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propos recueillis par Marie-Claude Loiselle
photo: Jacques Leduc
[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 110 p. 38-41 ] |
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Depuis cinq ans que nous attendions des nouvelles de celui qui nous avait livré deux des plus beaux documentaires de la dernière décennie, Les printemps incertains et Le temps quil fait, voici que Sylvain LEspérance revient aujourdhui avec un film tout aussi libre et empreint dune force tranquille, La main invisible, tourné en Guinée. Ce véritable documentaire, comme on nen fait pratiquement plus au Québec, a vu le jour malgré les refus des télévisions, de Téléfilm et de la Sodec dy participer, et se trouve aujourdhui stoppé à létape de la postproduction, menacé de ne connaître quune diffusion confidentielle. Cest quà lheure où le cinéma sefface derrière les reportages calibrés pour le petit écran, didactiques et verbeux, Sylvain LEspérance prend le temps de regarder vivre et travailler les gens, et accède ainsi, faisant discrètement se rencontrer le politique et le poétique, à lessentiel dune société. Cest alors que tous ces éclats de vie, saisis avec tant de droiture et de sensibilité, atteignent une portée universelle.
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[...] « 24 IMAGES: Cette approche qui implique du temps, de la patience, transparaît dans le film, notamment dans la manière dont les choses sinstallent, nous faisant pénétrer lentement, progressivement dans ce pays, par des plans larges, le parcours en train. »
« SYLVAIN L'ESPÉRANCE: Il y avait aussi pour moi lidée dun voyage dans ce film. Je voulais que le spectateur accomplisse un peu celui que jai moi-même fait sur trois années successives. Quand on arrive dans un pays pour la première fois, on commence par regarder de lextérieur, et peu à peu, on se rapproche. »
« 24 IMAGES: Cela explique que lon ne ressente jamais de «choc culturel» devant ces images, qui ne jouent daucune façon sur lexotisme ou létrangeté. Ainsi, ce qui ressort en premier lieu de ce que vous nous donnez à voir, cest ce que ces gens peuvent avoir de commun avec nous. »
« SYLVAIN L'ESPÉRANCE: Lorsquon est là-bas, après deux jours, on ne voit plus de différence entre eux et nous. Au-delà des particularités culturelles, on trouve un territoire commun. Je disais à Jacques Leduc (directeur photo) et Diane Carrière (preneure de son): «Peu importe que le film fasse cinq minutes ou une heure et demie, ce qui compte cest quen regardant le film, on soit avec ces gens-là». Il fallait quon arrive à passer de lautre côté du mur. On ne filme pas des gens, on est avec eux. Cela représentait tout de même une difficulté, parce que tout en étant devenus familiers, nous restions tout de même «des gens qui regardent». Lorsque nous entrons dans latelier des «marmiteurs», Ibrahima le danseur nous présente ainsi aux artisans: «Vous êtes de bons forgerons, je connais votre travail depuis que je suis petit et cest pour ça que jai choisi demmener ces gens ici». Il y avait toujours un rapport à la caméra. On a choisi de conserver ces remarques à plusieurs endroits dans le film, car cela nommait la nature du rapport que nous avions avec les gens que nous filmions. Il ne sagissait pas de nier la vérité qui était que nous étions en train de tourner un film, et eux-mêmes nous le rappelaient en y faisant constamment référence. »
« 24 IMAGES: Comment les gens ont-ils réagi lorsque vous avez sorti la caméra? »
« SYLVAIN L'ESPÉRANCE: Lors de mes premiers voyages, javais pris des photos, et une fois quils avaient accepté dêtre photographiés, la caméra ne posait pas de difficultés. Le chemin le plus long à parcourir a été celui darriver à les photographier. Pas les danseurs, parce que ce sont des gens qui se donnent en spectacle et qui ont un peu voyagé, mais les artisans cétait beaucoup plus compliqué. Pour eux, prendre une photo signifie voler une image pour aller la vendre à létranger. Ils se disaient que jallais menrichir avec une image deux. Toute une négociation préalable était donc nécessaire. Il mest arrivé de vouloir photographier une personne, et celle-ci me disait: «Daccord, mais