent sur ce qu’elle devient pour Yvonne, par cette présence magique. J’ai lu les œuvres de Bernanos, notamment le roman dont Bresson s’est inspiré pour Mouchette. Je suis très sensible à son attrait pour les paysans, pour la terre qu’il avait connue étant plus jeune, à son lien avec l’enfance. En fait, il écrivait pour l’enfant qu’il avait été, en essayant de traduire ce qu’il avait ressenti devant le monde, et c’est très beau, très touchant. Ce sont en même temps des œuvres sombres, troublantes, qui ont certains liens avec le surnaturel. Un autre auteur très important pour moi depuis des années, c’est Bachelard et je m’y suis complètement plongée pendant l’écriture de Mariages et des Dames du 9
e. Même s’il y a des choses qui m’échappent, j’entre dans Bachelard avec une sorte de fébrilité, sans pouvoir m’arrêter. Je suis complètement aspirée par cet esprit en ébullition. Il me dit tellement de choses importantes que c’est comme s’il me parlait à l’oreille, et même lorsque je ne comprends pas, je me dis: «Oui, oui, j’écoute, je ressens.» Pour Mariages, c’est surtout L’eau et les rêves que j’ai lu et relu, puis La flamme d’une chandelle, alors que pour mon prochain projet, c’est plutôt La poétique de l’espace. Bachelard parle de la poésie, de l’imaginaire, de la rêverie, qui sont vraiment primordiales pour moi, notamment lorsque j’écris. J’ai besoin de temps pour la rêverie. Je peux parfois passer des semaines sans parvenir à écrire, rester assise devant ma table de travail sans que rien ne se passe. C’est très dur, mais la rêverie arrive pourtant à me prendre. À ce moment-là, je dois marcher ou sortir, puis le travail se fait quand même. Il m’a fallu du temps pour comprendre ça… Je m’acharnais beaucoup. Or, s’il est parfois nécessaire de s’acharner, en d’autres temps on doit au contraire s’abandonner et laisser les choses venir à soi. Dans le cas de Mariages, c’est vraiment ce que j’ai fait. » [...]

[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 109 p. 42-48 ]

Mariages de Catherine Martin (voir critique)
par Marie-Claude Loiselle
[ 24 images n° 107-108 p. 87-89 ]