attends, je demande lautorisation à mon patron», et je me retrouvais alors avec quinze personnes qui négociaient autour de moi pour savoir si javais le droit. Jai voulu photographier des pêcheurs et il fallait demander une autorisation au ministère des Pêches, puis finalement, ça coûtait cent dollars seulement pour prendre une photo. À un moment donné, jai cru que je narriverais jamais à filmer ces gens-là. Finalement, cela a été très simple avec ceux qui apparaissent dans le film. Lentente était: «Je tachète la marmite que tu fabriques, mais tu me permets de te filmer». Le bijoutier, lui, mavait aussi demandé un catalogue avec des photographies de bijoux. Ce sont des petits échanges de cette nature qui permettent dapprocher les gens. La notion de don est très présente partout dans lAfrique traditionnelle. Au départ, cest un procédé qui me dérangeait. Il me semblait entretenir uniquement un rapport économique avec eux, sans jamais arriver à le dépasser, puis jai compris que cest le rapport quils ont entre eux. » [...] |
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photo: Jacques Leduc |
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photo: Jacques Leduc |
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[...] « 24 IMAGES: À chaque étape, votre projet a donc été soumis à la télévision et il a toujours été refusé. »
« SYLVAIN L'ESPÉRANCE: Oui, en développement, en production et après le tournage. Les documentaristes regroupés au sein de lAssociation des réalisateurs ont défendu auprès de la Sodec lidée douvrir un volet, à lintérieur du programme déjà existant, consacré au cinéma indépendant, qui aurait permis à des longs métrages documentaires dêtre réalisés (et non pas seulement des émissions de 52 minutes destinées à la télé). Les représentants de linstitution nous ont répondu comme toujours quil fallait créer des synergies, des alliances, convaincre lAssociation des producteurs, etc. Comme si les institutions navaient pas de responsabilité dans le cinéma quils subventionnent! Ce même regroupement de documentaristes a aussi présenté un projet où Téléfilm, la Sodec, lONF se seraient impliqués dans le financement du long métrage documentaire sans lapport de la télévision. Tout ce monde se renvoie la balle et refuse de dire oui en premier. Le problème, cest que ces organismes nont que du mépris pour le cinéma documentaire, parce quils nenvisagent les choses que du point de vue du marché et de la visibilité. La vraie responsabilité de lhécatombe, je limpute aux institutions, Téléfilm, la Sodec, dune part, et dautre part lONF qui, depuis dix ans a modelé lessentiel de sa production sur les exigences des télédiffuseurs. Pour ces institutions, un auteur est uniquement quelquun qui fait de la fiction et elles ne réfléchissent plus à ce quon fait en documentaire. Elles ont complètement abandonné leur responsabilité aux télédiffuseurs qui, eux, ne pensent quà favoriser les cotes découte, dans le but de décrocher de la publicité. Par ailleurs, au Fonds canadien de télévision, le contenu des films ne compte que pour 15 ou 20 % dans lévaluation des projets. Le reste, 85 %, repose sur des considérations telles que limportance de la licence télévisuelle, la part de contenu canadien, sassurer que la structure financière est complétée, etc.
Je suis conscient de faire un cinéma atypique dans le paysage actuel du Québec, ce qui me place dans une position marginale, mais cest le lot des trois quarts de luvre de Robert Morin, comme de celles de beaucoup dautres cinéastes. Je vais continuer à faire ce que jai à faire, avec les moyens dont je dispose. Je nai plus la force daller me battre à des tables de négociation, à des comités de consultation, et de rencontrer des gens dont le rôle se résume à faire tourner la roue. Jy ai déjà mis beaucoup dénergie et je vois bien que plus le temps passe, plus les portes se referment. Je me dis aujourdhui que tout ce qui nous reste, cest de faire en sorte que les films existent. Avec ou sans les institutions et les télédiffuseurs. Cest le seul engagement qui me semble valable aujourdhui. »
[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 110 p. 38-41 ]
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